La diaspora bretonne étend ses ailes

Français, Européens, « citoyens du monde  »…  Nos identités se mêlent, se cumulent, se fondent parfois les unes avec les autres. À l’heure de la mondialisation et devant la porosité des frontières à travers le monde, l’identité régionale paraît désuète. Les Bretons semblent pourtant entretenir cette fibre communautaire, de Rennes à Brest, de New-York à Pékin. Réunis derrière leur iconique drapeau noir et blanc, revendiquant leur héritage culturel, ils se retrouvent de par le monde et cherchent à s’unir. Une diaspora connectée et fière de ses racines qui veut rêver plus grand.

par Jérémy Joly
14 min
Gwenn ha du
Le fameux drapeau breton, le Gwann ha du, fait partie des symboles culturels chers aux membre de la diaspora. (CC-BY-SA Julie Missbutterflies)
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Ils sont partout. À Pékin, Montréal, New York, Paris… On les repère à leur drapeau connu de tous : le « Gwenn Ha Du  ». Sur tous les continents, des concerts aux événements sportifs en passant par les manifestations, les Bretons se mobilisent et agitent leur bannière noire et blanche. Un signe de ralliement, emblème d’une région, d’une culture et de la fierté de ses représentants.

L’identité régionale est devenue le dénominateur commun de ces voyageurs, aventurés loin de leurs bases. Faute de recensement, on ignore combien ils sont aujourd’hui à vivre loin de la Bretagne. En Île-de-France, ils étaient un million à se revendiquer Bretons en 2006, selon une étude commandée par la région. Parmi eux, une majorité descend des familles de migrants venues travailler dans la capitale aux XIXe et XXe siècles. Hors de France, les quantifier relève là encore d’une mission délicate : les chiffres varient en effet de plusieurs dizaines à plusieurs centaines de milliers. Mais très souvent, malgré la distance, un attachement viscéral persiste.

L’attachement à la Bretagne se renforce souvent après le départ

« La première question qu’on te pose quand tu es à l’étranger c’est : “D’où viens-tu ?” Donc quand on présente la Bretagne, comment on y vit, c’est quelque chose qu’on fait avec les tripes, avec le cœur  », explique Olivier Balavoine, le cofondateur de BZH Network. Ce réseau communautaire, qui met en avant « l’ intelligence collective bretonne », a fêté ses dix ans d’existence en janvier 2016. La connexion des Bretons avec leur région se manifesterait donc notamment une fois qu’ils sont partis. « L’attachement à la Bretagne se renforce souvent après le départ. Les jeunes notamment, acquièrent et revendiquent leurs références culturelles une fois confrontés à d’autres personnes, à d’autres modes de vie  », souligne Simon Le Bayon, consultant en stratégie numérique et sociologue, spécialiste des communautés.

Des migrants dénigrés

La Bretagne est intimement associée au voyage. De par son nom originel, « Armorique  », le « pays au bord de la mer  ». De par sa situation géographique, également, en tant que véritable cul-de-sac de l’Europe. Via, enfin, les personnalités qui incarnent ce mythe. De Jacques Cartier, découvreur de l’estuaire du Saint-Laurent et du Canada, au corsaire Robert Surcouf, la mer a été pour quelques Bretons devenus célèbres une manière de s’illustrer et de s’enrichir.

Carte postale ancienne bretagne
Sa situation géographique et son histoire ont naturellement tourné la Bretagne vers la mer, propice au départ et à l'aventure. (CC-BY Bibliothèque des Champs Libres)

C’est en Espagne que l’on retrouve la première véritable « colonie bretonne  », selon Erwan Chartier, professeur à l’université de Rennes 2 et chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (CRDC). Il précise : « On peut la situer à Sanlúcar de Barameda, à côté de Cadiz, en Andalousie, au XIVe siècle. On parle là d’une petite dizaine de marchands de toile, venus de Saint-Malo. Ils avaient choisi cet endroit notamment pour pouvoir rester en contact avec leurs proches, puisqu’il s’agit de la distance maximum que peut faire un pigeon voyageur  [environ 1 300 kilomètres, NDLR]. Ils ont apporté beaucoup de richesse à la Bretagne en exportant des produits vers l’Amérique du Sud. Il s’agissait d’une migration d’opportunité, pas poussée par la famine et la pauvreté comme ça a pu être le cas plus tard.  »

La migration bretonne s’est en effet le plus souvent inscrite dans une logique de survie. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, l’immigration est avant tout économique. La trop faible industrialisation de la région et une démographie galopante poussent les habitants à l’exode, surtout ceux de l’intérieur de la région. « Malgré une mortalité infantile encore élevée, les familles avec 6,8 ou même 12 enfants restaient encore nombreuses en Bretagne au début du XXe siècle  », précise Marcel Le Moal, spécialiste de la diaspora bretonne et auteur de L’émigration bretonne. Paris est alors la principale destination choisie par les migrants, suivie de villes comme le Havre ou Versailles. La vie n’a pas toujours été facile pour les Bretons débarqués dans la capitale. Recrutés en tant que bonnes pour les femmes, majordomes ou ouvriers des chantiers du métro pour les hommes, leur mauvaise connaissance de la langue française et leurs mœurs traditionnelles ont souvent posé problème. « Voués aux tâches répugnantes, parlant mal le français, considérés comme paresseux et qui se prétendent tous cousins  » : voici le portrait que l’on dresse alors d’eux, selon l’ouvrage de Marcel Le Moal.

Ce dernier précise qu’en dehors des limites de l’Hexagone, leur destination principale reste les États-Unis. Reprenant les travaux d’un ancien instituteur, Grégoire Le Clech (spécialiste de la migration bretonne et décédé en 1990), Le Moal nous apprend que de 1880 à 1970, 300 000 Bretons sont partis vers d’autres régions de France. Par ailleurs, ils sont au moins 115 000 à avoir traversé l’Atlantique en direction du continent américain.

Gourin, symbole d'un exode

L’exemple le plus représentatif de cette affinité avec le « Nouveau Monde  » est sans aucun doute Gourin, modeste commune de 4 000 habitants, située dans le Morbihan. Un important mouvement migratoire est parti de la ville et des villages alentours du début du XXe siècle jusqu’aux années 1970-1980. « Ils partaient travailler dans une usine Michelin. Il y avait tellement de départs qu’Air France a ouvert une succursale sur place. C’est une migration économique, mais avec des liens de solidarité très forts. Ils se connaissaient tous  », retrace Marcel Le Moal, qui vit à quelques dizaines de kilomètres de la commune. « Aujourd’hui les deuxième et troisième générations de migrants reviennent en Bretagne et ils sont très soudés.  »

À New-York, pendant un temps, il fallait parler breton pour trouver du travail dans un restaurant

Pour ceux qui s’installent outre-Atlantique, la solidarité régionale se met rapidement en place. Les regroupements bretons fleurissent – notamment à New York –, jusqu’à la création d’une association sportive : le « Stade Breton  », né en 1955. L’entraide y joue alors un grand rôle. Le Breton arrivant à New York est pris en charge, souvent logé et même employé, dans le secteur de la restauration par exemple. « À New-York, pendant un temps, il fallait parler breton pour trouver du travail dans un restaurant  », assure Olivier Balavoine, qui a créé BZH Network en 2005, pendant des voyages qui l’ont amené à vivre en Chine, aux États-Unis ou en Angleterre.

bateau de pêche
Les ressources offertes par la mer ont longtemps constitué l'une des seules richesses de la Bretagne. Une pauvreté qui poussait à l'exil. (CC BY Jean-Jacques Abalain)

Philippe Orreindy, réalisateur de documentaires, s’est intéressé à l’histoire de la diaspora bretonne et plus précisément à celle de Gourin dans La grande traversée. Diffusé en novembre 2015 sur France 3 Bretagne, ce documentaire a été réalisé à base de vidéos d’archives et d’interviews de descendants de migrants. « 13% de la population de Gourin est partie entre 1946 et 1954. Ils essayaient d’échapper à la pauvreté de la région  », pointe le réalisateur. Il ajoute : « Beaucoup rentraient pendant les vacances avec des cadeaux, du matériel que les gens n’avaient pas à Gourin. Ceux qui sont revenus s’installer avaient un niveau de vie beaucoup plus élevé que les locaux. Leur réussite a incité d’autres gens à partir par la suite.  »

Lorsque l’on arrive sur la grande place au centre de la ville, juste derrière le monument aux morts, une réplique de la Dame au flambeau se dresse. Une statue de la Liberté miniature, toute de blanc vêtue, symbole d’une ville à cheval sur les deux continents. David Le Solliec, maire de Gourin depuis 2001 et descendant de migrants explique qu’« environ 80% de la ville est liée directement ou indirectement aux migrations. Presque tout le monde a au moins un cousin ou un oncle qui a émigré.  » Si, dans la ville, les traces de cette histoire sont peu nombreuses, elle fait pourtant partie de son image. « On associe systématiquement Gourin aux USA. Lorsqu’il y a les élections américaines, la presse française vient systématiquement ici  », assure l’édile.

Il est parfois difficile de maintenir le contact, les racines se perdent

Ici comme ailleurs en Bretagne, les grandes vagues migratoires sont achevées. La ville continue pourtant à vivre au rythme américain, grâce à l’association Bretagne TransAmerica (BTA). Fondée en 1986, elle réunit une quinzaine de membres actifs qui assurent la sauvegarde de cette histoire et la liaison avec ceux installés aux États-Unis. Christiane Jamet, la vice-présidente, y a passé 35 ans. On sent dans sa voix un léger accent américain. « Il y a 4 200 habitants à Gourin et plus de 5 000 expatriés et leurs descendants aux USA. Il y a même une ville nommée Gourin City, fondée par des émigrés [dans l’État canadien de l’Alberta, NDLR].  Avec le temps, il est parfois difficile de maintenir le contact, les racines se perdent. Nous essayons malgré tout de le conserver, avec des activités culturelles principalement. Réussir à développer des partenariats économiques serait l’idéal mais c’est compliqué  », regrette celle dont un aïeul avait émigré dès 1890.

Gourin Statue de la Liberté
Dans la commune de Gourin, une réplique de la Statue de la Liberté est érigée. (CC-BY-SA Julie Missbutterflies)

Difficile au premier abord de discerner une connexion entre ceux qui sont partis, ceux qui sont revenus et ceux qui sont restés. Que partagent-ils ? Quel est le point commun entre un chef d’entreprise au Japon, un étudiant aux États-Unis et un agriculteur de la Bretagne profonde ? « Il y a plusieurs critères récurrents pour définir une communauté  », explique Cherry Schrecker, maître de conférence en sociologie à l’université de Lorraine. Elle détaille : « L’appartenance à un territoire, à une manière de penser ou encore les liens du sang jouent un rôle, mais ce sont des critères extérieurs. Pour Max Weber, le plus important est de se revendiquer comme partie intégrante de cette communauté. Cela se produit quand ce lien est considéré comme une fierté par ses membres.  »

Une langue et des traditions

Principal socle de cet orgueil : la culture régionale, qui prend une place de plus en plus importante à travers plusieurs piliers. La langue bretonne en est un. « Kenavo » (au revoir en breton) peut ainsi s’entendre et s’apprendre de Paris à New York. Alors que le breton est en perte de vitesse au baccalauréat et se retrouve classé parmi les langues en sérieux danger d’extinction par l’UNESCO, d’autres chiffres illustrent une forme de renouveau. Les écoles Diwan, où l’enseignement se fait à la fois en français et en breton, ont ainsi vu leurs effectifs passer de 2 990 élèves en 2007 à plus de 4 000 à la rentrée 2015. Le total des élèves étudiant dans les deux langues a  augmenté sur la même période, de 11 092 cette année-là à 16 345 aujourd’hui.  Selon l’Office public de la langue bretonne, plus de 200 000 personnes parlaient le breton en 2007, soit l’équivalent de la population d’une ville comme Rennes.

Par ailleurs, « la présence d’expatriés bretons dans l’ambassade de France à Bruxelles aide à sa défense auprès des institutions européennes  », explique Erwan Chartier. Si, malgré ce lobbying, la France n’a toujours pas ratifié la charte des langues régionales de l’Union européenne (qui leur octroie un statut officiel et garantit leur protection), le breton s’exporte. Enseigné à Harvard depuis l’an dernier, il avait déjà reçu une reconnaissance honorifique en 2014, lorsque Facebook avait décidé de le proposer à ses utilisateurs après un intense lobbying numérique.

L’identité bretonne – parfois construite en opposition à l’identité française –, est également soudée par des considérations géographiques et de découpage administratif. Nantes, siège du château des ducs de Bretagne et capitale historique de la région, n’en fait en effet plus partie depuis un décret de 1919. L’opposition à cette fracture territoriale unit les Bretons au-delà des continents. Ainsi, sur le site de BZH-New-York, la carte de la région ne compte pas quatre mais cinq départements, la Loire-Atlantique faisant son retour dans le giron breton.

Fête bretonne
Les fêtes bretonnes connaissent un renouveau et s'exportent désormais hors des frontières régionales. (CC-BY muffinn)
Les Bretons ont pris conscience qu’ils avaient une identité

Bagads (groupes de musiques traditionnelles) et fest-noz se font, eux, les émissaires d’une culture musicale et festive qui a connu un récent  renouveau. « Avant les années 1970, les gens avaient peur de dire qu’ils étaient Bretons. Grâce à Alan Stivell et son travail pour la reconnaissance culturelle de la Bretagne, les choses ont changé. Les Bretons ont pris conscience qu’ils avaient une identité, des racines, et qu’ils devraient en être fiers. On a de plus en plus de jeunes dans les cercles de danse et de musique, à prendre des cours de breton », détaille Jean-Simon Mahé, le président de la Fédération des sociétés bretonnes de la région parisienne.

Loin de rester confinés au territoire français, les fest-noz parviennent aujourd’hui à s’exporter. Avec un certain succès : « en 2015 nous avons organisé le plus grand fest-noz hors de Bretagne à Pékin, lors de la fête de la Bretagne. Sur 1 700 entrées, il y avait 50% de chinois !  », se réjouit Jean-François Pouliquen, le président de l’association des Bretons de Pékin. L’avènement d’Internet a aussi permis de rendre accessibles des événements organisés en Bretagne pour toute la diaspora. « An Tour Tan  » tient ainsi depuis 1999 des cyber fest-noz. L’édition 2015 a rassemblé plus de 180 000 personnes à travers le monde.

Ces éléments fédérateurs ont été rejoints par deux autres plus récents. En juin 2014, des sites en « .bzh  » ont vu le jour, arborant les premiers noms de domaine « made in Bretagne  ». Une démarche novatrice selon David Levesnan, le président de l’association Pik.bzh, qui en a la charge. « Nous l’avons fait peu après Paris et l’Alsace s’est inspirée de nous. Il y avait une très forte mobilisation des internautes, aujourd’hui il y a eu plus de 5 000 enregistrements. Le critère principal est de revendiquer un attachement à la Bretagne. C’est très utilisé pendant les élections, par les institutions, mais aussi par des particuliers qui veulent surtout une adresse mail à consonance bretonne.  » Commercialisé comme outil de communication, le « .bzh  » est encore très loin du  « .fr  », arboré par près de trois millions de sites en France. Les noms de domaine régionaux ne boxent pas dans la même cour – la région Alsace espère à terme 12 000 «.alsace  ».

L’identité régionale se propage jusque dans le caddie des ménagères. Lancé en 2002, le « Breizh Cola  », un cola alternatif au géant américain a trouvé sa place sous le crachin breton et au-delà, s’appuyant sur les symboles et la fierté régionale. Plus vendu que le géant Pepsi en Bretagne, il s’exporte maintenant dans les supermarchés parisiens.

Breizh Cola
Créé en 2002, le Breizh Cola s'exporte désormais jusqu'au Japon. (CC-BY-SA Stéfan)

L'enjeu du rayonnement breton

Où qu’ils se trouvent, les Bretons semblent vouloir se rassembler, se réunir. Conséquence directe : leurs associations, amicales et regroupements fleurissent sur toute la planète. « Zhong Breizh  » à Pékin, « Dasson Breizh  » au Luxembourg, « L’Armorique  » en Nouvelle-Calédonie, ou encore l’« Amicale des Bretons de Mayotte  »… Dresser une liste exhaustive relève de la gageure. C’est pourtant la mission que s’est donnée l’organisation « Bretons du Monde  » (jadis nommée Organisation du congrès mondial des Bretons dispersés), lors de sa création en 1970. Son objectif : fédérer les membres de la diaspora et animer une réflexion sur sa place dans le développement breton. Aujourd’hui, son émanation numérique – le site Bretons du monde –, permet de suivre les pérégrinations de centaines de Bretons. Lancée en 2005, cette plateforme en ligne rassemble des expatriés vivant des réalités différentes, mais attirés par l’envie de partager leur expérience et un idéal communautaire.

La carte ci-dessous recense les différentes associations regroupant des Bretons à travers la planète. Une couleur est utilisée pour chaque continent, à l’exception du bleu qui met en exergue les regroupements de Bretons en France métropolitaine.

On s’est rendu compte que chaque Breton qui voyage rencontrait d’autres Bretons

Faciliter les interactions, c’est aussi l’objectif que s’est lancé Stag. Cette application « spéciale Bretons  » a été lancé en novembre 2015. Elle permet en quelques minutes de retrouver les Bretons les plus proches de soi, peu importe où l’on se trouve sur la planète, et d’échanger avec eux. En français, anglais, et bien sûr en breton. « On s’est rendu compte que chacun d’entre nous avait des anecdotes, que chaque Breton qui voyage rencontrait d’autres Bretons. Alors pourquoi pas une application pour pouvoir rencontrer le Breton le plus proche ?», interroge Romain Sponnagel, son créateur. Après deux mois d’activité, plus de 5 000 messages y ont été échangés. Des débuts modestes, mais il est intéressant de noter que les quelque 2 200 téléchargements sont répartis sur une cinquantaine de pays.

Dépasser les simples prises de contact et la défense de la richesse culturelle bretonne, une mission qui demeure ardue pour la diaspora. Plusieurs projets lancés au cours des dix dernières années ont tenté d’y remédier. Citons par exemple celui de la « Diaspora économique bretonne  » (DEB), initié par l’Institut de Locarn. Ce dernier désigne un groupe de réflexion qui rassemble des chefs d’entreprises de la région (Jean-Jacques Hénaff, Patrick Le Lay, Alain Glon…), des représentants des institutions et du monde associatif. L’Institut de Locarn, tout comme le « Club des Trente  » (François Pinault, Vincent Bolloré, Louis Le Duff…), incarne le fameux « lobby breton  », où les réseaux nationaux et internationaux sont mis au service de la région et de ses entreprises.

L’originalité du projet « DEB  » repose sur le public ciblé. Simon Le Bayon, devenu animateur du projet, après un stage à l’Institut de Locarn, explique : « L’idée était de mettre en relation des professionnels expatriés bénévoles avec des entreprises bretonnes qui voulaient s’installer à l’étranger.  » Dix ans plus tard, malgré quelques succès et une base de données comptant plus de 500 profils différents, le concept a vécu. Simon Le Bayon poursuit : « C’est difficile de maintenir ce genre de projets, les gens s’épuisent. Pour fonctionner, il doit y avoir un appui territorial solide. Il y avait une réelle envie des expatriés mais nous n’avons pas réussi à nous appuyer sur certaines histoires, très fortes, pour développer le projet. Il y en a, pourtant. Des personnes sont parties comme étudiants à l’étranger et sont maintenant directeurs de grands groupes dans leur pays d’accueil. Le problème est que les institutions sont dans la logique « sur un territoire donné, il nous faut un contact ». La diaspora fonctionne plus sur une logique de réseau.  »

Un avis partagé du côté institutionnel, où l’on observe la situation avec mesure. Bretagne Commerce International (BCI) est l’association sur laquelle s’appuie le Conseil régional pour développer l’économie à l’étranger. Elle fut d’ailleurs un temps associée au projet de la « Diaspora économique bretonne  ». Vincent Chamaret, son président, pointe les difficultés : «  assister économiquement des entreprises à s’implanter dans un pays, ça ne s’improvise pas, c’est un métier.  » Il pointe le cas du Shandong, région chinoise jumelée à la Bretagne comme un succès ponctuel. « Il n’y a pas de regroupement officiel là-bas, mais lors d’un événement, un groupe de Bretons de la région est venu et il a beaucoup aidé nos entreprises au niveau de la langue mais aussi des us et coutumes locales.  » Même si « par pur hasard  », comme le précise Vincent Chamaret, plus de la moitié de leurs relais à l’étranger sont Bretons, mettre à contribution la diaspora n’est pas une priorité.

Bagad
La diaspora parvient sans mal à se rassembler autour d'un patrimoine culturel. Les projets économiques sont, eux, plus compliqués à engager. (CC-BY muffinn)

L‘Association des cadres bretons (ACB) s’y essaie également, à moindre échelle. Avec Bruxelles en ligne de mire, elle compte bien devenir un relais pour les entreprises bretonnes. « Il y a beaucoup de Bretons travaillant dans les institutions européennes qui sont désireux d’aider leur région et ses entreprises. Nous voulons être une plateforme de mise en contact pour pallier ce manque  », détaille Yves Auffret, président de l’ACB depuis 2013.

Dans un autre registre, Charles Kergaravat s’est spécialisé dans les échanges économiques. Il a fondé l’association Breizh Amerika, qui cherche à nouer des partenariats culturels et économiques entre les États-Unis et l’Europe. Pour lui, c’est chez nos voisins qu’il faut chercher l’inspiration si les Bretons veulent viser plus haut. Notamment chez les Irlandais – première diaspora d’Europe –, dont la présidente, Mary Robinson, appelait en 1995 à « chérir la diaspora » dans un discours au Parlement.

Il y a des Bretons partout où j’ai pu aller, donc on peut faire des choses

20 ans plus tard, le gouvernement a créé un ministère de la diaspora, une institution qui existe déjà dans une dizaine de pays comme l’Inde ou la Chine. « Il faut que l’on fasse du branding pour sortir du lot. Dans d’autres pays, il y a un désir profond de faire des choses pour ceux qui sont partis. Ici, c’est encore balbutiant, on leur prête pas attention. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a des Bretons partout où j’ai pu aller, donc on peut faire des choses. Ils sont fiers de leur terre natale, il faut les aider, les guider.  »

« Il y a eu un changement de paradigme au niveau mondial. Une approche en général plus positive du phénomène migratoire  », pointe Simon Le Bayon. Pour lui qui a réalisé sa thèse de doctorat sur le sujet, le problème est plus large. « On parle de fuite des cerveaux en France. C’est décrit comme une pure perte, il n’y a pas de débat possible. Les pays du Sud ont une vision plus positive. Ce n’est pas parce que les gens sont à distance qu’ils ne sont pas utiles au territoire.  »

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— Journaliste indépendant

Touche-à-tout de l’information, je suis installé au Pérou depuis avril 2014. Passionné par les nouveaux formats multimédia, je suis auteur/réalisateur de plusieurs projets (Les ailes brisées de l’Aérotrain, Las Rutas del Oro…) et fondateur de StoryCode Pérou. Depuis mon arrivée, je travaille en parallèle comme freelance pour diverses publications francophones comme Ouest-France, Têtu, Tv5Monde ou Equal Times sur des thématiques environnementales et sociales. Des Bretons aux populations indigènes d’Amérique Latine, les sujets communautaires me fascinent.

La Fabrique de l'info

Tout a commencé il y a un peu plus d’un an, dans une crêperie bretonne de Lima, la capitale du Pérou où je vis aujourd’hui. Par une rencontre avec Mathias, crêpier breton, par le plaisir aussi de manger un plat typique à 10 000 kilomètres de chez moi. Nous partagions des souvenirs, échangions sur les lieux que nous avons fréquentés. Est alors née l’idée de lancer un rassemblement de Bretons au Pérou. Aujourd’hui, une cinquantaine de personnes sont réunies sur une page Facebook et une vingtaine se sont retrouvées pour manger, boire un verre et échanger. Un embryon de communauté comme nous autres Bretons en créons partout. Pourquoi de telles réunions ? Que disent-elles d’une communauté ? Déjà en tant qu’étudiant, ces questions m’avaient intéressé.

La diaspora, c’est aussi mon histoire familiale. Pas celle (à ma connaissance !) des grands voyageurs, découvreurs du monde. Non, la même que celle de milliers d’autres inconnus, exilés aux quatre coins de l’Hexagone, à Paris ou ailleurs. Les profonds liens qui unissent les Bretons montrent que quelle que soit la distance, nos réflexes restent les mêmes : nous rassembler et partager. Mais peut-on aller plus loin ? Quelle place pour la diaspora dans l’histoire et la construction de la région Bretagne ? Comment aller au-delà du simple prosélytisme culturel ?

Commentaires

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  1. Joss

    La Bretagne s’exporte aussi en Irlande et une association existe depuis plus de 10 ans ayant pris sous son aile une 20taine de groupes bretons au travers de différents événements en Irlande.

    Également, le breton est enseigné en Irlande a l’Université de Maynooth par Dr Éamon Ó Ciosáin et durant l’été a l’Université de Cork.

    Le premier breton a obtenu un Master en musique traditionnelle a l’Université de Limerick et qui vient de Brest, sans compter un bon nombre de bretons qui passent par les écoles/universités irlandaises.

    Les Jeux Mondiaux du football gaélique accueillera l’équipe de Bretagne en Aout cet été a Dublin.

    Il s’en passe des choses bretonnes en Irlande ;-)

  2. Ben

    Top article. Juste une ou deux petites remarques:

    « Bernard le Moal » ou « Marcel le Moal  » ?
    Orreindy et non pas Orrendy
    Le Maire de Gourin s’appelle David LE Solliec et non David Solliec

    1. Thomas Deszpot

      Bonsoir Ben, merci pour ces remarques. J’ai apporté des correctifs à l’article.
      Bien à vous,

  3. Anne-Marie

    En lisant cet admirable article de Jérémy Joly, j’ai ressenti beaucoup d’émotions, de nostalgie, un peu de rage aussi et une grande fierté. Un article merveilleusement bien écrit, non seulement par son style et ses références pertinentes, mais aussi et surtout parce qu’écrit avec son coeur et avec ses tripes.

    1. Yves Lainé

      Bravo pour cet article ; je me permettrai de citer quelques lignes dans le livre que je suis en train d’écrire et dont le titre (provisoire) est : « Voyage aux sources de l’identité » Heureux et fiers d’être Bretons Pourquoi pas, mais à quoi bon ? A galon

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