Bienvenue chez les Ch’tis n’a pas perdu le Nord

En cette belle journée du mois de mars, le thermomètre affiche 19°C. Le soleil inonde la campagne verdoyante qui borde l’autoroute. Une fois le panneau « Bienvenue dans les Hauts-de-France » dépassé, le parallèle avec la fiction n’est pas immédiat. Si dans la première partie de Bienvenue chez les Ch’tis, Philippe Abrams essuie une averse à la seconde où il pénètre dans le département, ce jour-là, aucun nuage en vue. Alors, la comédie de Dany Boon, portrait fidèle ou caricature ? C’est aux premiers concernés, les nordistes, que L’imprévu est allé le demander.

par Léa Esmery
8 min
Dany Boon devant une camionnette de La Poste
Dans le Nord, le film a fait un Boon. (Photographie Jean-Claude Lother – Coll. Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 2008 LA PETITE REINE - PATHE PRODUCTION - TF1 FILMS PRODUCTION - LES PRODUCTIONS DU CH'TIMI - CRRAV)

« C’est exagéré, c’est certain. Heureusement qu’à Bergues il ne pleut pas 365 jours par an », affirme Eddy Goubinat, responsable du « Ch’ti tour » dans cette ville du Nord. « D’ailleurs il n’a pas plu une goutte pendant les trois semaines de tournage ! » Aussi intarissable sur les anecdotes de tournage que sur Saint Winoc, cet enfant du pays a vu du jour au lendemain les curieux déferler en masse. Car le succès de Bienvenue chez les Ch’tis dépasse de loin les frontières du Nord et du Pas-de-Calais. Pour le meilleur, et surtout pour le rire.

« Neuf ans après, lorsqu’on fait une visite, on croise encore des voitures qui nous klaxonnent et qui crient ‘hin biloute’ », plaisante Eddy. « Beaucoup de personnes nous prennent pour des Ch’tis, mais ici à Bergues on n’a jamais été ch’ti et on ne le sera jamais ». Bergues est à Bienvenue chez les Ch’tis ce que les chicons sont au Nord. Dans cette petite ville de 3 000 habitants, les abords du canal — où Dany Boon et Kad Merad se soulagent durant leur tournée —, ont depuis longtemps supplanté les remparts construits par Vauban.

« Vous pouvez aller partout en France en disant ‘je viens de Bergues’, les gens savent désormais où c’est », se réjouit Jacques Martel, carillonneur de Bergues et ex-adjoint au maire chargé du tourisme et de la communication. En 2008, la « ch’timania » est à son apogée. Si l’épicentre du phénomène se situe à Bergues, la moitié des offices de tourisme de la région estiment que le film a eu un impact positif sur la fréquentation de leur territoire.

Loin d’être un « ch’tit » succès

Mais le succès du film ne se cantonne pas au terroir nordiste. Le ch’ti serait donc exportable ? « S’il a si bien marché c’est parce qu’il véhicule des valeurs universelles », suppose Jacques Martel. Avec plus de 20 millions d’entrées en France, la comédie de Dany Boon reste dans les annales comme l’un des films les plus vus de tous les temps.

Le Café de la Poste à Bergues
Bergues, nouvelle star du Nord (Illustration CC BY-NC-SA Léa Esmery)
Un exemple de démagogie et de populisme

En Europe, le film réalise également de très bons scores et dépasse ainsi les 2 millions d’entrées en Allemagne. En Suisse et en Belgique, il se place, dès sa sortie, en tête du box-office local. Les États-Unis lorgnent également sur le succès français. En 2008, Will Smith rachète les droits à Dany Boon, mais après plusieurs essais scénaristiques le projet est finalement abandonné.

Malgré l’engouement populaire, certains rient jaune. C’est notamment le cas de l’écrivain Michel Quint qui voyait en ce film « un exemple de démagogie et de populisme ». Même constat pour Elise Ovart-Baratte. Cette historienne, auteure du livre Les Ch’tis, c’étaient les clichés, dénonce un « melting-pot avec beaucoup trop d’approximations pour être représentatif. »

Un coup de projecteur bienvenu

Ils ne sont pas les seuls à dénoncer les stéréotypes sur le Nord. Entre « ch’ti bashing » et « ch’timania », le cœur des habitants de la région balance. « Les anciens sont comme ça, mais pas la nouvelle génération » affirme Sébastien, 22 ans. « Ce sont les personnes plus âgées que nous qui ont été marquées par le film », renchérit Barbara, infirmière, la vingtaine. « Tout simplement parce qu’ils ont connu cette époque où on parlait patois ». Dans la petite bourgade de Rieulay, pas la moindre trace de « biloute » ni de « hin », mais une légère accentuation des « oh » et des « ah ». Rien de plus.

En ce milieu d’après-midi printanier, la surface du lac situé au pied du terril des Argales chatoie sous les rayons du soleil. Seules les traditionnelles briques rouges rappellent que ce paysage idyllique se situe dans l’ancien bassin minier. Au bout du sentier, la baraque à frites de Tony Duhem ouvre ses portes. « Les gens voient les Ch’tis comme des arriérés, ni plus ni moins », déplore ce restaurateur sans cesser d’astiquer ses verres à pied. « Quand ils s’en vont avec la vieille camionnette de La Poste dans les corons, certains pensent qu’aujourd’hui c’est toujours comme ça. »

La Cité des électriciens en travaux
Bienvenue chez les Ch'tis a redonné vie à la Cité des électriciens (Photo CC BY-NC-SA Léa Esmery)

Le restaurateur fait référence à l’une des scènes les plus emblématiques, mais aussi les plus subversives du film. Tournée dans la Cité des électriciens à Bruay-la-Buissière, dans le Pas-de-Calais, celle-ci réunit en effet tous les clichés sur la région. En bref : bière, moules et patois. Loin de donner une image négative, le film a permis de mettre un coup de projecteur sur ce lieu, en friche au moment du tournage. « La cité a été vue par tous les Français, ça a redonné de l’intérêt pour ce lieu qui était laissé à l’abandon », affirme Isabelle Mauchin, responsable de l’office de tourisme de la ville. Bruay s’apprête à dire adieu à cet ancien coron désaffecté qui se muera, fin 2017, en résidences d’artistes et en gîtes.

Le Nord, c’était les corons ?

Cette notoriété ne dépasse pas les portes de la Cité des électriciens. Vendredi, c’est jour de marché à Bruay. Et sur la place Marmottan, en ce jour de mars, on est loin de l’effervescence des grands jours. Le vent balaie les allées vides entre les étals, faisant claquer par instants les grands parasols érigés par les commerçants pour se protéger. Devant les camions, quelques rares habitants attendent patiemment leur tour. Autour de la place, tous les cafés ont le store baissé. Tous, sauf un.

Ce n’est pas la vraie vie de Bruay

À la sortie du marché, près des portants de vêtements, Nicole et ses copines du loto sont en grande conversation. Pour ces femmes de mineurs, la comédie de Dany Boon n’est pas forcément la bienvenue à Bruay. « Ce n’est pas la vraie vie de Bruay, pour ce qui est de l’alcool notamment, c’est vraiment romancé », s’insurge l’une d’elles. « La voix de Dany Boon c’est quand même bien de chez nous », réfute Nicole. « Dany Boon, il parle bien. Mais Line Renaud n’avait rien à faire là parce que son patois n’était pas bon, alors qu’elle est de chez nous », renchérit une troisième. Parler de Bienvenue chez les Ch’tis avec des habitants de la région, même neuf ans après, c’est un peu comme (r)ouvrir la boîte de Pandore.

Dany Boon affirmait pourtant, lors de sa sortie, avoir écrit le film afin de redorer l’image de la région. Une volonté que nuancent Franck Magnier et Alexandre Charlot, les deux co-scénaristes du film… et des Guignols de l’info sur Canal+. « On a l’impression, parfois, que le film est une brochure du syndicat d’initiative », ironise même Alexandre Charlot, qui a aussi écrit Une affaire d’État avec Rachida Brakni et André Dussollier. « Même si, évidemment, le film est une comédie et il ne pouvait pas embrasser toute la complexité du Nord. »

Deux terrils en bordure d'un champ verdoyant
Les terrils, géants endormis de l'époque minière (Photo CC BY-NC-SA Léa Esmery)

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Une complexité que Franck Magnier, l’autre moitié de ce tandem scénaristique connaît bien. « Le film est devenu un monument à la norditude », affirme-t-il. « ll y a bien sûr une frange de la population, mineure, qui pensait que c’était too much. Mais il y a aussi une grande partie de la population qui a trouvé cet effet miroir très réjouissant. » Dans les Hauts-de-France, Bienvenue chez les Ch’tis est une véritable institution. Lors de la pré-sortie — baptisée « Chortie Ch’timie » —, du 20 au 26 février 2008, le film avait enregistré pas moins de 555 392 entrées selon CBO Box Office. Une semaine après la sortie nationale, le compteur était monté à 4 458 837.

Le film est devenu un monument à la norditude

« J’ai l’impression que le film est arrivé à point nommé, à un moment où il y a eu un nouvel essor des terroirs en général », réfléchit à voix haute Franck Magnier. L’œuvre a, en effet, généré un regain d’intérêt certain pour le patois. Suite à sa sortie, les « Petit lexique du ch’ti » ou « Petite leçon de ch’ti », distribués dans les offices de tourisme de la région, s’arrachent jusqu’à épuisement des stocks. La commercialisation de produits dérivés a le vent en poupe. En l’espace d’un an le cours du maroilles explose, selon la porte-parole du Syndicat du Maroilles, passant ainsi de 2 500 tonnes fabriquées en 2007 à 4 000 en 2008

Un film qui casse la baraque

Dans la capitale lilloise, le soleil se couche, faisant rougeoyer une dernière fois les briques des immeubles. Claire, 32 ans, traverse en hâte le hall de la gare Lille-Flandres suivie de ses deux enfants. Cette professeure des écoles, originaire du Boulonnais, se souvient qu’à la sortie du film « cet élan vers le ch’ti, le patoisant, ont fait que j’ai sorti la fable du Corbeau et du Renard mais en version ch’ti ». « C’était rigolo de surfer sur la vague de ce regain d’intérêt », s’enthousiasme-t-elle.

Qu’on l’aime ou pas, le film fait désormais partie de la culture populaire. C’est en tous les cas l’avis de François Beugnet, projectionniste itinérant. « Bienvenue chez les Ch’tis c’est comme Amélie Poulain ou encore Titanic, ce sont des petits phénomènes de société », évoque-t-il en remuant son thé à la menthe. Neuf ans après sa sortie, cet indécrottable cinéphile s’interroge encore sur les raisons de ce succès. « Ça a plu partout mais pourquoi ? Peut-être parce que ça renouait avec une sorte de cinéma de proximité, quelque chose d’un peu chaleureux à la fois pas trop habituel ou coupé des réalités sociales. »

Ça a plu partout mais pourquoi ?

Ce quadragénaire à la voix douce et au regard rêveur se remémore les salles municipales et les centres culturels pleins à craquer. Sur une carte du Nord-Pas-de-Calais accrochée au mur des locaux de Cinéligue, l’association pour laquelle il travaille depuis 17 ans, il balaie d’un revers de main les pans de la région dans lesquels il est passé.

« On l’a passé dans toute la région Nord-Pas-de-Calais. On devait prévoir à l’avance de faire plusieurs séances, parfois de les enchaîner avec des responsables de salle qui vont rechercher les PV [procès-verbaux, NDLR] de sécurité parce qu’ils sont inquiets de savoir s’ils ne vont pas blinder la salle. »

La cinquième roue du carrosse ?

Dany Boon est assis, les deux bras posés sur une table, il regarde sur la gauche
Germinal comique ou hommage ? (Photographie Jean-Claude Lother – Coll. Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 2008 LA PETITE REINE - PATHE PRODUCTION - TF1 FILMS PRODUCTION - LES PRODUCTIONS DU CH'TIMI - CRRAV)

Cette effervescence, Benjamin Salin l’a aussi observée à Wasquehal, dans la petite salle de cinéma située dans le centre culturel dont il gère la programmation. « La séance était programmée à 20 heures. Et à 19 heures, il y avait la queue jusqu’à La Poste à côté », se souvient-il. « Dany Boon c’est un enfant de la région, donc forcément c’est du pain béni pour nous quand il est à l’affiche. »

Une lueur d’ironie traverse le regard de ce trentenaire lorsqu’il aborde l’épineuse question des clichés. « Dans Bienvenue chez les Ch’tis, on a l’impression qu’ils parlent comme ça du lever au coucher ». Pour ce « pur produit de Wasquehal » qui parle patois avec ses grands-parents, l’enjeu est ailleurs. « On est un peu la cinquième roue du carrosse dans le Nord. »

Hommage ou caricature ? Finalement, qu’importe. Bienvenue chez les Ch’tis a permis de donner une autre image de la région, loin du froid glacial et de la poussière noirâtre des mines de charbon. Une fois le panneau « Bienvenue dans les Hauts-de-France » franchi, un nouveau parallèle avec la fiction, plus heureux cette fois, s’impose. Il prend la forme d’un dicton nordiste prononcé par Antoine Bailleul : « Quand on vient dans le Nord, on braie deux fois : quand on arrive et quand on repart. »

— Journaliste

J’ai toujours adoré lire, du plus loin que je me souvienne. Je dirais que c’est ce goût pour les histoires bien tournées, les récits de parcours singuliers qui ont forgé cette envie, profondément ancrée de devenir, un jour, journaliste. S’interroger sur les transformations qui traversent notre société semblait donc être une suite logique.

La Fabrique de l'info

Quand Bienvenue chez les Ch’tis est sorti, en 2008, je l’ai vu au multiplexe de la Roche-sur-Yon, en Vendée. Soit à plus de 600 km de la région dépeinte dans le film. Résultat : quand j’ai été faire ce reportage, je m’attendais à entendre des « hin » à la fin de chaque phrase et à devoir enfiler deux pulls avant de sortir. Autant vous dire que mes vêtements d’hiver n’ont pas quitté ma valise et que le fameux « hin », pour sa part, n’a d’existence que dans le film. Mais dans le Nord, la fiction dépasse parfois la réalité. C’est le cas pour la gentillesse et la chaleur de ses habitants dont certains m’ont invité à boire le café, et parfois même un coup (que j’ai bien évidemment refusé). En quittant cette région, le ventre encore plein du welsh de midi, je songeais ainsi à Enrico Macias qui chantait : « Les gens du Nord ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dehors ». Force est de constater qu’il avait mille fois raison.

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