« Concombre tueur » : la revanche de la cucurbitacée

Au printemps 2011, le concombre devient l’ennemi public numéro un. Face à la grave épidémie qui s’étend outre-Rhin puis à travers l’Europe, les autorités allemandes accusent (à tort) le légume vert. Il faudra une quinzaine de jours pour découvrir que des graines germées étaient à l’origine de la contamination à une bactérie E. coli. Deux semaines d’emballement médiatique, de spéculations et de défiance chez les consommateurs. De quoi secouer toute une filière et faire chauffer les méninges des chercheurs.

par Thomas Deszpot
9 min
Un activiste masqué nous menace avec un concombre à la main.
Aucun doute, le concombre avait tout du coupable idéal. (Illustration CC BY-NC-SA Zoé Baillet)

« J’ai du faire 160 interviews, du matin au soir ! J’avais une attachée de presse qui m’assistait. France Info venait avec le camion, deux fois par jour. J’ai perdu six kilos dans l’affaire. » Cet épisode relaté par François-Xavier Weill remonte au printemps 2011. Le chercheur de l’institut Pasteur se souvient parfaitement de ces quelques semaines durant lesquelles une crise sanitaire a secoué l’Europe.

Avec ses collègues, il suit dès la mi-mai les prémices de l’épidémie qui touche l’Allemagne. Chez nos voisins outre-Rhin, des patients se succèdent alors dans les hôpitaux. Maux de ventre, diarrhées sanglantes, les symptômes sont identiques. Jusqu’à causer des SHU qui entraînent une série de décès. Les cas se multiplient et une bactérie se retrouve incriminée sans tarder : l’Escherichia coli, et plus précisément sa souche O104:H4, rare et virulente.

Du jamais-vu

« Cette bactérie, nous la connaissons depuis les années 1980 », indique François-Xavier Weill. « On sait qu’elle est présente dans le tube digestif de certains animaux, notamment les bovins. Les contaminations ont généralement lieu suite à des accidents lors de l’abattage, ou lorsque la viande n’est pas bien cuite. Les enfants y sont les plus sensibles. » Le spécialiste assure pourtant que ces contaminations restent sporadiques : les épidémies, précise-t-il, sont rares. « Les cas relevés sont le plus souvent limités à une famille. »

La bactérie E.coli, ici grossie au microscope. (Illustration domaine public)
La bactérie E.coli, ici grossie au microscope. (Illustration domaine public)
Visiblement, il ne s’agissait pas de la bactérie classique

Face à cette épidémie, le membre de l’institut Pasteur ne cache pas son étonnement. « Visiblement, nous n’avions pas affaire à la bactérie classique. Car beaucoup de cas ont été recensés, mais aussi parce qu’il s’agissait surtout d’adultes. » À mesure que le nombre de personnes touchées augmente, les médias s’intéressent de plus près à la question. « La première fois qu’on me demande une interview, je décline en disant que c’est pas chez nous », se souvient François-Xavier Weill. En tant qu’expert français en la matière, le voilà à nouveau sollicité : « Le lendemain, France Info m’appelle… Je me dis alors que je vais faire un truc didactique. » Rappeler, en somme, les connaissances des chercheurs sur la bactérie E. coli et sur les contaminations connues.

Cet entretien sera le premier d’une interminable série. Alors que 300 malades et dix morts sont à déplorer en Allemagne, un premier coupable est désigné. Nous sommes le 29 mai et le concombre se retrouve dans l’œil du cyclone.

La déferlante

Les autorités sanitaires allemandes interrogent les malades hospitalisés pour comprendre la source de la contamination. Ont-ils consommé des légumes crus potentiellement mal lavés durant les jours qui ont précédé ? Ou des graines germées ? Une majorité répond que non, cette hypothèse est alors écartée. « Ils font ensuite des recherches sur les produits importés », retrace François-Xavier Weill, « et dans trois lots de concombres, dont deux d’Espagne, ils isolent une toxine de l’E. coli. » Mis sous pression par une épidémie qui prend de l’ampleur et une liste de victimes qui s’allonge, les chercheurs allemands s’empressent de communiquer sur la responsabilité du concombre dans cette contamination.

L’Europe tremble de peur

Alors que l’épidémie se propage en Europe à la faveur de voyageurs passés par l’Allemagne, la machine médiatique s’emballe. L’appel du ministre de la Santé, Xavier Bertrand, n’y change rien. « À partir du moment où on ne consomme pas ce concombre, il n’y a pas les risques et les drames qu’il a pu y avoir en Allemagne », tente-t-il de convaincre, en vain. Cette affaire devient celle du « concombre tueur », Le Parisien n’hésite pas à parler de « psychose ». « Alerte européenne contre le concombre mortel », lance de son côté RFI. Des craintes qui dépassent largement les frontières hexagonales : « L’Europe tremble de peur », titre un journal roumain.

Un amas de concombres.
Le concombre a été diabolisé en l'espace de quelques jours. (Illustration CC BY Mike Licht)

Originaire d’Inde, ce légume cousin du cornichon est pourtant consommé depuis près de trois millénaires. Apprécié dans l’Égypte antique, il fut plébiscité successivement par Charlemagne et divers rois de France. Seuls les chrétiens le déprécient parfois, associant historiquement le concombre à la perdition de l’homme et au péché. Que l’on soit pieux ou pas, la terrifiante bactérie E. coli entraîne son discrédit, alors même que la saison de production bat son plein en cette toute fin de mois de mai.

Les producteurs trinquent

Cette brusque crise sanitaire prend de court les producteurs français. « Sur le coup, on n’a pas compris ce qui nous arrivait », lâche sans détour Laurent Bergé. Le président de l’Association d’organisations de producteurs nationale (AOPn) « Tomates et Concombres de France » se souvient de la stupéfaction qu’il partageait avec ses confrères. « On se disait qu’entre pays, les méthodes de production pouvaient varier. Nous étions surpris car les méthodes de production chez nous ne permettaient pas d’établir un lien avec ces accusations. »

Ça a porté un important discrédit à la tomate, au concombre ou à la salade

« L’E. coli, c’était pas possible », renchérit-il, « nous avons depuis longtemps une charte avec des engagements stricts pour garantir une sécurité sanitaire. Ça a porté un important discrédit à la tomate, au concombre ou à la salade. » D’autres légumes ont en effet été suspectés avant que le concombre ne devienne le parfait bouc-émissaire. Le doute a touché directement l’Espagne, dont les exportations ont brusquement chuté. « Le boycott des légumes espagnols s’étend sur l’Europe sans aucune base scientifique », s’emportait d’ailleurs le quotidien ibérique El Mundo, reflétant le sentiment d’injustice vécu par les producteurs de l’autre côté des Pyrénées.

Dans l’obligation d’agir, l’Allemagne fait le choix de bloquer toutes les importations de légumes sur son sol jusqu’à nouvel ordre, un coup dur pour les cultivateurs français puisque un concombre à l’export sur trois est vendu à notre voisin germanique. De leur côté, les consommateurs n’ont pas besoin de consignes des autorités pour appliquer un principe de précaution.

La France a beau rester un producteur modeste de concombres par rapport à certains de ses voisins, l’impact se fait sentir sans attendre. « 2011 ? Ça a été la pire des années », lance Jean Thireau, agriculteur spécialisé dans le concombre à Haute-Goulaine, en Loire-Atlantique. « On ne vendait plus. Les consommateurs n’avaient plus confiance. Les gens, on leur expliquait mais ils ne nous croyaient pas. Les médias nous disaient qu’on pouvait mourir. » Au moment des comptes, le maraîcher a dressé un bilan sans appel : « On a fait de la perte cette année-là, avec un gros déficit. » Il confie par ailleurs que la saison fut écourtée devant une telle situation. De neuf à dix mois d’ordinaire, « on est passé à sept ».

Au total, 3 160 tonnes de concombres ont été détruites dans l’Hexagone, selon les données de FranceAgriMer. Les prix chutent sans surprise à l’orée de l’été, ils mettront plusieurs mois avant de retrouver le niveau qui était le leur avant l’épidémie.

Contre-attaque

Conscients des risques que les contaminations font peser sur leur filière, les producteurs tentent de mener des actions pour réhabiliter leur cher légume. Jean Thireau et ses confrères organisent ainsi des dégustations : « On le mangeait devant les gens dans les magasins. On leur disait : ‘on a des enfants, des petits enfants, on ne veut pas les empoisonner’. » Face à eux, les consommateurs restent frileux : « On comprend bien, mais on attend », leur répondent-ils.

Inquiets, de nombreux consommateurs se sont détournés du concombre. (Illustration CC BY-SA Bruno)

Une fois le choc encaissé, les organisations syndicales actionnent les leviers politiques. Refoulés de l’Élysée, les producteurs bénéficient du soutien de Bruno Le Maire, alors ministre de l’Agriculture. Qui donne de sa personne. « Nous avions échangé avec lui », se remémore Laurent Bergé, le président de l’AOPn « Tomates et Concombres de France ». Face aux caméras de télévision, « il avait fait la démonstration qu’il pouvait croquer dans le concombre. » Des campagnes de communication sont également déclenchées, il s’agit de parer au plus pressé.

La déferlante médiatique était inarrêtable

Problème : les producteurs semblent s’agiter dans le vide, au grand dam de Laurent Bergé. « Nous étions très en colère : tous les messages qui expliquaient nos méthodes de travail retaient inaudibles. La déferlante médiatique était inarrêtable. » La multiplication des décès en Europe – 43 au total, sur plus de 3 000 cas recensés -, entretient un climat pesant alors même que l’implication du concombre commence à être mise en doute…

Disculpé

Dès le début de l’affaire, le chercheur François-Xavier Weill s’est montré sceptique sur sa responsabilité. « Le concombre, je trouvais ça bizarre… », glisse, songeur, le spécialiste de l’institut Pasteur. « Dans un ancien temps, la France a connu la fièvre typhoïde. De là, l’habitude de peler les légumes est restée. » Une habitude qui permet en théorie de réduire à néant le risque de contamination. « Les graines germées par contre, qui restent dans l’eau pendant plusieurs jours, cela semblait beaucoup plus probable. »

Des variétés de tomates sur un marché.
Les producteurs de tomates ont eux aussi été touchés par cette crise sanitaire. (Illustration CC BY Patrick Kuhl)

Avant que toute la lumière soit faite sur l’affaire, François-Xavier Weill avait émis des hypothèses. « Je pensais surtout aux condiments », explique-t-il. Une intuition qui se vérifie lorsque les autorités sanitaires allemandes annoncent, le 10 juin 2011, que des graines germées ont véhiculé la bactérie responsable de l’épidémie. Leur mea culpa disculpe officiellement le concombre.

Pourquoi ces graines germées, pas espagnoles pour un sou, n’ont-elles pas été identifiées outre-Rhin, alors même que les épidémiologistes demandaient aux patients s’ils en avaient consommé ? « C’était de la déco dans les restaurants ! », lance le chercheur de l’institut Pasteur. Utilisées en quantités réduites dans les plats, elles sont passées sous le radar des malades, qui n’avaient pour certains même pas conscience d’en avoir ingurgité. Le pot aux roses découvert, les systèmes de traçabilité permettront de remonter le parcours entier de ces graines, importées d’Égypte puis cultivées dans une ferme allemande de Basse-Saxe.

Notre système de surveillance est totalement différent

Le système politique de nos voisins pourrait également expliquer les délais nécessaires pour isoler le véritable coupable. « En France, notre système de surveillance est totalement différent », souligne François-Xavier Weill. « Nous sommes en lien étroit avec l’InVS [devenu l’agence Santé Publique France, NDLR]. En Allemagne, on trouve beaucoup d’intermédiaires à cause du fédéralisme, des Länder », une organisation par définition plus complexe. Une telle alerte ? « En France, ça se règle en une semaine », tranche-t-il convaincu.

L’heure du rebond

Unanimes, les producteurs estiment que les aides promises au moment de la crise se sont révélées faméliques. « Bruno le Maire était venu visiter l’entreprise », se rappelle Jean Thireau, le cultivateur de concombres basé dans la région nantaise. « Il avait assuré : ‘vous serez indemnisés à l’euro près’, mais on n’a rien vu ! » Les responsables politiques français comptaient en effet sur Bruxelles pour indemniser les producteurs. À l’instar de ses confrères, il s’étonne des sommes conséquentes reçues par d’autres pays de l’UE. Et cite volontiers la Pologne, qui a perçu 46 millions d’euros. Bien plus que la somme obtenue par la France : 1,6 million.

Une serre sous laquelle poussent des légumes.
Pour les maraîchers, l'année 2011 est désormais digérée. (CC BY fofie57)
2012 fut paradoxalement une année correcte

Impressionnante par son ampleur, cette crise sanitaire n’aura finalement pas engendré de dégâts irréversibles. La Russie, qui avait décrété un embargo sur les légumes frais de l’Union européenne, l’a finalement levé au bout de quelques semaines. Une décision qui a accompagné un retour progressif à la normale pour les producteurs. Ces derniers, s’ils assurent avoir vécu une année 2011 catastrophique, se sont petit à petit remis sur pied. Parfois même plus vite qu’escompté : « 2012 fut paradoxalement une année correcte », confie Laurent Bergé, « alors qu’on pensait qu’il serait difficile de remonter la pente. La filière s’est redressée assez vite. »

Le maraîcher voit même dans cet épisode un « effet salutaire » : il aurait selon lui accéléré un retour des consommateurs vers les productions locales. « À partir de là, on a commencé à communiquer plus autour du concombre d’origine France. Dans la foulée de 2011, nous avons lancé le stickage qui mentionne explicitement le pays d’origine du produit, c’est resté. Les enseignes font attention d’ailleurs aujourd’hui, il s’agit d’un phénomène qui s’amplifie année après année. Au fond, je trouve très positif de sortir d’une guerre des prix pour placer le débat sur le plan de la qualité. »

Pour les producteurs autant que pour les consommateurs, la saga du « concombre tueur » aura rappelé la difficulté de tracer le parcours d’un aliment en Europe. Et de s’assurer de l’absence de risque pour le consommateur. « On sait que le danger peut exister », admet Laurent Bergé. Le président de l’AOPn « Tomates et Concombres de France » ajoute : « Après la guerre et dans les années 1960, l’E. coli, ça arrivait. On ne le mesurait pas mais on savait qu’il y avait des risques dans la production. »

Accentuer la vigilance autour des graines germées ne doit pas nous dispenser de conserver les réflexes les plus élémentaires, renchérit François-Xavier Weill. « Après un épisode comme celui-ci, il ne faudrait pas que les gens se concentrent uniquement sur ce seul aliment. » Il s’évertue ainsi à « répéter les basiques », lorsqu’il en a l’occasion, dans les médias notamment : « Dire qu’il fallait se laver les mains après avoir fait caca, ça n’allait pas m’octroyer le prix Nobel ! [il rit] Mais ça ne coûte rien de le rappeler. »

— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

La Fabrique de l'info

L’épisode du « concombre tueur » m’a profondément marqué. Trop jeune au moment de la crise de la vache folle, j’ai découvert l’ampleur d’une crise sanitaire et l’emballement médiatique qui peut l’accompagner. J’ai souhaité revenir sur le scénario invraisemblable de ces quelques semaines, digne d’une fiction. J’aurais apprécié partager le point de vue sur ces événements de la Commission européenne et de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, qui n’ont à mon grand regret pas donné suite à mes demandes d’entretiens. Je me tiens bien entendu à leur disposition si ces deux instances reviennent vers moi et mettrai volontiers à jour cet article.

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