Allier handicap et rentabilité, le défi de l’entreprise adaptée

Ils s’appellent Moussa, Amadou et Jean-Paul. S’ils se connaissent, c’est parce qu’ils travaillent ensemble à l’Ap’aips, une entreprise qui se doit d’employer 80% de travailleurs handicapés. Après des années de galère dans le milieu « ordinaire », ils ont trouvé là un poste approprié à leurs particularités et l’écoute qu’ils recherchaient. Permettre à des personnes en situation de handicap de trouver un emploi stable tout en restant rentable et concurrentielle, telle est la mission des entreprises comme l’Ap’aips. Parfois digne d’un numéro d’équilibriste.

par Zoé Baillet
9 min
En entreprise adaptée, handicap et productivité se doivent d'être conciliables (Photo Zoé Baillet)
En entreprise adaptée, handicap et productivité se doivent d'être conciliables (Photo Zoé Baillet)

« Ah ! Mais quelle heure il est ? 9 heures tout pile ! Et ben voilà Moussa, tu es arrivé à l’heure aujourd’hui. Tu vois que c’est possible ! » Le ton est léger, la remarque pleine de bienveillance, mais Yves Cesario, responsable du service externalisé de l’Ap’aips, ne manque pas l’occasion de rappeler à son salarié l’importance de la ponctualité. « Le mois dernier, nos clients de France Télécom [devenu Orange en 2013, NDLR] sont passés sur site, voir comment le travail avançait. À 9h20, personne n’était encore arrivé. Ce n’est pas possible ça, je leur ai expliqué. »

Moussa Diawara et ses deux collègues, Amadou Cissé et Jean-Paul Besnainou, se sont vus confier la mission de « nettoyer » le noeud de raccordement abonnés (NRA) ou répartiteur téléphonique de la commune de Meaux, en Seine-et-Marne. C’est-à-dire de retirer quantité de fils de cuivre – appelés jarretières – déconnectés depuis longtemps, parce que la ligne téléphonique qu’ils alimentaient a été coupée, mais jamais ôtés. « À tel point que les répartiteurs sont aujourd’hui saturés », commente Yves Cesario.

Moussa Diawara et ses deux collègues sont salariés de l’Ap’aips, une entreprise adaptée. La particularité de cet employeur ? Les personnes en situation de handicap constituent 80% de l’effectif de production.

Une entreprise au service de ses salariés

« Moi, je suis handicapé depuis tout petit », explique Moussa, dont on remarque le boitement alors qu’il se lève pour se servir un café. « C’était en Afrique, je suis tombé et j’ai été mal soigné. » Conséquence : le jeune homme âgé de 30 ans ne peut, par exemple, pas porter de charges trop lourdes.

Avant de rejoindre l'Ap'aips, Moussa Diawara ne trouvait pas de poste adapté à sa situation (Photo Zoé Baillet)
Avant de rejoindre l'Ap'aips, Moussa Diawara ne trouvait pas de poste adapté à sa situation (Photo Zoé Baillet)
Depuis que je travaille à l’Ap’aips, ça va beaucoup mieux

« Après la Terminale, j’ai commencé à travailler. J’étais inscrit à Pôle Emploi mais les jobs qu’on me proposait n’étaient pas adaptés à mon handicap, donc ça ne durait jamais très longtemps. Depuis que je travaille à l’Ap’aips, ça va beaucoup mieux. » À côté, Amadou, victime d’un grave accident de voiture il y a deux ans, acquiesce. « Ici, on s’adapte à nos handicaps. Yves attend de nous la même chose que dans toute entreprise : il ne veut pas qu’on se cache derrière notre handicap. Mais il n’empêche qu’il est à l’écoute et qu’il comprend. » Comprendre que mardi après-midi, untel ne pourra pas être là parce qu’il doit se rendre à l’hôpital par exemple, bien que tout salarié atteint d’une affection longue et coûteuse ait le droit de s’absenter pendant ses heures de travail pour se rendre à une consultation médicale ou bénéficier de soins.

Permettre à des personnes reconnues travailleurs handicapés « d’exercer une activité professionnelle salariée dans des conditions adaptées à leurs besoins », voilà le rôle d’une entreprise adaptée, comme l’explique l’Union nationale des entreprises adaptées (UNEA). Dans cette optique, les salariés doivent être affectés à des postes appropriés à leur situation, mais aussi pouvoir suivre les formations nécessaires à leur évolution professionnelle.

En travaillant sur le répartiteur téléphonique, Moussa et Amadou peuvent ainsi rester assis quand ils en ont besoin, sans que cela vienne diminuer leur productivité. Pour Jean-Paul, le doyen du trio qui a connu une grosse dépression, il s’agit davantage d’une question d’affinités. « Jean-Paul, c’est un personnage ! », résume Yves Cesario, qui travaille avec lui depuis 10 ans. « Il a son caractère et ça ne passe pas forcément avec tout le monde. » Chargé de former les nouvelles recrues sur la « dépose de jarretières », le travailleur de 57 ans change de site régulièrement – au bout de quelques mois – et se retrouve généralement entouré de petites équipes et seulement de collègues de l’Ap’aips. « Avec des salariés d’autres entreprises, ça ne passe pas toujours », a remarqué son responsable.

Sociale (et rentable) tu seras

Nettoyage, archivage, saisie informatique, gestion de services courriers… L’Ap’aips, qui existe depuis 1997, a développé de nombreuses activités. De quoi proposer des postes adaptés à l’ensemble de ses 145 salariés. Mais aussi de pouvoir satisfaire des besoins variés du côté des clients et ainsi les motiver à répondre à leur obligation d’emploi de travailleurs handicapés (OETH). Car en France, les entreprises de 20 salariés et plus doivent compter 6% de travailleurs handicapés au sein de leur effectif. Ou verser une contribution financière à l’Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph) lorsque la proportion n’est pas respectée. En ayant recours aux services de l’Ap’aips, elles vont engranger des unités bénéficiaires (UB) qui permettent de diminuer le montant de cette contribution.

La dépose de jarretières, une technique que Jean-Paul Besnainou transmet à ses collègues (Photo Zoé Baillet)
La dépose de jarretières, une technique que Jean-Paul Besnainou transmet à ses collègues (Photo Zoé Baillet)

« Attention les gars, soyez rigoureux, je veux un minimum de lignes perturbées, vous vous souvenez. » Du côté de Meaux, Yves Cesario, le responsable du service externalisé de l’Ap’aips, procède à une petite piqûre de rappel. « Si on tire sur la mauvaise jarretière, cela va créer des perturbations chez un client et là, forcément, France Télécom n’aime pas. » Gagner la confiance de l’opérateur français, ce passionné de moto lui-même handicapé, y a travaillé longtemps. Pendant un an, trois employés de l’Ap’aips ont été détachés sur un répartiteur téléphonique, pour faire le test.

Dix ans après, treize des salariés de Yves s’activent sur sept sites différents à travers l’Île-de-France. Bruno Baudelot, responsable d’exploitation technique pour les départements Seine-et-Marne et Seine-Saint-Denis chez Orange, ne cache pas sa satisfaction : « J’ai tous les avantages à travailler avec eux : ils sont flexibles, m’apportent une qualité de prestation que je ne trouverais pas ailleurs et proposent le meilleur rapport qualité/prix. » Sa hiérarchie apprécie aussi, voyant là une possibilité de répondre en partie à son obligation d’emploi. « Moi, les unités bénéficiaires, je ne connaissais pas. Le calcul se fait au niveau national. Mais si on peut faire d’une pierre deux coups, c’est tant mieux. »

[Les] mêmes contraintes de rentabilité et d’efficacité économique que toute autre entreprise

Pas de doute, aujourd’hui, la confiance règne entre l’Ap’aips et l’opérateur téléphonique. Alors, pour Yves Cesario, la priorité, c’est de continuer à se montrer efficace. Efficace, comme tout prestataire vis-à-vis de son client. Car si l’Ap’aips remplit évidemment une mission sociale, elle n’en reste pas moins une entreprise évoluant dans un monde concurrentiel et sur le marché du travail. Ses salariés signent un contrat de travail classique, en CDD ou CDI. Elle est également « soumise aux mêmes contraintes de rentabilité et d’efficacité économique que toute autre entreprise », inscrit l’UNEA dans un document de présentation. Précisant que, pour y parvenir, elle « bénéficie du soutien indispensable de l’État » : celui-ci verse en effet une aide au poste pour chaque travailleur, censée « compenser sa moindre productivité ». Il peut aussi remettre une subvention spécifique afin de financer les dépenses liées à des adaptations de poste. En 2010, une étude réalisée par le cabinet d’audit KPMG relevait qu’une entreprise adaptée devait, en moyenne, faire face à un surcoût de 16 200 € par an et par travailleur. Ces différentes aides permettraient de le combler à hauteur de 92%.

Un modèle économique impossible à tenir ?

Malgré ces aides, quatre à cinq entreprises adaptées disparaissent chaque année, parmi les quelque 700 existantes. Un chiffre certes peu élevé, mais déjà conséquent au regard du soutien financier apporté par l’État. Et si l’Ap’aips reste debout depuis bientôt 20 ans, ses dirigeants n’ont pas de mal à s’expliquer ces fermetures. Attablée dans la salle de réunion de l’entreprise, dont les locaux se trouvent à Rueil-Malmaison, à l’est de Paris, Sandrine Le Roux, responsable d’exploitation, dépeint un système pas si bien huilé.

On a appris que certaines entreprises n’utilisaient même pas tout ce qu’elles recevaient

D’abord, sur les fameuses aides au poste : « On a appris que certaines entreprises n’utilisaient même pas tout ce qu’elles recevaient. Tandis que chez nous, les effectifs grandissent, mais pas les aides. » En cause, notamment, un versement conditionné par la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH) de chaque salarié, dont la demande se fait auprès des Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH). « Sauf que celle-ci est très longue à renouveler. Aujourd’hui, 40% de notre effectif doit procéder à ce renouvellement. » Autant de travailleurs pour lesquels l’Ap’aips ne reçoit pas un centime de la part de l’État.

Autre problématique pointée du doigt par Sandrine Le Roux : le fait que l’équipe d’encadrement de l’Ap’aips n’ait pas accès aux dossiers médicaux des personnes qu’elle emploie. « L’idée c’est qu’on n’est pas ici pour nous concentrer sur leur handicap mais seulement sur les conséquences de celui-ci dans le travail. Sauf que ne pas connaître clairement leur situation ne nous facilite pas la tâche. Certains ont peur de nous dire franchement quelles difficultés ils rencontrent et le risque, c’est que nous les placions à des postes inadaptés. » Une problématique difficilement contournable, puisqu’elle reviendrait à remettre en cause le secret professionnel, par lequel tout dossier médical est couvert, comme le rappelle le conseil national de l’Ordre des médecins.

La bonne ambiance règne au sein de l'Ap'aips, mais faire vivre une entreprise adaptée n'a rien d'un long fleuve tranquille (Photo Zoé Baillet)
La bonne ambiance règne au sein de l'Ap'aips, mais faire vivre une entreprise adaptée n'a rien d'un long fleuve tranquille (Photo Zoé Baillet)
On nous demande de lutter avec les mêmes armes que les autres entreprises alors que nous ne les avons pas

À ces obstacles d’ordre administratif et fonctionnel, s’ajoute la difficulté à trouver des clients, malgré l’obligation d’emploi de travailleurs handicapés. « L’image du handicap n’est pas bonne », regrette Sandrine Le Roux. « Tout de suite, les gens imaginent des personnes en fauteuil roulant et voient plein de contraintes. Nous devons donc faire un gros travail de communication pour décrocher des contrats. » Le prix de la prestation, lui aussi, vient rendre la tâche plus ardue. Car, une fois les unités bénéficiaires prises en compte, les services proposés par l’Ap’aips ne coûtent pas plus cher que s’ils étaient assurés par un prestataire « classique ». Mais « les clients ne vont pas effectuer ce calcul et ne voient pas plus loin que le montant indiqué en bas de la facture. »

« C’est un système pernicieux », regrette Pierre Pellé, directeur administratif et financier et directeur des ressources humaines du groupe NSD, dont fait partie l’Ap’aips. « Il faut savoir que nous signons des contrats d’objectifs triennaux, dans lesquels nous nous engageons à maintenir les travailleurs dans l’emploi, mais aussi à créer de nouveaux postes. On nous demande de lutter avec les mêmes armes que les autres entreprises alors que nous ne les avons pas sur le papier. »

L'équilibre instable d'une passerelle trop fragile

Dans de telles circonstances, comment tirer son épingle du jeu et s’assurer un modèle rentable ? À l’Ap’aips, l’équipe a misé sur un « virage commercial dans les années 2000 », indique Pierre Pellé, le directeur administratif et financier, en adoptant une « stratégie grands comptes ». Et en passant d’activités manuelles de fabrication à des prestations de services plus intellectuelles. « Au fil des ans, nous avons constaté qu’il était de plus en plus difficile d’occuper nos travailleurs en interne, dans nos ateliers de fabrication. Nous avons donc cherché à développer des contrats de co-traitance. » En clair, l’entreprise adaptée s’appuie sur l’apparition de clauses sociales dans les appels d’offres, qui incitent notamment à avoir recours à des établissements comme elle, pour travailler en partenariat avec un prestataire de services chez un client.

Notre cauchemar, c’est que certains de nos salariés restent inoccupés

« Notre pérennité est aussi assurée parce que nous faisons partie d’un groupe », est convaincu Pierre Pellé. « La mutualisation de certains services nous permet d’arriver à l’équilibre. » Un équilibre aussi fragile qu’un château de cartes, aux yeux de l’encadrement. « Notre cauchemar, c’est que certains de nos salariés restent inoccupés entre deux missions. » Des situations qu’il est difficile d’empêcher, puisqu’à l’Ap’aips, 85% des travailleurs sont en CDI. Pas question de les recruter au gré de besoins ponctuels de main-d’oeuvre.

Pour Amadou Cissé, quitter l'Ap'aips ne fait pas partie des plans (Photo Zoé Baillet)
Pour Amadou Cissé, quitter l'Ap'aips ne fait pas partie des plans (Photo Zoé Baillet)

Depuis le répartiteur téléphonique où ils sont en train de travailler, Moussa Diawara et Amadou Cissé s’en réjouissent. « Je me vois évoluer à l’Ap’aips, mais pas ailleurs », confie Amadou. « On est bien ici, alors pourquoi changer d’entreprise ? » Un discours dont l’entreprise pourrait se satisfaire. Oui mais… « La finalité d’une entreprise adaptée, normalement, c’est l’insertion en entreprise ordinaire », rappelle Sandrine Le Roux, la responsable d’exploitation. Un petit cocon qui doit permettre à ses salariés de s’enrichir professionnellement pour finalement plonger dans le grand bain, voilà ce que doit constituer une entreprise comme l’Ap’aips. Sauf que, du côté des employeurs comme du côté des employés, faire disparaître ce type d’établissement de l’équation n’emballe personne. En 2014, deux ou trois salariés ont quitté les murs du Rueil-Malmaison pour rejoindre le milieu ordinaire. En 2015, aucune embauche n’a pu être signée…


À lire aussi sur L’imprévu  |  L’enquête de Zoé Baillet sur le parcours d’obstacles des demandeurs d’emploi en situation de handicap.

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

En travaillant sur la difficulté des travailleurs handicapés à trouver un emploi, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Yves Cesario, responsable du service externalisé de l’Ap’aips, une entreprise adaptée. Il m’a alors fait découvrir ce modèle, à mi-chemin entre un établissement médico-social et une entreprise classique. Mais comment ces entreprises parviennent-elles à remplir une mission sociale tout en évoluant sur un marché ultra concurrentiel ? C’est ce que j’ai voulu comprendre…

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