B. Kouchner : « Madame Merkel nous a donné une leçon de droits de l’Homme »

Des embarcations de fortune malmenées par la mer, des hommes, des femmes et des enfants à bord, fuyant la détresse de leur pays, espérant l’aide de la communauté internationale. Cette image frappe par son actualité. Elle nous rappelle le périple entamé par des milliers de famille en Méditerranée. Différence de taille : en 1978, la France et les Français ont répondu à l’appel au secours de ces boat-people embarqués en mer de Chine. Au total, près de 150 000 d’entre eux ont été accueillis. Bernard Kouchner nous replonge dans une époque où la solidarité semblait plus évidente.

par Zoé Baillet
9 min
Des migrants sont sauvé par un bateau de secours en pleine mer.
Durant les années 1970, les opérations de sauvetage en mer se sont succédé pour venir en aide aux réfugiés. (Illustration domaine public)

Plus de 5 000. Rien qu’en 2016, ils ont été plus de 5 000 pères, mères, enfants, frères ou soeurs à disparaître en Méditerranée, tentant par tous les moyens de rejoindre l’Europe pour fuir les atrocités auxquelles ils étaient confrontés dans leur pays. Plus de 5 000, d’après l’ONU ou l’Organisation internationale pour les migrations, mais qui sait combien sont ces corps engloutis sans que quiconque ne puisse en rendre compte ?

Depuis le début des années 2010, ces images de naufrages affluent régulièrement sur nos écrans, provoquant plus ou moins d’émoi, c’est selon, mais pas assez pour rendre l’accueil de ces personnes en fuite évident. Croissance en berne, courbe du chômage déjà difficile à inverser, manque de logements… Les raisons invoquées pour s’éviter la venue de quelques milliers de réfugiés ne manquent pas.

Pourtant, il y a quelques décennies, dans les années 1970, alors que la France voyait son taux de chômage bondir et que le gouvernement Chirac suspendait l’immigration de travailleurs vers la France, des dizaines de milliers de Vietnamiens et autres ressortissants de l’Asie du Sud-Est ont été accueillis sur le territoire, fuyant les régimes communistes désormais installés ayant pris le pouvoir dans leurs pays. État, associations, intellectuels, tous se sont mobilisés afin de venir en aide à ces boat-people. Au total, ils seraient environ 150 000 à avoir trouvé refuge en France.

Certains parmi eux avaient croisé la route de L’île de lumière, bateau-hôpital affrété par un collectif d’intellectuels et d’humanitaires et envoyé en mer de Chine à partir de 1979. L’ancien ministre et cofondateur de Médecins sans frontières et Médecins du Monde, Bernard Kouchner, a participé à cette grande opération de solidarité. Quarante ans après, il a accepté de revenir sur cet épisode pour L’imprévu.

Des gens se noient, il faut leur lancer une bouée

Comment est né le comité Un bateau pour le Vietnam ?

À partir de 1978, on commençait à entendre parler des boat-people en France. On savait qu’il existait un profond mouvement de fuite depuis le Vietnam désormais communiste, mais on ne savait pas très bien dans quelles conditions il se déroulait. Et puis il y a eu cette image, au journal de 20 heures [le 8 novembre 1978, NDLR] : en mer de Chine, il y avait une île au large de la Malaisie, devenue célèbre, qui s’appelait Poulo Bidong. Sous une forte tempête est arrivé un gros cargo surchargé de réfugiés [2 564 Vietnamiens, NDLR] que les autorités malaisiennes refusaient de laisser accoster. Depuis leur bateau, ils lançaient un message : « Peuple du monde, sauvez-nous ». On a vu à la télé tous ces réfugiés dont on entendait parler et qui, pour beaucoup, finissaient noyés.

Dès le lendemain, nous étions un certain nombre de militants à nous réunir chez moi pour nous demander ce que nous pouvions faire. Nous nous sommes dit « des gens se noient, il faut leur lancer une bouée ». C’est comme ça que s’est monté, avec un certain nombre d’intellectuels, le comité Un bateau pour le Vietnam, afin d’affréter un bateau et partir là-bas, sauver des vies.

Cette initiative a-t-elle reçu un accueil favorable ?

Pour les uns, les boat-people étaient de pauvres gens qui fuyaient leur pays parce qu’ils ne pouvaient pas y vivre, qui risquaient leur vie en mer pour trouver refuge en Malaisie, en Indonésie, en Thaïlande – s’ils arrivaient à un endroit où était présent le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés qui pouvait les immatriculer… Mais pour d’autres ils étaient surtout des traîtres.

Bernard Kouchner lors d'une conférence.
Bernard Kouchner a gardé intact le souvenir de cette épopée asiatique, lancée pour venir en aide aux migrants. (Illustration CC BY-SA Heinrich-Böll-Stiftung)

Les communistes, et la gauche plus largement, ont été très impliqués dans les mouvements pour la paix au Vietnam. Alors pour eux – pas tous heureusement -, l’Indochine était un pays libre, un pays rêvé, et ses habitants n’avaient aucune raison de partir puisqu’ils avaient gagné contre les méchants Français. Médecins sans frontières était contre cette idée de bateau par exemple, ils disaient que c’était un bateau de Saint-Germain-des-Prés parce qu’il y avait Signoret, Aron, Sartre, tous ces intellectuels qui se mobilisaient. Les idéologies font beaucoup de mal.. Heureusement ça n’a pas duré longtemps.

Finalement, gauche et droite se sont réunies autour de ce projet…

Oui, lorsque nous avons rédigé et fait signé un texte qui, en gros, disait « ils se noient, l’urgence est d’affréter un bateau et leur jeter une bouée », la gauche et la droite se sont effectivement mobilisées. C’est quelque chose qui n’arrive jamais en France, nous avons réussi à faire signer des gens qui n’avaient pas l’habitude de se mobiliser ensemble. Mais tous étaient d’accord, il fallait sauver des vies.

Et les Français ont été d’une grande générosité. À l’époque, vous passiez à la télé, disiez que vous aviez besoin d’aide et les gens avaient confiance. Lorsque nous avons cherché de l’argent, nous en avons donc récolté assez facilement.

Tous étaient d’accord, il fallait sauver des vies

Il s’agissait ensuite de trouver un bateau ?

Oui, et c’est ça qui a été le plus difficile, ça a duré des mois. D’abord parce qu’il fallait s’assurer que l’embarcation puisse naviguer en eaux internationales et que les réfugiés qui monteraient à bord soient acceptés comme tels. Je me souviendrais toujours du jour où nous sommes aller présenter le projet au chef du Haut commissariat des Nations unies, c’était l’ancien premier ministre danois Poul Hartling à l’époque. Nous sommes donc allés le voir à Genève, lui expliquer le projet et il nous a demandé : « Mais comment savez-vous qu’ils vont se noyer ? ».

Alors on lui a répondu que d’après les statistiques, c’était un sur deux qui se noyait, et que même si c’était un sur trois, on pensait qu’il y en avait déjà beaucoup trop au fond de la mer. Malgré cela, il n’a pas été convaincu immédiatement. Ce qui l’a fait changer d’avis, c’est quand on lui a expliqué que ce ne serait pas un bateau mais une « ambulance de la mer », un hôpital.

Pour le bateau en lui-même aussi, ça a été compliqué. Nous n’y connaissions rien en navigation alors nous avons beaucoup cherché, ça a duré des mois. Et finalement, un courrier est arrivé qui a réjoui le comité. Un dénommé Cordier, de Nouméa, nous a écrit. « J’ai un bateau, il s’appelle L’île de lumière », nous disait-il. C’est simplement le nom de la Nouvelle-Calédonie mais on y a vu un signe, un symbole, on s’est dit « s’il y a L’île de lumière ça va marcher ». Et L’île de Lumière a effectivement été un bateau connu dans le monde entier, le grand bateau de la France.

S’en sont suivis onze mois de sauvetage en mer…

Il a d’abord fallu transformer ce cargo en hôpital, modifier sa structure intérieure pour y créer des salles d’opération, des lits, etc. Certains des équipements ont été trouvés directement sur place, à Nouméa, et nous avons acheté le reste. Le bateau a mis le cap sur Singapour, pour récupérer les équipes puis nous avons pu partir en mer.

Des migrants africains sauvés en pleine mer.
40 ans plus tard, de nombreux migrants continuent de fuir leur pays, en provenance d'Afrique le plus souvent. (Illustration CC BY Irish Defence Forces)

Au départ, nous ne pouvions pas encore partir en mer pour secourir des embarcations, nous n’avions que l’autorisation de rester devant l’île de Poulo Bidong. Quand nous sommes arrivés, ça a été une image merveilleuse : 25 000 personnes nous attendaient sur la plage. Nous y sommes restés neuf mois, à soigner des milliers de gens, à accoucher des femmes…

Petit à petit, les relations avec les autorités se sont améliorées. Nous avons construit un hôpital en bois sur l’île, nous y avons laissé une équipe médicale et nous sommes partis en mer, pour deux mois cette fois-ci. Ça a été une épopée terrible.

On a recueilli plus de 1000 personnes à bord, en trois ou quatre bateaux. Arrivés à Singapour, les autorités sur place voulaient bien qu’on descende, mais pas les réfugiés. Il a alors couru le bruit que je faisais une grève de la faim et que j’allais bientôt mourir, ce qui était absolument faux. Enfin tout cela a eu pour résultat la venue de trois avions de la France pour rapatrier ces personnes que nous avions secourues.

Quel souvenir gardez-vous de cette opération ?

Tout un parfum d’aventures, de difficultés mais en même temps d’utilité. Il y a eu plein d’histoires, de belles anecdotes au milieu de toute cette détresse. Par exemple, dans nos derniers jours au large de Pulau Bidong, peut-être savaient-ils que L’Île de lumière allait partir, mais des bateaux de réfugiés sont arrivés, que nous avons fait monter. Nous avons soigné ceux qui en avaient besoin puis nous les avons conduits sur l’île, sous notre protection.

Aujourd’hui, nous laissons mourir des gens dans la mer Méditerranée

On pensait les avoir tous laissés mais nous nous sommes aperçus qu’il y avait deux passagers clandestins sur le bateau, dont une jeune fille merveilleuse qui s’appelait Blanche-Neige. Le commandant l’a protégée, si bien qu’il l’a ramenée en France et ils se sont mariés et ont eu 5 enfants, c’est une histoire formidable quand même.

Le bilan est simple : nous sommes allés chercher, à 12 000 km de chez nous et portés par un mouvement populaire extraordinaire, près de 150 000 réfugiés. Tous ne sont pas venus directement de la mer, d’autres ont obtenu des visas qu’ils demandaient au Vietnam, mais en gros ils ont été 150 000. Et aujourd’hui encore, si vous vous rendez du côté de la porte d’Ivry, vous y trouverez plein d’enfants de boat-people.

Depuis quelques années, nous voilà confrontés à une nouvelle vague migratoire de grande ampleur, que pensez-vous de la gestion qui en est faite ?

Je pense que nous avons failli à notre réputation. Il y a 40 ans, on est allé, avec des bateaux français, sauver des gens à 12 000 km de chez nous. Et aujourd’hui, nous laissons mourir des gens dans la mer Méditerranée, la mer dans laquelle jouent nos enfants, là, juste devant chez nous. Nous disposons tout de même de deux bases [navales, NDLR], à Brest et à Toulon. Toulon c’était la Méditerranée, il suffisait de pousser un peu et on ne l’a pas fait assez. Des bateaux ont quand même été envoyés, notamment par Médecins du monde ou Médecins sans frontières. Il y a eu des volontaires venus de toute l’Europe sur ces embarcations, mais il n’y a pas eu de mouvement politique.

Une manifestation de soutien aux réfugiés
Rares sont aujourd'hui les manifestations de soutien aux réfugiés. (CC BY-SA Gyrostat)

Madame Merkel nous a donné une leçon de droits de l’Homme en accueillant un million de réfugiés, un million ! Pendant que nous, soi-disant pays des droits de l’Homme, on en a pris 5 000. C’est honteux et triste. Elle a été la seule à se montrer héroïque, elle a sauvé l’honneur de l’Europe avec les Suédois. Sa décision lui a valu la présence de députés fascistes dans son gouvernement, mais il faut savoir payer le prix et, ensuite, on convainc les gens. Parce qu’en Allemagne, ça se passe bien. Une fois qu’on voit que les gens ont un logement, travaillent, ils ne sont plus vus comme des fardeaux.

La situation économique et sociale de la France n’était pourtant pas forcément plus propice à l’accueil de 150 000 réfugiés en 1979. Comment expliquer que nous ne soyons plus capables de le faire aujourd’hui ?

Nous manquons de militants décidés. Il y avait eu une vraie émotion française à l’époque, des hommes politiques se sont mobilisés, sont venus sur le bateau, la gauche et la droite étaient réunies. Aujourd’hui, ce n’est plus la même ambiance, ça ne se reproduirait pas. Regardez la Syrie, 400 000 morts et on n’a rien fait. Maintenant il y a le Liban, on a vu Hariri se réfugier en Arabie Saoudite, et ça ne fait frémir personne. Même Macron, qui veut aligner la gauche et la droite sur les réformes nécessaires au pays, n’agit pas plus.

Je pense que le fait que ces réfugiés viennent des pays dont ils viennent et soient musulmans est l’un des fonds du problème. Parce que les Français avaient des rapports assez sentimentaux avec les Vietnamiens, une vraie affection pour eux, de par l’histoire coloniale qui les liaient à eux. Avec les Musulmans c’est différent. L’islam est tout de même une religion de conquête, ce rapport est allégué, je dis bien allégué par les intégristes, mais les gens sont sensibles à cela et s’imaginent que tous les mecs qui partent ont une grosse barbe et vont poser des bombes.

Dans les années 1970-1980, les gens étaient sensibles à la misère

Les intellectuels aussi ont failli à leur rôle. Il en reste quelques-uns pour contester, mais une poignée, parce que ce n’est plus populaire, ce n’est plus ce profond mouvement de passion pour aider les autres. Dans les années 1970-1980, les gens étaient sensibles à la misère, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les gens ont peur et se sentent menacés par le reste du monde : ils pensent que les réfugiés, lorsqu’ils obtiennent le statut de réfugiés auprès du HCR, les envahissent. Pourquoi le Brexit par exemple ? L’un des prétextes, stupide d’ailleurs puisqu’ils sont protégés par la mer, a été de dire « on est envahi ». Il existe un égoïsme forcené qui n’existait pas à l’époque des boat-people. En anglais on appelle ça « compassion fatigue », il n’y a plus de compassion, on est fatigué de tout ça, le discours c’est « qu’ils se démerdent, nous, nous avons nos problèmes. ».

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

Le C-Star, ça vous parle ? C’est ce bateau affrété par des militants d’extrême droite cet été pour empêcher le sauvetage de migrants en Méditerranée. Heureusement, sa sortie en mer n’aura duré que quelques jours. Quelques jours de trop, faisant encore monter mon incompréhension, mon indignation. Certes, ces « matelots » faisaient partie de la mouvance identitaire, mais quand bien même, comment avons-nous pu en arriver là ? Pourquoi l’arrivée de ces populations en péril sur notre territoire nous fait-elle si peur, nous paraît-elle si ingérable ? Et surtout, pourquoi avons-nous été capables d’ouvrir les bras à près de 150 000 boat-people venus d’Asie il y a 40 ans, et de ne pas le refaire aujourd’hui ? Pourquoi la solidarité n’est-elle plus aussi évidente ? En interrogeant Bernard Kouchner sur l’opération Un bateau pour le Vietnam, j’espérais comprendre un peu mieux.

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