« Bijoutier de Nice » : du coup de feu aux pouces bleus

Le 11 septembre 2013, Stéphan Turk, tuait d’une balle dans le dos l’un des deux hommes qui venaient de braquer son commerce. Placé en garde à vue, il a rapidement défrayé la chronique et provoqué une mobilisation inédite : sur Facebook, plus de 1,5 million de personnes ont apporté sans hésiter leur soutien au désormais nommé « bijoutier de Nice ». Triste fait divers, son histoire est devenue phénomène social.

par Zoé Baillet
9 min
La Promenade des Anglais à Nice.
L'affaire du « bijoutier de Nice » a retenti bien au-delà des frontières de la cité balnéaire. (CC BY-SA Zoé Baillet)

Le rideau de fer reste constamment baissé. À Nice, le numéro 23 de la rue d’Angleterre, à deux pas de l’avenue Jean-Médecin et de ses grandes enseignes, se remarque à peine. La bijouterie La Turquoise est une minuscule échoppe coincée entre une poissonnerie et une boutique où se vendent téléphones portables et cartes prépayées pour l’étranger. Sur la façade, un autocollant signale que le commerce est équipé d’une caméra de vidéosurveillance. La boîte aux lettres, elle, n’indique plus de nom. « Jusqu’à récemment, il y avait encore des scellés », indique Cécile Temmar, gérante de la pharmacie Saetone, installée une centaine de mètres plus haut. Désormais, dans la rue étroite, plus rien ne laisse deviner ce qui s’est déroulé il y a plus de trois ans.

Un mercredi matin de septembre 2013, quand Stéphan Turk vient relever le rideau de sa bijouterie, il est à peine 8 h 45. « Il ne venait pas travailler ce jour-là », raconte aujourd’hui Jan Arin, l’un de ses confrères bijoutiers niçois. « Il avait juste quelques papiers à récupérer pour un rendez-vous. » Deux hommes casqués et armés surgissent alors dans la boutique. Menacé puis frappé, le bijoutier de 65 ans leur remet plus de 100 000 euros de bijoux, gardés dans un coffre-fort. « J’ai vu les images du braquage », poursuit Jan Arin encore choqué par la vidéo de la caméra de surveillance. « Ils le frappaient, ils le frappaient… C’était violent et gratuit. »

« J’étais à la boutique ce matin-là », se souvient quant à elle Grâce Schira, qui vend des vêtements professionnels un peu plus bas, au numéro 21. « Je ne sais plus si j’ai entendu deux ou trois coups de feu. J’ai cru que c’était des pétards. C’est quand la police est arrivée que j’ai compris qu’il y avait un pépin. » Alors que ses deux assaillants repartent sur un scooter, ce fameux 11 septembre, Stéphan Turk s’approche de l’entrée de sa bijouterie, un revolver à la main. Il fait feu. À trois reprises. L’une des balles se loge dans l’omoplate de l’un des braqueurs. Qui tombe du véhicule, quelques mètres plus loin, et décède sur place. Antony Asli avait 19 ans. Ce qui n’est encore qu’un funeste fait divers va rapidement devenir « l’affaire du bijoutier de Nice ».

La bijouterie La Turquoise à Nice.
Le 11 septembre 2013 à Nice, la bijouterie La Turquoise se retrouvait théâtre d'un funeste fait divers. (CC BY-SA Zoé Baillet)

Le braquage de trop

Alors qu’un jeune homme vient de mourir sur le bitume, c’est surtout le sort du commerçant qui émeut et interpelle. Le soir même du braquage, une page Facebook « Soutien au bijoutier de Nice » est créée. Il suffit de quelques heures pour que les « likes » se comptent en dizaines de milliers, puis atteignent le million. Une vague de soutien (virtuel) qui dépasse largement les frontières de Nice ou des Alpes-Maritimes. « Encore trois ans après, à la rédaction, on hallucine », commente Christophe Perrin, journaliste du quotidien Nice-Matin, qui a couvert et continue de couvrir l’affaire. « Cet engouement national, on ne se l’explique pas. » Me Franck De Vita, l’un des avocats de Stephan Turk, reste lui aussi interloqué par l’ampleur médiatique et populaire de ce fait divers pourtant pas si singulier : « En 27 années de carrière, j’ai travaillé sur de nombreuses affaires médiatiques. Celle-ci dépasse de loin tout ce que j’ai pu vivre. »

On se demandait un peu tous quand allait venir notre tour

Dans les rues de Nice d’abord, le drame ne tarde pas à occuper toutes les discussions. Alors que Stéphan Turk est placé en garde à vue, les bijoutiers niçois appellent les uns après les autres leur président de la chambre syndicale professionnelle des joailliers, bijoutiers, horlogers et orfèvres de la Côte d’Azur, Jan Arin. « Ils me disaient : ’il faut faire quelque chose, il faut faire quelque chose !’ » Rapidement, le gérant des bijouteries Babylone et Modus prend la décision d’organiser un rassemblement. « L’idée, c’était d’attirer l’attention des pouvoirs publics, pour que l’on soit, si possible, mieux protégés. »

Le président de la chambre syndicale des bijoutiers insiste sur le contexte de l’époque : « Ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. » En 2011 comme en 2012, ce sont près de 350 vols à main armée contre des bijouteries qui étaient recensés en France. Deux fois plus qu’en 2008. « On n’en pouvait plus. On se demandait un peu tous quand allait venir notre tour. » Une peur d’autant plus exacerbée que, sur la Côte d’Azur, tous les commerçants restent marqués par un premier drame. « Il y avait eu Unik », se remémore Grâce Schira, depuis sa boutique de vêtements professionnels. Unik, du nom du bijoutier Thierry Unik, tué d’une balle dans la tête alors qu’il était braqué en novembre 2011 à Cannes. Christophe Perrin confirme qu’en 2013, « les bijoutiers étaient à chaud dans les Alpes-Maritimes ».

Localement, un soutien qui va de soi

Cinq jours après la mort du jeune Antony Asli, le rassemblement organisé par Jan Arin réunit près de 1 000 personnes. Au niveau local, personne ne s’étonne vraiment de cette réaction massive. Ayant travaillé des années en Champagne-Ardenne avant d’arriver à Nice en 2010, le journaliste Christophe Perrin s’amuse d’une différence de caractère et du « côté latin » des habitants de la ville balnéaire : « Ce sont des gens assez sanguins. » Certains commerçants acceptent volontiers le cliché, comme Clément Chaix, qui tient avec son père l’établissement Chaix Décoration, spécialisé dans les tapis et revêtements de sol. « On est du Sud, on peut démarrer un peu vite ». Dans une ville « d’immigration et marquée à droite », les questions d’insécurité mettent d’autant plus vite le feu aux poudres, juge Christophe Perrin.

Jan Arin devant sa bijouterie à Nice.
Jan Arin côtoyait le bijoutier de Nice : « C'est un brave type », résume-t-il. (CC BY-SA Zoé Baillet)
Ce qui a ému tout le monde ici, c’est que c’était un peu le petit qui avait été attaqué

Ancien militaire arrivé en France après la guerre du Liban et exilé politique, Stéphan Turk était « adoré dans son quartier », relève également le journaliste. Discret, bosseur, à l’écoute de ses voisins, il menait une vie modeste. « Je ne suis même pas sûr qu’il arrivait à se tirer 1 500 € par mois », indique Jan Arin. « Il a cinq enfants. Je sais qu’il avait du mal à payer son loyer mais il le faisait toujours. C’est un brave type. » Antony Asli, le braqueur décédé, détenait pour sa part et malgré son jeune âge, un casier judiciaire déjà bien rempli. « Ce qui a ému tout le monde ici, c’est que c’était un peu le petit qui avait été attaqué », commente le bijoutier Jan Arin. « On ne s’en est pas pris à une grosse enseigne connue mais à un homme avec peu de moyens. » Entre le petit voyou et l’honnête bijoutier, il n’en fallait pas plus pour choisir son camp. Au plus grand désarroi de la famille du jeune homme décédé : « Je ne comprends pas comment on peut le considérer comme un héros alors qu’il a tué mon frère », réagissait Alexandra Asli, la grande soeur d’Antony, dans les colonnes du Parisien.

Peur des braquages, attaque d’un bijoutier modeste, implication d’une figure de la petite délinquance locale : autant d’indices qui permettent de comprendre la compassion des Niçois. Mais ne suffisent pas à expliquer que 1,6 million d’internautes se soient indignés du sort du bijoutier. Aujourd’hui, impossible de questionner le créateur de la page de soutien sur ses motivations, l’adresse de contact indiquée sur Facebook ne fonctionnant plus. « Ni de Nice, ni de la région », comme il le confiait à Nice-Matin en 2013, il s’était simplement dit « touché par cette affaire ».

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Sur le web, une mobilisation extraordinaire

Cette page de soutien aurait pu rester confidentielle, comme beaucoup. Seulement, très rapidement, des milliers d’internautes tombent dessus, la likent voire la commentent. Comment expliquer un tel engouement ? C’était une « sorte d’alignement des planètes qui a fait que ce fait divers s’est retrouvé partout », tente d’expliquer Christophe Perrin. D’abord dans tous les médias nationaux, qui en ont fini des marronniers sur la rentrée scolaire et n’ont rien d’autre que la situation syrienne à se mettre sous la dent depuis quelques jours. Ensuite dans l’opinion publique, où l’ampleur de l’expression était en fait « à la hauteur de l’investissement médiatique », considère le maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et historien André Gunthert, qui s’était intéressé à cette affaire.

Encore aujourd’hui, on ne sait pas ce que veut dire 1,5 million de likes

L’enseignant-chercheur avait, à l’époque, « minoré un symptôme », estime-t-il avec le recul. « Encore aujourd’hui, on ne sait pas ce que veut dire 1,5 million de likes », explique-t-il. Parce que ces likes sont polysémiques et peuvent signifier une approbation autant qu’une simple marque d’affection, un million d’entre eux, « ne ‘vaut’ pas un million de manifestants. » Autrement dit, il est difficile de « situer sur une échelle » ce que représente un pouce levé sur Facebook, notamment par rapport à d’autres formes de mobilisations comme une manifestation de rue. Mais pour autant, impossible d’ignorer ce qui s’est passé à l’époque : l’engouement suscité par la page de soutien au bijoutier de Nice correspond bien à « un phénomène social, qui exprime quelque chose », est aujourd’hui convaincu l’enseignant à l’EHESS.

La rue Masséna, l'une des artères commerçantes de Nice.
À Nice, 1 000 personnes se rassemblaient pour soutenir le bijoutier Stéphan Turk. Sur Facebook, elles étaient 1,6 million. (CC BY-SA Zoé Baillet)

Ce « quelque chose », les commentaires le laissent assez facilement entrevoir, entre critiques de la justice française – dont la ministre de tutelle est à l’époque Christiane Taubira  – et appels au « droit de se défendre ». Certains proviennent sans aucun doute des sphères « extrêmes, populistes », analyse André Gunthert, allant jusqu’à prôner l’auto-justice ou tenant des propos racistes. Mais, plus largement, « le dénominateur commun de toute cette expression, c’est la défiance à l’égard des forces de l’ordre, de la justice telle qu’elle se déroule ».

Une opinion d’autant plus exacerbée que sur Facebook, on aime parler du dernier fait divers, « et on en parle comme on en parlerait sur le coin d’un zinc, c’est-à-dire en racontant n’importe quoi, en donnant ‘son avis’ », écrivait Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, sur son blog. Un peu comme si l’on était chez soi, entre amis et que l’on discutait sans filtre aucun. « Les réseaux sociaux représentent une sorte d’espace d’expression de rattrapage, où les opinions illégitimes trouvent leur place pendant que l’opinion légitime, elle, est exprimée par les médias », ajoute André Gunthert.

Une définition populaire de la légitime défense

« Il n’a eu que ce qu’il méritait. » À Nice aussi, le 16 septembre 2013, des discours très triviaux, presque haineux étaient recueillis par Nice-Matin lors du rassemblement organisé par Jan Arin. Assis derrière la petite table de sa bijouterie, le commerçant niçois s’agace encore aujourd’hui que « des personnes d’extrême droite aient voulu récupérer la chose. Nous n’avions rien à voir avec eux, nous n’étions pas là pour prôner l’autodéfense. » Le président de la chambre syndicale des bijoutiers de la Côte d’Azur le martèle : « Ce n’était pas un rassemblement politique. » Ce qui ne l’empêche pas, comme beaucoup de ces 1,6 million d’internautes, de s’interroger sur la définition de la légitime défense en France. « Que ce soit clair, je suis contre les commerçants armés. Mais peut-être que la légitime défense est trop restrictive et aurait besoin d’ajustements. »

Le palais de justice de Nice.
Stéphan Turk sera jugé, au plus tôt en fin d'année, pour homicide volontaire. (CC BY-SA Zoé Baillet)
Personne ne s’est dit ‘il a bien fait’, mais en même temps, on se sait pas comment on réagirait

Aux yeux de nombreux voisins, confrères ou usagers de Facebook, Stéphan Turk n’a, ce matin de septembre 2013, rien cherché de plus qu’à défendre sa vie et son commerce. « Personne ne s’est dit ‘Il a bien fait’, mais en même temps, si on se faisait braquer, qu’on voyait la mort de près, on ne sait pas comment on réagirait », témoigne Clément Chaix, le vendeur de tapis et autres revêtements de sol. Il reste que, dans cette affaire, Stéphan Turk est bien mis en examen pour homicide volontaire. Le très suivi Maître Eolas l’explique en détail sur son blog « Journal d’un avocat » : « L’homicide volontaire n’est couvert par la légitime défense qu’en cas d’atteinte aux personnes. Il n’y a pas de légitime défense pour le meurtre d’un voleur. » Il rappelle également que trois conditions permettent d’établir cette légitime défense, dont « le caractère immédiat de la riposte ». Ayant tiré alors que les malfaiteurs étaient déjà ressortis de la boutique, le bijoutier de Nice a mis à mal cet élément.

Oui mais voilà : quand la loi impose de porter un regard presque scientifique sur la question de légitime défense, médias et réseaux, eux, permettent et motivent parfois tout le contraire. Plus récemment, l’histoire de Jacqueline Sauvage, qui a tué son mari violent, l’a de nouveau montré. Auto-justice ou légitime défense (à retardement) ? Stéphan Turk a en tout cas tiré et tué. Il sera jugé « au plus tôt à la fin de l’année », indique son avocat Me Franck De Vita.

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

À la rédaction, nous restions tous marqués par l’histoire du « bijoutier de Nice ». Bien plus que le fait divers en lui-même, c’est la mobilisation qu’il a suscitée qui nous interrogeait. Que défendaient tous ces gens ayant « liké » la page de soutien créée sur Facebook ? Un commerçant dépassé par les événements ? Un homme lâché par le système judiciaire ? Le droit de se faire justice soi-même ? Après six heures de train, me voilà à Nice. Objectif : replonger en 2013 et tenter de comprendre, avec les personnes impliquées de près ou de loin dans cette affaire, ce qui a pu mettre le feu aux poudres à l’époque.

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