Blues des facteurs : « La Poste se fait de l’argent sur notre gentillesse »

Petite révolution pour La Poste, dont la filiale Chronopost se lance le 19 novembre dans la livraison de colis le dimanche. Une nouvelle étape dans sa diversification, enclenchée pour contrer la fin annoncée de son activité historique de distribution de courrier. Pour ses 72 000 facteurs aussi, l’heure est à la reconversion, plus ou moins consentie, dans un contexte de hausse des cadences et de perte du lien avec les clients.

par Elena Scappaticci
10 min
Une boîte aux lettres de La Poste
Désormais, La Poste perd environ 500 millions d’euros par an sur son service courrier (CC BY - SA Frédéric Bisson)

En juin dernier, La Poste lançait – sous le feu des critiques – « Veiller sur mes parents », un service payant qui propose que le facteur fasse la causette à nos aînés. Une monétisation loin de l’image d’Épinal dont bénéficie la profession, à l’instar du ch’ti Dany Boon embarquant Kad Merad dans sa folle tournée de distribution du courrier, l’oeil rieur et le coude levé. L’un des ingrédients de la recette du succès de Bienvenue chez les ch’tis ? Une certaine habileté à jouer avec l’inconscient collectif, et particulièrement avec la nostalgie des spectateurs pour une certaine image du facteur de campagne. En trois siècles d’existence, ce dernier n’a rien perdu de sa popularité. Il est même devenu l’un de ces impondérables qui, comme l’instituteur, le maire ou le médecin sillonnant les routes escarpées pour vacciner un vieil homme seul, sont censés assurer la continuité du service public, dans chaque parcelle du territoire français. « Nous, on aidait ou on écoutait les gens par gentillesse, raconte Catherine, factrice, aujourd’hui à la retraite. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons été recrutés. J’en avais rien à faire de vendre un produit à une petite mamie. Moi ce que je voulais, c’était lui parler… »

L’image populaire a bien vécu. Avec la chute drastique du courrier (-18% en quatre ans) s’amorce désormais le lent déclin du facteur traditionnel. La faute à l’accélération spectaculaire des échanges numériques survenue dans la dernière décennie. Désormais, La Poste perd environ 500 millions d’euros par an sur son service courrier. « Depuis 2004, l’activité de la branche courrier a cessé d’être corrélée à la croissance économique du groupe », note Catherine Malaval, auteure de La Poste au pied de la lettre, six ans d’enquête sur les mutations du courrier. 

Pour l’historienne, il faut remonter encore un peu plus loin pour expliquer la chute : en 1997, date à laquelle le ministère de la Santé décide d’enclencher la simplification administrative du système de santé en introduisant la carte vitale. En se substituant aux traditionnelles feuilles de soins, elle ouvre la voie aux nombreuses dématérialisations à venir dans les services publics comme dans les entreprises. L’explosion des échanges par e-mail a fait le reste. « Si, malgré tout, La Poste a résisté au choc, c’est parce qu’elle a su rapidement rebondir, en développant d’autres activités, commente Catherine Malaval. Le transport de colis et les activités bancaires représentent aujourd’hui plus de la moitié de son chiffre d’affaires. »

La stratégie de La Poste consiste à faire en sorte que, dans l’esprit des gens, les facteurs conservent une vraie utilité sociale

Mais, du côté du courrier, l’heure est à la fermeture des bureaux les moins rentables (6 000 d’entre eux ont disparu en dix ans) et aux baisses drastiques des effectifs. Et pour les 72 000 facteurs encore en poste, un seul mot d’ordre : s’adapter ou mourir. Si La Poste continue de valoriser ses employés, symboles de sa capacité à « créer du lien avec les usagers », elle leur impose, à eux aussi, de s’adapter. L’objectif affiché par le groupe ? Parvenir à conserver l’ADN du métier, tout en le renouvelant progressivement. « La stratégie de ses dirigeants consiste à faire en sorte que, dans l’esprit des gens, les facteurs conservent une vraie utilité sociale. Tout l’enjeu est de maintenir un équilibre entre la conservation de valeurs proches de celles d’un service public (proximité géographique, contact humain), et l’obligation de se diversifier pour poursuivre ses objectifs commerciaux et de rentabilité, dans un contexte d’ouverture de La Poste à la concurrence », explique Catherine Malaval.

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— Journaliste

J’ai commencé par lire de belles histoires, avant de vouloir les comparer avec la réalité. Lorsque j’ai découvert que le réel rattrapait souvent la fiction, j’ai voulu le fixer sur le papier. Depuis, j’essaye de mettre ma plume au service des causes qui m’importent : la justice sociale, le féminisme et l’avenir du travail.

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J’ai toujours été intriguée par le concept de « destruction créatrice ». Un bien bel oxymore qui a accompagné durant tout le siècle dernier les mutations de l’industrie française : la fin des bassins houillers du Nord, de la sidérurgie lorraine… La Poste a longtemps été épargnée par le phénomène, jusqu’à ce que la révolution numérique la condamne également à la reconversion. Avec chaque révolution technologique s’imposent de nouvelles logiques sur les territoires, de nouvelles pratiques pour leurs habitants. À cet égard, la disparition de l’activité de distribution de courrier m’a semblé particulièrement parlante. Avec ses milliers de bureaux répartis sur tout le territoire, La Poste assure encore aujourd’hui la présence du service public partout en France. Ses facteurs sillonnant inlassablement les « chemins noirs » évoqués par Sylvain Tesson peuvent nous faire croire que les « zones périphériques » n’existent pas, que le déclin économique et social des campagnes n’est pas enclenché, que la fin annoncée de la « ruralité » peut encore être repoussée. Si le sort des facteurs, acculés à la reconversion, m’a autant touchée, c’est aussi parce qu’il nous est désormais demandé de renoncer à une certaine idée de la France qui leur est associée.

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