Eyjafjöll : quand un volcan réduit les vols en cendres

Vol annulé pour cause de nuage volcanique. Cette situation, des millions de voyageurs l’ont vécue en avril 2010 lors de l’éruption de l’Eyjafjöll, en Islande. Au-delà des avions cloués au sol, la nuée de cendres qui envahissait alors l’Europe a soulevé des problèmes sécuritaires et financiers inédits. Éric Héraud, porte-parole de la Direction générale de l’aviation civile, revient sur les turbulences qu’il a alors fallu traverser.

par Zoé Baillet
8 min
L'Eyjafjöll en éruption en avril 2010.
Avril 2010, dans quelques jours, ce gros nuage volera au-dessus de l'Europe (Photo CC BY-SA Árni Friðriksson)

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Pendant des jours, il a été un casse-tête pour ceux qui essayaient de prononcer son nom. Mais en entrant en éruption au printemps 2010, le volcan islandais Eyjafjöll — les plus téméraires l’appelleront Eyjafjallajökul —, a surtout causé du souci au secteur aérien. Entre le 14 et le 20 avril, le nuage de cendres sortant de ses entrailles, porté par des vents pas franchement favorables, a cloué au sol des milliers d’avions de la Grande-Bretagne à la Russie. Et leurs millions de passagers avec.

Cette crise, la France n’y a pas échappé. Depuis son poste de directeur de la communication et porte-parole de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), Éric Héraud l’a vécue de très près. Sept ans plus tard, il a bien voulu revenir, pour L’imprévu, sur un épisode resté unique en son genre. Des incertitudes avec lesquelles les autorités ont dû manœuvrer aux conséquences de ces journées au ciel sans avions, il nous fait revivre ce périple.

L’éruption d’un volcan faisait-elle partie des risques identifiés comme pouvant perturber le trafic aérien français ?

Je ne vous cacherai pas que non, pas vraiment. Les risques d’accidentologie, de pandémie et, bien entendu, de catastrophe naturelle font partie de ceux que nous répertorions, mais l’éruption d’un volcan en particulier, non. Pour une raison très simple : l’aviation mondiale n’avait jamais connu dans son histoire un tel événement. D’abord parce qu’il existe très peu d’espaces aériens aussi denses que l’Europe. Mais aussi parce que l’aviation civile est très jeune, elle a à peine un siècle.

Cependant, les scientifiques du VAAC de Londres, le Volcan ash advisory center, ont pour mission de surveiller les volcans islandais et de l’Alaska, qu’ils considèrent, eux, comme zones à risque pour l’Europe. Ils sont donc préparés à donner l’alerte si besoin, en lien avec le centre météorologique de Toulouse, qui est l’antenne dédiée en France.

L'Eyjafjöll en éruption. De la lave sort du volcan islandais.
Ces cendres-là peuvent faire tomber les avions comme des mouches. (Photo CC BY David Karnå)

À partir de quand avez-vous su que l’éruption allait poser problème ?

Nous avons été prévenus huit jours à l’avance. Le volcan se trouvait déjà en activité et les sismologues indiquaient aux services météo que la situation allait empirer. Leurs projections se sont révélées exactes et les vents ont ramené le nuage sur l’Europe, pour un début de crise le 15 avril.

Une fois prévenus, on reste sur le qui-vive, on surveille de près les paramètres pour continuer d’assurer une circulation aérienne en toute sécurité. C’est très simple en fait, on superpose les projections météo sur les espaces aériens et on voit où s’arrête le nuage de cendres, s’il dépasse nos frontières ou non. On peut comparer ça aux orages, la condition météo dégradée la plus crainte par les contrôleurs aériens dans le monde, parce qu’il faut continuellement redéfinir des protocoles de route pour éviter la foudre.

Que risquait un avion en traversant ce nuage de cendres ?

Ce qui est difficile dans l’analyse et le suivi de ce phénomène, c’est que les scientifiques ont du mal à savoir ce que crache le volcan. La matière qui sort n’est quasiment jamais la même, la fusion de lave peut donner des poussières plus ou moins abrasives, corrosives. Cependant, on peut observer quelques généralités.

Les sorties d’air se trouvent alors bouchées, ce qui fait caler le moteur

D’abord sur un avion, ces poussières vont avoir un effet abrasif, il faut voir ça comme du sable. Elles vont éroder le fuselage, les ailes, rendre toutes les vitres opaques. Mais elles peuvent aussi provoquer l’arrêt des réacteurs. Quand un mélange de cendres, de particules basaltiques et de vapeurs d’eau est aspiré par les soufflantes du réacteur, il se retrouve dans un compresseur puis dans la chambre de combustion du moteur où il est chauffé à 900ºC. Les particules vont alors fondre et se refroidir au contact de la turbine jusqu’à former une espèce de pâte vitrifiée sur les ailettes, ces pales qui tournent. Les sorties d’air se trouvent alors bouchées, ce qui fait caler le moteur.

C’est ce qui était arrivé en 1982 sur un vol de la British Airways au-dessus de l’Indonésie. Le volcan Galunggung était en éruption et lorsque le Boeing 747 a traversé le nuage de cendres, à 12 kilomètres d’altitude, ses moteurs se sont arrêtés. Le pilote a pu les faire repartir au bout de 13 minutes, une fois que les palettes ont pu se débarrasser de ce dépôt vitrifié. Avec un autre volcan, il n’aurait peut-être pas eu cette chance, si le dépôt avait été plus épais ou plus solide.

Combien de temps a duré la crise en France ?

En France, la crise a duré six jours. Le 15 avril à 17h, l’activité des aéroports parisiens et du nord de la France est stoppée. Le nuage ne fait que se déplacer, il revient, il part, et le vendredi 16 avril, nous nous trouvons vraiment dans la queue du nuage, là où la concentration en cendres est la moins importante. Quelques atterrissages sont alors autorisés entre 12h et 16h.

Le 17 avril, le rideau continue à tomber et Grenoble et Bordeaux doivent fermer. La crise est désormais nationale et même européenne. Le Premier ministre prend alors le relais. C’est lui qui prend la décision, sur les consignes de la DGAC, de fermer l’espace aérien, car nous ne sommes alors pas encore en mesure de déterminer si les cendres ont un impact sur les moteurs et par conséquent sur la sécurité des passagers. Le 18 avril, le nuage continue de descendre et de se propager. Marseille doit à son tour arrêter ses vols à 6h du matin et là, tout l’espace aérien français est fermé. Pendant 48h, aucun avion n’a décollé en France.

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— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

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Un avion annulé, quelle galère ! Mais des dizaines, des centaines, même des milliers ?! Je n’osais même pas l’imaginer, en 2010, lorsque ce volcan islandais dont je préfère ne pas prononcer le nom est entré en éruption. Avec le recul, je me suis dit que personnellement, ça pouvait me coûter des vacances. Mais pour eux, plus haut, qui ont pour mission de gérer l’ensemble du trafic aérien, quelles étaient les conséquences ? Maintenant qu’Éric Héraud, porte-parole de la DGAC, m’a tout expliqué, j’ai décidé d’arrêter de me plaindre. Enfin peut-être, enfin on verra.

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