Après Marie Trintignant, comment ne pas détester Bertrand ?

Vilnius (Lituanie), 26 juillet 2003, Marie Trintignant tombe sous les coups de Bertrand Cantat. L’actrice ne se réveillera plus. Le chanteur de Noir Désir, lui, tente de revenir à la vie après des années de prison. Un retour sur scène qui suscite le malaise des médias, du grand public, mais jamais complètement l’indignation. Être chanteur, une circonstance atténuante ?

par Zoé Baillet
13 min
Photo du groupe Noir Désir, visible sur la pochette du vinyle « Où veux-tu qu'je r'garde »
Photo du groupe Noir Désir, visible sur la pochette du vinyle « Où veux-tu qu'je r'garde ». (Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)

On parle d’une violente dispute après le tournage. Il l’aurait poussée, elle se serait cognée en tombant. Les circonstances restent floues, alors Carole Gaessler préfère se montrer prudente lorsqu’elle présente le 20 heures de France 2, ce lundi 28 juillet. Ce qui est sûr, c’est que l’actrice Marie Trintignant est plongée depuis dimanche « dans un coma profond, sous respiration artificielle, sans aucune réaction cérébrale », rapporte Robertas Kvascevicius, le chirurgien qui l’a opérée en urgence à l’hôpital de Vilnius, la capitale lituanienne. Bertrand Cantat, son compagnon, est aussi hospitalisé. La vedette du groupe de rock Noir Désir aurait été « sous l’emprise de médicaments et d’alcool » au moment des faits.

Installés dans leur canapé, tentant de s’acclimater à la chaleur caniculaire qui ne quitte plus le pays depuis des jours, les Français apprennent la nouvelle. Atterrés. D’elle, ils connaissent surtout le nom, celui d’une grande famille qui laisse son empreinte sur le cinéma français depuis des générations. À Vilnius, elle incarnait depuis le mois de mai l’écrivaine Colette, pour un téléfilm réalisé par sa mère, Nadine Trintignant. Son visage, entouré pour l’occasion d’un carré bouclé et d’une frange, restera désormais dans toutes les mémoires, figé à jamais… De Cantat, c’est sa voix intergénérationnelle qu’on n’oublie pas. Les plus anciens se souviennent des « Sombres héros de l’amer », titre entré dans le top 50 en 1989. Les autres ne peuvent plus passer à côté du groupe et de son chanteur depuis que le titre « Le vent nous portera » a inondé les ondes en 2001.

Liaison dangereuse

Les blessures étaient trop sérieuses. Même le futur « médecin des stars » — décrié par la suite —, Stéphane Delajoux n’a rien pu faire : Marie Trintignant est décédée, ce vendredi 1er août, six jours après la dispute qui lui a coûté la vie. D’après le neurochirurgien, l’actrice « a subi l’équivalent de ‘la force d’une moto projetée à deux cents kilomètres-heure contre un mur’ », rapporteront en 2013 les journalistes Frédéric Vézard et Stéphane Bouchet, auteurs de Bertrand Cantat – Marie Trintignant : L’amour à mort.

Bertrand Cantat de dos, sur la pochette du vinyle de l'album « Tostaky ».
Bertrand Cantat de dos, sur la pochette du vinyle de l'album « Tostaky ». (Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)

Le samedi précédant sa mort, lors du pot de fin de tournage, proches et membres de l’équipe ont bien senti que des tensions traversaient le couple, formé depuis près d’un an. Dans leur coup de foudre, ils avaient balayé leurs deux mariages. Mais à ce qu’on rapporte dans la presse, leurs époux respectifs — dont ils n’étaient pas encore divorcés — prenaient beaucoup de place. Trop de place ? Un SMS de Samuel Benchetrit, le père du dernier fils de Marie Trintignant, a en tout cas mis le feu aux poudres : il se terminait par un mot tendre. Une fois rentrés à l’hôtel, le ton est monté. Jusqu’à l’irréparable.

La main s’abat lentement […] Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois…

Les rapports d’expertise médico-légale, l’un remis en août puis l’autre en octobre 2003, seront sans appel sur la nature du drame : « C’est l’ensemble des traumatismes et surtout les violents mouvements de va-et-vient de la tête qui ont été responsables des lésions mortelles observées. » Durant la reconstitution des faits, Bertrand Cantat ne défend d’ailleurs aucunement un autre scénario. Devant les enquêteurs, il reproduit les gestes fatals qui ont été les siens. Le livre Bertrand Cantat – Marie Trintignant : L’amour à mort relate la scène, datant du mercredi 30 juillet 2003 : « [il] lève la main droite […]. La main s’abat lentement sur la poupée de chiffon. Repart dans l’autre sens. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… » Puis le chanteur explique que « les coups étaient forts et que, pendant qu’il frappait, la tête a pu rebondir et se heurter contre les deux montants de la porte ».

Les coups étaient forts, Marie Trintignant a perdu connaissance. Ce n’est pourtant que plusieurs heures après la dispute que Bertrand Cantat et Vincent Trintignant — appelé durant la nuit par le compagnon de sa soeur —, ne préviendront les secours. Trop tard.

Sorti de ses gonds

Quatorze ans plus tard, accoudé au zinc de La Fourmi — bar mitoyen de la salle de concert La Cigale à Paris —, Marc Besse hallucine encore : « Tu sais où il devait être Bertrand ce jour-là ? Il n’avait rien à faire à Vilnius, tout le monde l’attendait en studio pour enregistrer les derniers morceaux du prochain album. »

Journaliste aux Inrockuptibles, cet amoureux du rock a suivi Noir Désir pendant 16 ans. Le groupe et ses membres, il les connaît bien, enfin musicalement et artistiquement parlant surtout. « Bertrand, je ne l’ai quasi jamais rencontré seul. C’est arrivé une fois je me souviens, une longue interview. On a parlé de son écriture, de son inspiration, peut-être un peu de politique aussi, mais c’était difficile de parler d’autre chose que de poésie avec lui. Il était très discret sur sa vie perso et je ne cherchais pas non plus à en savoir plus. » N’empêche que ce lundi matin 28 juillet, lorsqu’il a entendu la nouvelle à la radio, le journaliste s’est demandé « mais qu’est ce qu’il a foutu ? ».

La pochette de l'album « Des visages des figures », sorti en 2001.
La pochette de l'album « Des visages des figures », sorti en 2001. (Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)
Cantat n’était pas qu’un chanteur de rock, c’était aussi un leader d’opinion

Une question que Frédéric Vézard a certainement dû se poser, lui aussi. « Je suis un peu de la génération Noir Désir, j’étais hyper fan », confie celui qui a couvert l’affaire pour Le Parisien, désormais devenu directeur adjoint de la rédaction. « Cantat n’était pas qu’un chanteur de rock, c’était aussi un leader d’opinion. Il était notamment connu pour son engagement contre le FN. Ou sa sortie, lors des Victoires de la Musique, sur les grandes maisons de disques qui tuaient la musique », poursuit le journaliste. Et voilà que l’homme engagé, l’altermondialiste, le pacifiste aurait frappé à mort sa compagne ? Non. Pas lui, pas comme ça. Ça ne colle pas.

Les médias, dans l’ensemble, semblent avoir du mal à y croire. « Cantat n’a pas été traité comme un criminel comme les autres », estime aujourd’hui Frédéric Vézard. « La presse culturelle de gauche a été de manière assez naturelle — pas forcément volontaire —, plutôt encline à le défendre ». Quelques jours après le drame, le 19 août 2003, Libération écrit ainsi que c’est peut-être l’alcool qui explique « son absence d’inquiétude devant le corps inanimé de Marie Trintignant ». Les fans, eux, se ruent sur les albums du groupe : les ventes sont en hausse de « de 40% à 160% » dans les Fnac et Virgin Megastore, indique Le Parisien. Tuer sa compagne, Cantat l’a fait. Mais certains éléments doivent bien prouver que c’était un coup de sang, un pétage de plomb, pas possible autrement…

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Sombre héros de l’amer

À y regarder de plus près, pas sûr que le personnage soit si lisse. Du procès de la vedette, en mars 2004, Frédéric Vézard garde plusieurs souvenirs. Celui d’une ambiance très « exotique » d’abord : alors que la Lituanie s’apprête à être accueillie par l’Europe, Vilnius reste « très marquée par l’influence soviétique ». C’est d’ailleurs dans l’ancien siège du KGB que Betrand Cantat est jugé. Le souvenir, ensuite, d’une « stratégie de défense très tournée sur le fait que cet acte était un dérapage, un moment isolé de sa vie ». Mais pour le journaliste, qui a continué de travailler sur cette affaire pendant des années, « tout ce qui se passe après est révélateur d’une personnalité beaucoup plus noire et contestable que ce qu’on a bien voulu montrer ».

Une personnalité beaucoup plus noire et contestable

En 2010 notamment, le suicide de son ex-femme, Kristina Rady, et la découverte d’un message vocal qu’elle a laissé à ses parents six mois plus tôt, peuvent laisser penser que Marie Trintignant n’a pas été la seule à subir les coups de son compagnon. « Il aurait semblé que quelque chose de très bon m’arrive, mais en l’espace de quelques secondes Bertrand l’a empêché et l’a transformé en un vrai cauchemar qu’il appelle amour », confie celle qui n’a cessé de soutenir le chanteur en 2003 et jusqu’à son suicide. Avant d’évoquer un coude tuméfié, un cartilage cassé.

Bertrand Cantat, sur la pochette du vinyle « Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien »
Bertrand Cantat, sur la pochette du vinyle « Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien » (Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)

« Quand les parents de Kristina ont voulu porter plainte, il a fait pression sur eux en les menaçant de ne plus les laisser voir leurs petits-enfants », affirme Frédéric Vézard, qui a révélé ce message laissé sur un répondeur dans les pages de Bertrand Cantat – Marie Trintignant : L’amour à mort avec son confrère Stéphane Bouchet. « Au fur et à mesure, Cantat est devenu de plus en plus odieux pour préserver son image, fuir ses responsabilités. »

De l’homme, Marc Besse refuse de parler : « L’affaire a été jugée, la peine purgée. La justice des hommes a fait son boulot, moi je n’ai rien à en dire », balaie-t-il, inflexible. L’artiste par contre, il s’y est intéressé de très près. Les textes, la musique, ça en dit beaucoup, beaucoup de la personnalité des gens assure le journaliste. Et chez « Noir Dez », « tout repose sur la tripe, toute l’histoire n’est que succession de trucs passionnels. Le cerveau, lui, se met en route après. » Il ne le dira qu’à demi-mot, mais le drame de Vilnius, quand on a suivi Cantat et son groupe depuis longtemps, peut sembler moins étonnant.

Un retour « droit dans le soleil » ?

29 mars 2004, c’est le regard perdu dans le vide que la vedette de Noir Désir accueille le verdict : au terme de deux semaines de procès, la justice lituanienne vient de le condamner à huit ans de prison ferme, pour « homicide volontaire direct ». De ces huit années, il n’en passera que quatre derrière les barreaux, bénéficiant d’une libération conditionnelle en octobre 2007. Moment que choisit Nadine Trintignant pour défendre, à travers la mort de sa fille, la cause des femmes battues, en rassemblant plusieurs centaines de personnes, dont nombre de personnalités du monde de la culture à Paris. « Rien que le terme ‘crime passionnel’ me révolte. Un crime c’est un crime », déclare-t-elle devant la caméra de France 2.

De nombreux observateurs hésitent entre curiosité et malaise

Trois ans après sa sortie de prison, Cantat retrouve la scène. Pas avec ses acolytes de Noir Désir, mais d’abord en tant qu’invité-surprise d’amis artistes, pendant leur concert. Puis avec un nouveau groupe, Détroit, à partir de 2013. « Ses premières apparitions provoquent une vive émotion. La colère de ses détracteurs est à la hauteur de la ferveur de ses fans, tandis que de nombreux observateurs hésitent entre curiosité et malaise », relate Le Huffington Post. Qu’il s’agisse de rappeler ce dans quoi l’artiste a été impliqué dix ans plus tôt, de discuter de la manière dont est accueilli son nouvel album ou de s’intéresser de très près au contenu de ses textes — à commencer par le single « Droit dans le soleil » —, la presse offre en tout cas une large vitrine au chanteur bordelais.

C’est l’hebdomadaire Les Inrockuptibles qui obtient la première (et la seule) interview de l’artiste, en octobre 2013. Il y parle un peu de Vilnius, surtout de son nouvel album. « Cette interview a été extrêmement mal perçue », se souvient Frédéric Vézard, journaliste du Parisien et auteur de Bertrand Cantat – Marie Trintignant : L’amour à mort. « C’était une interview de promo assez classique finalement, à part deux questions peut-être. Mais ce qui est mal passé, c’est qu’aucun contrepoint n’ait été apporté. »

Pas de contrepoint certes, mais le drame de Vilnius devrait-il devenir l’ombre du chanteur à tout jamais ? « L’homme a purgé sa peine », insistent certains et notamment la ministre de la Culture, Aurélie Filipetti. L’artiste, au moins, a « le droit à une deuxième chance », souligne Olivier Caillart, le producteur de Détroit et ancien producteur de Noir Désir. Condamné, emprisonné puis libéré, Bertrand Cantat n’aurait-il pas le droit de reprendre le cours de sa vie ?

Il ne pouvait plus écrire sans penser à Vilnius

Une vie de toute manière brisée, rongée par la culpabilité ne doute pas Marc Besse, lui qui a suivi de très près l’implosion de « Noir Dez » fin 2010. « Jusque-là, il y avait vraiment eu une grande solidarité entre les membres du groupe », se souvient-il. « Tous avaient fait le pari en 2003, qu’il y aurait un après Vilnius, que le groupe ressortirait un album, c’est assez incroyable franchement. » Pendant l’incarcération du chanteur, les répétitions en prison sont nombreuses. Mais à sa sortie, il faut se rendre à l’évidence : « Son stylo était en panne. Il ne pouvait plus écrire sans penser à Vilnius, il n’y arrivait plus. »

La question du pardon

Avec Détroit, il parviendra à signer quelques « textes incroyables ». Mais jamais plus ils ne trouveront l’écho d’avant 2003. « Le problème n’est pas seulement un problème d’écriture, mais aussi un problème d’interprétation », considère Marc Besse. « Sa vie d’artiste aurait pu climatiser son cauchemar, mais Bertrand n’a pas le droit d’utiliser sa musique comme catharsis. Il y en a qui, comme Brigitte Fontaine, peuvent sortir les pires saloperies, dans leur bouche ça ne sonnera jamais vulgaire. Pour Bertrand, ce n’est pas la même… »

« Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien », compilation de Noir Désir sortie en 2011.
« Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien », compilation de Noir Désir sortie en 2011. (Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)

Aucun doute, Bertrand Cantat n’atteindra plus les sommets qu’il a gravis avec Noir Désir. Si les véritables fans répondent présents, beaucoup d’autres ne peuvent se résoudre à acheter ses albums après ce qu’il a commis. Mais combien sont-ils, combien sommes-nous à nous offusquer de ses retrouvailles avec la scène, de son retour à la vie publique ? Et surtout, un citoyen lambda aurait-il bénéficié de la même clémence ou tout du moins tolérance ?

Un homicide comme celui-là, c’est du jamais-vu

Nathalie Lionet-Przygodzki, professeure de psychologie et responsable du master « Psychologie & Justice » à l’Université de Lille, ne considère pas que la célébrité de Bertrand Cantat ait été le plus déterminant dans cette affaire sans précédent — « des cas de suicide, des histoires de drogues, dans le rock on en connaît. Mais un homicide comme celui-là, c’est du jamais-vu en France et même ailleurs », fait remarquer Marc Besse. Certes, « son statut social a joué en sa faveur », sur le plan juridique notamment : « c’était quelqu’un d’intégré, qui gagnait de l’argent. Tous ces éléments orientent les juges à considérer que ce n’est pas quelqu’un de socialement dangereux », explique la psychologue.

Mais dans le coeur et surtout la conscience des Français, être une rockstar ne suffit pas à susciter le pardon, considère Nathalie Lionet-Przygodzki. « Tout jugement moral est influencé par une question de familiarité, de proximité avec la personne jugée. » Or, tout le monde ne peut se sentir proche de Cantat ou de sa musique. Plus que le statut de vedette, c’est la nature même du drame qui s’est joué qui peut finalement favoriser l’indulgence.

Quand la frontière coupable/victime s’estompe

« Dès lors que l’on se situe dans des cas de violences faites aux femmes, plusieurs courants s’affrontent », amorce la professeure de psychologie. « L’approche féministe considère l’auteur comme coupable et ne veut pas entendre parler d’une part de responsabilité de la victime. Mais l’approche systémique, elle, va considérer la famille comme un système et les violences deviennent alors le fait de deux personnes, l’auteur et sa victime. » Et quand, en plus, le crime s’avère « passionnel », renvoie à des questions de jalousie, « on s’aperçoit qu’on va essayer de comprendre si, finalement, l’auteur n’avait pas de ‘bonnes raisons’ de le commettre ». Et s’intéresser de très près, plus qu’ailleurs, à la victime, sa personnalité, voire ses torts.

Les membres de Noir Désir, affichés au verso du vinyle « Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien »
Les membres de Noir Désir, affichés au verso du vinyle « Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien » (Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)
Les gens ont ce qu’ils méritent et méritent ce qu’ils ont

Une tendance que Laurie Corbin, étudiante à l’Université Panthéon-Assas Paris II, avait repérée lors de la rédaction de son mémoire de DEA Médias et Multimédia en 2004 intitulé « L’affaire Trintignant-Cantat dans trois quotidiens nationaux. Analyse de contenu et mise en évidence des nuances de traitement » et conservé à la bibliothèque interuniversitaire Cujas. Elle a ainsi relevé quelques passages d’un article du Figaro, daté du 5 août 2003, où il est écrit que la personnalité de Marie Trintignant peut être « à la fois l’eau et le feu », que l’actrice « apparaissait comme pouvant être tout et son contraire. Une femme libre qui vivait au rythme de ses pulsions, passions et sautes d’humeur ». Dans Libération, c’est l’article « Marie Trintignant, l’émotion du tumulte », publié le 1er août 2003, qui a retenu son attention. On y évoque une actrice qui « a le goût du risque, parfois le plus extrême » et aux « fragments d’histoire d’amour […] nombreux, souvent tumultueux et passionnels ».

« En psychologie, cela renvoie à une théorie très importante », poursuit Nathalie Lionet-Przygodzki. « La théorie du monde juste ou la croyance en la justice du monde. En résumé, les gens ont ce qu’ils méritent et méritent ce qu’ils ont. » Une croyance que les avocats creusent d’ailleurs généralement dans les cas de violences, « en demandant aux victimes ‘mais pourquoi vous étiez avec lui ? Vous saviez bien que ci, que ça, qu’il avait ce penchant-là’, etc. ».

D’un coup, les victimes deviennent moins victimes, les coupables moins coupables. Un visage dévasté, un corps amaigri, un homme effondré dans le box des prévenus finiront de susciter l’empathie des juges et des jurés. Puis du grand public.

Lumière sur un fait de société

« Je me souviens que des médias lui ont trouvé des excuses, ont beaucoup insisté sur le fait qu’il était compliqué de savoir ce qui s’était passé mais quel que soit l’état de la victime, Marie Trintignant a été tuée dans le cadre de violences conjugales, il n’y avait rien d’autre à dire que cela », réagit aujourd’hui Françoise Brié, porte-parole de la Fédération nationale Solidarité Femmes.

Au moins, la médiatisation de l’affaire Trintignant-Cantat aura « rendu visible aux yeux de tous un fait de société grave », montré « que les violences conjugales ne touchent pas que des milieux sociaux pauvres mais aussi des classes sociales plus favorisées », se console la militante. Notamment grâce à Nadine Trintignant : « elle souhaitait qu’on fasse émerger ce problème à travers la mort de sa fille. Il y a eu un rassemblement à Paris, des articles, des émissions, un décryptage beaucoup plus approfondi que jusque-là ».

Mais de Bertrand Cantat, Françoise Brié aurait souhaité plus. Exprimer des regrets ne suffit pas, « reconnaître que ses gestes s’apparentaient à des violences conjugales », voilà une attitude qui aurait pu, peut-être, faire bouger les choses, éveiller des consciences. En 2003, une femme mourrait tous les quatre jours des suites de violences au sein d’un couple. Quatorze ans après, il suffit de trois jours pour qu’un décès ne survienne.

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

Un peu (beaucoup) féministe dans l’âme, les violences faites aux femmes font partie de ces maux de société qui me révoltent. En 2003, la mort de Marie Trintignant m’a évidemment bouleversée. Mais de là à dire qu’elle a modifié l’avis que j’avais de Bertrand Cantat ? Très honnêtement, pas vraiment… Est-ce alors mon jeune âge (onze ans à l’époque) ou la série d’albums de Noir Désir trônant sur les étagères familiales qui m’ont empêchée de considérer Cantat comme je serais tentée de considérer tout autre auteur de violences envers une femme ? La question n’est certainement pas très avouable, mais reste une vraie question. Que j’ai décidé de creuser.

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