À Saint-Nazaire, les chantiers navals ont trouvé l’Harmony

Le Harmony of the Seas est connu pour être le plus grand paquebot du monde. À Saint-Nazaire, le lieu de sa construction, on s’en souvient surtout comme d’un cadeau ayant permis de préserver des milliers d’emplois. C’était à Noël 2012. Il symbolisait alors le renouveau des chantiers navals, incontournables dans le patrimoine et la vie économique locale.

par Ludovic Aurégan
11 min
Le Harmony of the Seas vu de face.
Le Harmony of the Seas, titan des mers. (Illustration CC BY FaceMePLS)

Les célébrations de Noël se terminaient à peine. Elles laissaient place à l’une de ces journées d’hiver où le soleil peine à pointer le bout de son nez, où le ciel reste gris pratiquement sans discontinuer. La pluie s’invita même sur les coups de 16 heures. Pourtant, en cette soirée du 27 décembre 2012, une éclaircie illumine l’horizon sur Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Jean-Michel Pacault, le PDG de l’un des principaux sous-traitants des chantiers navals, s’en souvient parfaitement : « C’était un vendredi soir. La nouvelle, je l’ai entendue à la radio, dans ma voiture. Je n’ai pas eu besoin d’en parler à mes collaborateurs, elle s’est répandue comme une traînée de poudre. En quelques minutes, toute la ville était au courant. »

Frôler la fermeture

La nouvelle en question, c’est l’annonce de la construction de l’Oasis 3 — aujourd’hui mieux connu sous le nom d’Harmony of the Seas —, sur la cale sèche de Saint-Nazaire. Le futur plus grand paquebot du monde.

Tout le monde avait le sourire aux lèvres

Dans cette ville où 20 000 personnes travaillent de manière directe ou indirecte pour les chantiers navals, l’obtention de ce contrat agit comme une marée chassant le mauvais temps. « Le lendemain, je suis sortie dans le centre-ville. Tout le monde avait le sourire aux lèvres », se remémore Marie, une Nazairienne. L’espoir succède à de longs mois de morosité et d’inquiétude. Une anxiété ambiante qui a connu son paroxysme en avril de cette même année 2012, lorsqu’un important armateur a décidé de retirer sa commande. Les millions d’heures de travail à la clef étaient à oublier. Un vrai coup dur. Avant même cette annonce, la situation s’avérait critique : STX France, le propriétaire du chantier, et ses quelque 400 sous-traitants avaient déjà prévu 9 100 journées de chômage partiel pour les mois de mai et juin.

La crise économique est passée par là, tous les chantiers navals en subissent les remous. Jacques Hardelay, directeur général de STX France de 2008 à 2012, rappelle dans Le Monde que la production mondiale de bateaux, « tous types confondus » (navires de charges et paquebots), a sombré. De plus de 4 000 commandes en 2007, elle est passée à environ 300 unités trois ans plus tard.

Le navire, ici photographié durant sa construction. (Illustration CC BY-SA Djoach)
Le navire, ici photographié durant sa construction. (Illustration CC BY-SA Djoach)

Pour chaque contrat, la concurrence est féroce. Et à ce petit jeu, Saint-Nazaire n’est pas le plus fort. « Le vrai sujet, c’était les modalités de financement de la vente des paquebots », se souvient Bruno Hug de Larauze, à l’époque président de la Chambre régionale de commerce et d’industrie (CRCI). « Dans ce domaine, peut-être que Fincantieri était plus offensif. » Fincantieri ? Une entreprise italienne au rayonnement mondial, un concurrent direct de STX. Les uns après les autres, plusieurs contrats filent entre les doigts de la deuxième ville de Loire-Atlantique. En avril 2012, les transalpins récupèrent 4 millions d’heures de travail pour la construction de deux paquebots. La CGT s’alarme et évoque une « situation jamais vécue, extrêmement grave ».

Dans le creux de la vague

Les carnets de commandes sonnent aussi creux qu’une coque sans chargement. De 2007 à 2010, aucun navire civil n’est acheté. L’acquisition de deux Mistral par la Russie, à l’été 2011, permet à l’activité de redémarrer. Le libyen Hannibal Khadafi passe également commande. Un contrat qui aurait pu s’envoler avec la chute du régime de son père, mais un fidèle client des chantiers, MSC Croisières, rachète le bateau.

La fermeture des chantiers devenait inéluctable

L’accalmie est de courte durée et la tempête repart de plus belle, la faible visibilité n’augure rien de bon. STX, la maison mère, tangue sérieusement. Le Normandie, le France ou le Queen Mary 2, navires mythiques nés à Saint-Nazaire, n’auront peut-être plus de petits frères. « Nous étions dans une période où l’on commençait à percevoir que la fermeture des chantiers devenait inéluctable », se souvient David Samzun, l’actuel maire PS de la ville. « Même si nous ne nous sommes jamais résignés, nous sentions bien que nous étions extrêmement proches du gouffre. »

Le géant STX n’est pas seul à courber l’échine. Les sous-traitants souffrent. Faute d’activité, certains sont obligés de mettre la clé sous la porte. Les autres tiennent le coup, tant bien que mal. « Chez Mécasoud, nous avons fait le choix de ne pas licencier pour être opérationnels dès l’arrivée d’une nouvelle commande », explique son dirigeant, Jean-Michel Pacault. « STX nous a aidés en nous proposant de petits contrats et on a eu recours au chômage partiel, mais cela ne nous offrait aucune certitude. »

Un détail du paquebot Harmony of the Seas.
Ce paquebot géant à ouvert de nouvelles portes pour les chantiers de Saint-Nazaire. (Illustration CC BY FaceMePLS)

Tout le monde sait que l’activité est cyclique, que la charge de travail évolue au gré des commandes, mais Saint-Nazaire n’a jamais connu un tel creux. « Cette période ne fut pas neutre », analyse avec le recul Philippe Jan, directeur du développement des entreprises et des territoires à la CRCI. « Elle a entraîné une vraie recomposition de l’activité économique. Certains sous-traitants ont disparu, d’autres ont été obligés de se faire racheter ou de se diriger vers d’autres marchés. »

Rassemblés pour affronter la tempête

L’ambiance en ville se fait pesante. Le responsable d’une agence d’intérim assure avoir vu des familles prendre le chemin des Restos du cœur et du Secours populaire.

J’ai préféré partir que subir le chômage partiel

D’autres s’en sortent mieux. « Comme beaucoup de collègues venus ici suite à la fermeture d’autres chantiers, j’ai préféré partir que subir le chômage partiel qui ne permettait pas de travailler à côté », raconte Stéphane, ancien de chez STX. Les rues se vident, les consommateurs désertent, l’économie locale en fait les frais.

« Dans la rue, mon bar est le seul commerce rescapé », témoigne Irshad Ali, patron du troquet où Stéphane venait trinquer avec ses collègues. « Et encore, j’ai dû fermer le Queen Mary 2 », son autre établissement. Ce nom sonne comme le symbole d’un passé glorieux, où les chantiers faisaient venir des ouvriers des quatre coins de la France. Désormais, un écriteau déchiré trône sur la devanture du bar. On peut y deviner l’inscription « à vendre ». La plupart des autres enseignes ont été transformées en logements. Un vrai raz-de-marée. Les séquelles d’une ville minée par les départs et le chômage, voguant de galère en galère.

Une vue depuis la cabine du paquebot.
6 000 personnes peuvent embarquer sur le paquebot Harmony of the Seas. (Illustration Martin Claeyssens)

Des grèves ont éclaté, la direction a annoncé un plan de départs volontaires, une réduction de la voilure qui s’est accompagnée de négociations pour instaurer du chômage partiel. Pourtant, rien. Aucun contrat majeur. Conscients du danger imminent, les acteurs économiques, politiques et syndicaux décident d’orienter la barre vers un même cap. Il ne s’agit plus de penser à ses intérêts individuels, mais d’agir collectivement. Assurer la survie du chantier, de ses emplois et de son savoir-faire reconnu mondialement. Rejoindre une zone anticyclonique au plus vite pour combler les brèches de l’institution « chantiers de Saint-Nazaire ».

Après deux changements d’actionnaire majoritaire en trois ans, STX amène de la stabilité. La mairie investit pour rendre le site encore plus compétitif. Les sous-traitants s’accrochent malgré le calme plat. CFDT et CFE-CGC signent un accord de compétitivité afin d’éviter qu’une nouvelle commande ne parte chez l’italien Fincantieri « pour des raisons de prix ».

Est-on prêt à prendre le risque de perdre de l’argent ?

Mais c’est avec Royal Caribbean que STX mène ses principales négociations. « Mes grandes oreilles m’avaient appris qu’un troisième Oasis était dans les cartons », raconte Laurent Castaing, le directeur général, dans le livre Harmony of the Seas, naissance d’un géant des mers. « J’ai eu la conviction que cette commande pouvait tomber à Saint-Nazaire. La question était : est-on prêt à prendre le risque de perdre de l’argent ? » À l’unanimité, l’équipe de direction fait ce pari.

L'arrière du Harmony of the Seas.
Un navire semblable à un immeuble. (Illustration CC BY FaceMePLS)

Sur la ligne de départ, les anciens « chantiers de l’Atlantique » accusent plusieurs miles de retard par rapport à la cinquième ville de Finlande, Turku, où ont été construits les deux premières versions du navire. En un mois, ils finalisent le dossier. L’État facilite les investissements du site et décide d’améliorer les conditions de financement à l’export. La mesure rassure les Américains et donne même un avantage puisque le gouvernement finlandais décide de ne pas s’aligner.

Saint-Nazaire rafle la mise

Le site ne chavirera pas : la bouée de sauvetage tant attendue arrive en novembre 2012, avant d’être officiellement saisie le 27 décembre. La leçon des échecs contre Fincantieri est retenue. Cette fois, l’accord ne tombe pas à l’eau. Le numéro 2 mondial de la croisière choisit bien la Loire-Atlantique pour construire son paquebot de la démesure : l’Oasis 3, bientôt renommé Harmony of the Seas.

Ses mensurations sont hors normes : cinq fois le volume du Titanic, 40 mètres de plus que la Tour Eiffel, la largeur de l’Arc de Triomphe, une superficie de 84 terrains de football et une capacité d’accueil de passagers équivalente à une dizaine d’A380. Surtout, le contrat est faramineux : un milliard d’euros. De quoi réjouir les 7 000 salariés et sous-traitants, un nombre équivalant au dixième de la population municipale. Si lors de la construction du Queen Mary 2, les effectifs s’avéraient deux fois plus importants, Saint-Nazaire ne boude pas son plaisir. Un tel chantier représente en effet près de 10 millions d’heures de travail.

Sur le front de l’emploi, les répercussions ne sont pas immédiates. Le chômage partiel ne se lève que progressivement. Vague après vague. D’abord les bureaux d’études, puis les corps de métiers travaillant sur la coque du bateau, jusqu’aux équipes chargées de livrer les vingt restaurants du géant des mers, de fixer les starting-blocks de sa piste d’athlétisme, d’acheminer les casques pour permettre aux clients de profiter de la tyrolienne ou de ramener les jetons du casino.

Pour nous, l’activité a redémarré en novembre 2013

« Pour nous, qui préfabriquons les coques métalliques, l’activité a redémarré en novembre 2013 », rappelle Jean-Michel Pacault. « Pour faire face au chômage technique qui se prolongeait entre la commande et cette date, STX nous a fait travailler sur son nouveau marché : les énergies marines renouvelables (EMR). » Face à la période de calme plat du début de la décennie, la direction du dernier grand chantier de l’Hexagone a donc opté pour une réorganisation stratégique. Une manœuvre payante.

La carte météo indique du beau temps

« Cette crise a eu un impact beaucoup plus important qu’on ne le croit sur l’économie locale », assure Philippe Jan, en charge du développement des entreprises et du territoire à la CRCI. Un impact positif dans un second temps. « Si la locomotive qu’est STX n’avait pas intensifié et accéléré son implication dans les énergies offshore, les Pays de la Loire et Saint-Nazaire n’en seraient pas là sur ce sujet. »

Une locomotive que des « wagons » ont tout de suite accompagnée sur la voie des EMR : outre l’usine STX, l’estuaire de la Loire comprend celle d’Alstom dédiée à la fabrication d’éoliennes offshore. Il accueille également la construction d’un prototype d’éolienne flottante par Ideol et Bouygues, ainsi que le Technocampus Océan, dédié aux nouvelles méthodes de production dans le naval et la marine. On peut aussi citer le cluster Neopolia, qui regroupe 115 entreprises, travaillant à des solutions innovantes en la matière. Le bassin économique local reposait sur les paquebots et l’aéronautique, il est désormais doté d’un troisième générateur d’emplois pour garantir son développement. Des centaines de postes ont été créés.

Une affiche promeut un paquebot construit à Saint-Nazaire.
Les grands paquebots font la fierté de Saint-Nazaire. (Illustration Ludovic Aurégan)

Cette réussite n’occulte pas l’objectif principal : l’aboutissement du projet Harmony of the Seas. Les deux parties ont fixé l’ambitieux objectif de construire ce géant des mers en 40 mois. Sa vitesse de fabrication rappelle celle des skippers de renom : vertigineuse. « Lorsque nous constatons que nous avons du retard sur le cahier des charges, nous sommes capables d’accélérer les cadences et de reprendre de l’avance », indiquent des salariés. Saint-Nazaire atteint les objectifs fixés. Mieux, le bateau est livré avec quinze jours d’avance, une petite prouesse.

Je n’ai jamais autant préparé une sortie en mer

Pour effacer le souvenir désastreux laissé par le départ du Queen Mary 2, les derniers hommes et femmes à travailler sur le bateau se démènent. « Je n’ai jamais autant préparé une sortie en mer que le grand départ de l’Harmony », raconte Laurent Herpin, le pilote principal lors du jour J. « Vent défavorable, ennui technique, avarie, on avait tout anticipé. Je n’ai pas eu de consignes particulières, mais je m’étais mis en condition pour ne pas avoir le droit à l’erreur. » Cette réussite pouvait accoucher d’autres contrats, un bol d’air potentiel qu’il ne fallait pas laisser passer.

Une délivrance

« L’ambiance était incroyable », se remémore Martin Claeyssens, le troisième pilote. « Je n’avais jamais vu autant de bateaux de plaisance accompagner un départ. » Plus de 50 000 personnes sont amassées sur les quais. Les Nazairiens — et pas seulement les marins —, tiennent à être présents. Ils expriment leur fierté d’avoir su redresser la barre au plus fort de la tempête.

Un dessin des chantiers navals datant de 1918.
Ce dessin de 1918 témoigne de l'ancrage des chantiers navals dans le patrimoine. (Illustration domaine public)
Il s’agit du bateau qui a ramené l’espoir

L’émotion est palpable sur les pontons au moment de voir s’en aller celui qui a sauvé des milliers d’emplois. « Je suis toujours très sensible à ces départs », reconnaît le maire. « Entendre ces hommes et ces femmes dire ‘j’ai participé à telle ou telle partie de la construction’, ça me fait quelque chose. Là, c’était d’autant plus fort qu’il s’agit du bateau qui a ramené l’espoir dans la ville. » La mission est accomplie. Cette réussite se mesure dans les mois qui suivent avec l’engouement des croisiéristes : MSC Croisières enchaîne les commandes records, RCN est redevenu un client régulier et fait construire un Oasis 4. Une réplique à l’identique du géant des mers que la ville n’attendait plus.

« L’Harmony of the Seas ne suffisait pas à sauver les chantiers à lui seul », analyse Bruno Hug de Larauze. « La bascule s’est faite sur plusieurs années, lorsque les promesses se sont transformées en contrats. Il y avait des capacités techniques, une direction générale avec des gens de qualité et surtout une vraie capacité à travailler ensemble. Cela a redonné confiance aux armateurs. » Le succès de ce sauvetage se vérifie au quotidien. La ville regagne des habitants pour atteindre un seuil qu’elle n’avait plus connu depuis le milieu des années 1970, elle ouvre cinq classes par an en moyenne depuis 2012 et, élément révélateur de son dynamisme, la circulation y a même augmenté selon plusieurs Nazairiens. Le taux de chômage, plus élevé que dans les autres communes du département, commence à redescendre.

Une partie importante des candidats n’a pas le profil

Des habitants regrettent toutefois que les heures de travail supplémentaires se traduisent par un faible recours aux travailleurs locaux. « Or ce sont eux qui consomment le plus », assure le commerçant Irshad Ali. Laurent Castaing, le directeur général de STX, s’avoue un peu désarmé : « pour travailler chez nous, il faut être formé et une partie importante des candidats n’a pas le profil ». Devant cet état de fait, la solidarité nazairienne s’est remise en place. Des dispositifs de formations ont été créés par l’État pour faire correspondre les demandes d’emplois avec les besoins de l’industrie.

Cette ombre au tableau ne devrait donc s’avérer que provisoire, sauf si elle s’accompagne d’une autre perturbation : au-delà de 2026, la vente du chantier par STX laisse planer un doute sur l’avenir des milliers d’ouvriers. D’ici là, les carnets de commandes sont pleins à craquer, il y aura du travail. Pour dégager l’horizon et capitaliser sur le plus grand paquebot du monde, l’État s’est mobilisé. L’accord de principe signé avec Fincantieri implique de préserver l’emploi, les sous-traitants et les énergies marines renouvelables. Rassurant. Passés tout près du naufrage, les Nazairiens sont parvenus à garder la tête hors de l’eau. Touchés mais pas coulés, contre vents et marées.

— Journaliste indépendant

En classe de sixième, un copain m’a dit qu’il voulait devenir journaliste. Rencontrer des gens, aborder des sujets variés, être au cœur de l’actualité : l’idée me paraissait géniale. J’ai décidé d’en faire mon métier.

La Fabrique de l'info

Et si le plus grand paquebot du monde n’était pas que le plus grand paquebot du monde ? Comme des dizaines de milliers de personnes, le Harmony of the Seas ne m’avait pas laissé indifférent. Un navire de la superficie de 84 terrains de foot, ça attire le regard. Mais, à mes yeux, ce n’était pas la caractéristique première de ce bateau. J’avais surtout l’impression qu’il avait redonné le sourire à tout un territoire. Près d’un an après son départ, c’était l’occasion d’en avoir le cœur net.

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