Fairphone et Repair café, système D contre l’obsolescence programmée

En 2013 débutait la promesse de commercialisation du premier téléphone intelligent démontable et réparable soi-même : le Fairphone. Deux ans plus tard, les acheteurs français représentent moins de 10% des ventes du premier modèle, mais la marque séduit et les Français sont les troisièmes inscrits pour les précommandes de la nouvelle mouture. Alternative aux smartphones conçus pour ne pas durer, cette solution apparaît comme idéale, couplée aux initiatives telles que les Repairs café et autres ateliers d’auto-réparation, dont le modèle commence à être répliqué ici ou là. Tour d’horizon du bricolage du XXIe siècle, symbole d’une consommation plus éthique.

par Suzanne Candillon
11 min
Un modèle de Fairphone 1
La première version du Fairphone a été commercialisée en 2013. Il est possible de le démonter soi-même. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

L’écran tactile de votre smartphone n’en fait qu’à sa tête. Votre téléphone se coupe sans avertissement préalable après un appel de moins de deux minutes ou vous interdit la dernière mise à jour, faute de place dans l’espace de stockage. Ce « téléphone intelligent », acheté au prix fort il y a deux ans, montre d’évidents signes de fatigue et vous vous retrouvez à éplucher les sites de comparateurs pour choisir entre le dernier modèle d’iPhone, le X — se dit « dix » —, ou bien de son concurrent.

Deux smartphones dont le tarif à l’entrée a dépassé le millier d’euros. C’est quasiment l’équivalent d’un mois de salaire pour une personne au Smic et vous vous posez peut-être cette question : « Dois-je vraiment dépenser autant pour un appareil qui sera obsolète dans moins de deux ans ? » Changer d’équipement tous les 24 mois demeure insatisfaisant par bien des aspects. Le premier d’entre eux est purement économique : à mesure que les foyers s’équipent massivement, les fabricants rivalisent d’innovations, multipliant les opérations de communication pour rendre leur dernier modèle incontournable et maintenir la demande, vous poussant à acheter toujours plus. Point d’orgue de ces manifestations : les désormais célèbres « keynotes ».

Pour inciter à la consommation, les constructeurs qui dominent le marché sont aussi accusés de raccourcir les cycles de vie de leurs appareils. Une obsolescence programmée réalisée soit avec des conceptions de mauvaise facture et des réparations hors de prix, soit grâce à une mise à jour régulière des systèmes d’exploitation des téléphones, de plus en plus gourmands en ressources, qui obligent leurs possesseurs à les abandonner au fond d’un tiroir.

Côté éthique, la fabrication de nos téléphones nécessite de puiser dans les ressources de minerais, parfois rares, mais aussi polluants, alors que la question du recyclage des DEEE ou D3E (déchets d’équipements électriques et électroniques), ces déchets issus de nos modes de vie technophiles, n’est toujours pas réglée. Et réparer soi-même ses appareils n’est pas donné à tous.

Un Fairphone en trait d'être démonté pièce par pièce.
Démontage d'un Fairphone. Étape 1 : enlever le capot arrière. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

Le Fairphone 2, promesse de smartphone durable ?

Point de salut dans l’univers du téléphone durable ? Il existe des alternatives qui, aussi timides soient-elles, pourraient bien inverser la tendance. À commencer par des téléphones dits « éthiques », conçus par l’entreprise néerlandaise Fairphone. La boîte vient tout juste de lancer son deuxième modèle de téléphone entièrement démontable et réparable. Un Fairphone 2 commercialisé en France, avec Orange exclusivement jusqu’à la fin de l’année, partenariat conçu pour tenter de faire oublier le semi-échec du premier. Car la première mouture du téléphone, prometteuse et accueillie avec enthousiasme par nombre de curieux lors de sa commercialisation fin 2013, a été enterrée à l’été 2017. « Dès sa conception », explique Fabian Hühne, responsable des relations presse et publiques, « Fairphone a été imaginé pour être réparable ».

L’entreprise essaie de révolutionner une industrie tout en en faisant partie

Seulement l’entreprise néerlandaise n’est alors pas en mesure de produire elle-même l’appareil : elle passe par des partenaires, en axant les collaborations sur des contraintes à la fois environnementales et sociales qui remportent l’adhésion générale. Mais le succès reste modeste et Fairphone se retrouve coincé par les lois de l’économie d’échelle, faute de commandes suffisamment importantes pour que ce soit rentable. « C’est un des dilemmes auquel Fairphone est confronté », résume Fabian Hühne, « l’entreprise essaie de révolutionner une industrie tout en en faisant partie ».

Désormais, l’objectif est de maîtriser au mieux la chaîne de production du Fairphone 2 pour assurer une longévité supérieure à son nouveau modèle, tout en garantissant la philosophie durable de l’entreprise néerlandaise : « Nous travaillons dans quatre domaines différents où nous avons des objectifs explicites tels que des matériaux équitables, de bonnes conditions de travail, une conception durable et la réutilisation et le recyclage. »

« Même dans le scénario futur où nous aurons cessé de vendre le Fairphone 2, nous mettrons des pièces de rechange à la disposition des utilisateurs de Fairphone 2 aussi longtemps que possible », rappelle le responsable presse de l’entreprise. Et de détailler les trois scénarios possibles pour l’avenir de Fairphone : continuer de produire et de vendre, « ce qui est évidemment l’option préférée par tous » parce qu’elle signifie que le produit a su s’installer durablement sur le marché. Envisager ensuite de se fournir et de vendre via des « marketplaces » comme Amazon par exemple, ce qui serait une façon « alternative ou supplémentaire » d’élargir le marché et de rendre facilement disponibles les pièces de rechange.

Enfin, en dernier recours, Fairphone réfléchit à stocker un certain nombre de pièces. Mais cette dernière solution serait la plus onéreuse, car le stockage demande un investissement lourd au moment de la production, et n’assure pas la mise à jour technologique des pièces produites. Sans compter le coût du stockage. À ces inconvénients, Fabian Hühne en ajoute un troisième : le risque environnemental : « Si les pièces ne sont pas utilisées, le seul résultat sera une empreinte environnementale élevée liée à la production de pièces inutilisées. »

Un Fairphone en trait d'être démonté pièce par pièce.
Démontage d'un Fairphone. Étape 2 : enlever la batterie. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

La deuxième tentative de Fairphone pourrait donc bien être la bonne, d’autant plus, conclut Fabian Hühne, que « l’industrie électronique est de plus en plus réceptive aux impacts sociétaux et environnementaux liés à la fabrication des produits » et qu’il est possible d’exister entre Samsung et Apple, avec une autre approche plutôt qu’un produit concurrent : « Une autre façon de produire est possible et cela fonctionne grâce au soutien des consommateurs. » Consommateurs qui, sur certaines questions, commencent à prendre le pli de la lutte contre l’obsolescence programmée.

Une alternative au rachat

En France, plusieurs initiatives citoyennes tentent de contrer le phénomène. Début novembre, les couloirs tapissés de moquette rouge carmin de la mairie du IIIe arrondissement de Paris se sont encombrés de télévisions, de machines à coudre, mixeurs, lampes et ordinateurs portables.

Les équipes du maire trouvaient le projet trop idéaliste

« Luis, est-ce que quelqu’un sait réparer les montres ? », apostrophe l’un des bénévoles qui gère la file d’attente. Luis Cisternas, membre historique de l’association Repair’ café, coordonne ce jour-là l’atelier. Il raconte le scepticisme, en 2013, de la mairie du XIXe arrondissement où ils avaient initialement présenté leur projet : « Les équipes du maire trouvaient le projet trop idéaliste. » Le premier « Repair café », s’est donc fait sans local ni subvention. Mais peu à peu, l’idée a fait son chemin et ce 3 novembre, ce sont pas moins de 200 personnes qui font la queue pour espérer bénéficier des connaissances et de la dextérité des bénévoles susceptibles de réparer leurs biens.

Spectateurs de la ruche qu’est devenue cet après-midi la salle de la mairie, deux médecins d’Orléans, Michel et Jean-Pierre, sont aux aguets. Les deux technophiles souhaitent répliquer le modèle du Repair café dans l’agglomération orléanaise début 2018 et sont venus tirer des enseignements de la journée. Si le modèle fonctionne, explique Luis, c’est grâce aux bénévoles qui se présentent spontanément : « C’est parce que l’on pousse les gens à faire des activités près de chez eux, c’est bon pour nous. » Mais pour l’un des deux observateurs, il faudrait aller plus loin et généraliser « l’apprentissage de la réparation», comme plusieurs bénévoles tentent de le faire ce samedi-là.

Pour le matériel en revanche, l’association mise sur la contribution des gens venus faire réparer leur objet, incités à verser une somme symbolique avant de faire la queue. Ces bénévoles ne sont toutefois pas des magiciens et certains appareils, trop sophistiqués et fragiles pour être bricolés, finiront à la poubelle.

Un Fairphone en trait d'être démonté pièce par pièce.
Démontage d'un Fairphone. Étape 3 : dévisser la coque. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

Pouvoir réparer soi-même son téléphone portable : le concept semble séduisant, même pour les constructeurs. Conscients de la demande, plusieurs se sont penchés sur la question, proposant des téléphones « modulaires », où il est possible d’adapter des équipements plus récents. Mais bien souvent, comme c’est le cas pour Essential Phone, bientôt commercialisé aux États-Unis et conçu par le cofondateur d’Android, cela ne se résume qu’à pouvoir ajouter un meilleur appareil photo sur un smartphone haut de gamme destiné, pour le moment, au marché américain déjà ultra-concurrentiel. Le projet Ara, en la matière, semblait plus prometteur. Mais racheté par Google, il a finalement été enterré l’an dernier, peu avant la sortie prévue.

Un arsenal législatif encore trop léger

Avec des offres qui se multiplient et des consommateurs de plus en plus sensibles à la question de l’obsolescence des produits, la prise de conscience gagne du terrain. C’est le sentiment que partage Laura Chatel, chargée de plaidoyer chez Zéro Waste France, une ONG qui, depuis vingt ans, sensibilise sur la gestion des déchets. « L’obsolescence programmée est un thème grand public, qui trouve facilement un écho aujourd’hui », estime-t-elle, alors qu’il y a encore dix ou quinze ans, « le terme était peu utilisé, on ne savait pas trop ce qu’on mettait derrière ».

Le niveau des éco-contributions n’est pas incitatif

La notion est devenue plus concrète il y a quelques années, lors de l’application d’un décret instaurant l’éco-contribution, ou éco-participation, une majoration du coût d’achat d’un produit électronique. Cette majoration n’est pas une taxe, puisqu’elle est directement reversée aux acteurs de la filière REP — Responsabilité élargie des producteurs —, qui doit s’assurer du recyclage des appareils D3E en fin de vie.

Mais pour Laura Chatel, ce dispositif, bien que pérennisé, est largement sous-employé. « Le niveau des éco-contributions n’est de toute façon pas incitatif : c’est un peu symbolique. » De fait, rien n’incite les constructeurs à concevoir des produits dont il serait possible de rallonger la durée d’utilisation.

Zéro Waste France, comme d’autres organismes, appelle à une révision à la hausse et plus intelligente du barème : « l’éco-contribution doit être éco-modulée en fonction du type de produit mis sur le marché, de son niveau de recyclage », précise la chargée de plaidoyer. Elle suggère de définir une part variable qui prendrait en compte plusieurs critères : la facilité de réparation de l’appareil et la capacité à le réutiliser en pièces détachées.

Car aujourd’hui l’éco-contribution se base principalement sur le poids des objets concernés. « Un téléphone portable ajoute une participation de quelques centimes d’euros », regrette Laura Chatel, « alors qu’un lave-linge, dont la durée de vie est plus importante et avec un niveau de pièces détachées disponibles conséquent, comporte une somme destinée à son recyclage nettement plus élevée ».

Un Fairphone en trait d'être démonté pièce par pièce.
Démontage d'un Fairphone. Étape 4 : identifier les composants à changer. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

Malgré tout, les filières REP ne peuvent pas tout faire. La mondialisation est passée par là et les dispositifs français, que ce soit l’éco-contribution, la mise à disposition d’un nouvel arsenal pénal pour lutter contre l’obsolescence programmée depuis la loi Hamon sur la consommation, ou encore la loi de transition énergétique récemment votée, ne peuvent pas tout régler face aux multinationales qui dominent le marché des D3E.

Une autre ONG se frotte actuellement à la justice pour tenter d’obtenir une condamnation pour obsolescence programmée, HOP. Halte à l’obsolescence programmée a ainsi dénoncé l’usage abusif de systèmes électroniques sur les imprimantes, via des puces, pour rendre automatiquement hors d’usage un appareil qui aurait atteint un certain quota d’impressions. C’est David contre Goliath, puisqu’il faut rassembler un dossier solide pour provoquer une réponse judiciaire — ce serait une première —, mais la loi est rédigée de telle manière qu’il faut réunir des preuves assez complexes pour espérer obtenir gain de cause.

En attendant la justice, des leviers demeurent possibles à l’échelle de la France. Laura Chatel estime qu’il serait également possible de revoir la gouvernance des éco-organismes des filières REP : « La raison pour laquelle on se retrouve dans ces situations aujourd’hui, c’est que les entreprises qui paient une éco-contribution à un éco-organisme siègent à la gouvernance de ces mêmes entreprises. À l’heure actuelle, on peut demander des contraintes plus fortes sur les éco-organismes mais tant que les entreprises sont parties prenantes, elles n’auront pas la volonté d’agir plus avant. »

L'économie circulaire avant le recyclage

Parmi les acteurs de la filière REP, le réseau Envie. Association pionnière dans le monde de l’économie circulaire, « avant même que cette notion ait un nom » glisse, amusée, Anémone Bérès, sa présidente, Envie a conçu toute son activité autour du retour à l’emploi de chômeurs de longue durée, en recyclant et remettant en service des appareils usagés. Aujourd’hui, c’est un réseau de 45 magasins en France et de 25 ateliers de réparation dans lesquels travaillent 2 600 salariés, dont 2 100 sont des salariés en insertion qui se forment et trouvent ensuite des débouchés sur le marché du travail, pour 60% d’entre eux. C’est bien plus que la moyenne nationale.

Un Fairphone en trait d'être démonté pièce par pièce.
Démontage d'un Fairphone. Étape 5 : remplacer les composants défectueux. (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

Avant le vote de la mesure d’éco-contribution, Envie avait déjà pris en main le problème et démarché plusieurs grandes enseignes de distribution, dont Darty, auprès desquelles l’association se fournissait en appareils hors d’usage. « Il faut entre trois et quatre machines jetées pour en faire une qui repart dans le circuit », précise Anémone Bérès. En puisant ça et là des pièces détachées, les ateliers remettent en état des machines garanties, revendues dans leurs magasins à un coût moindre, ce qui a permis au réseau de se constituer une clientèle fidèle.

On recycle environ 20% à 25% des déchets

Mais la directive sur l’éco-participation a bien failli « chambouler le circuit d’approvisionnement » explique la présidente d’Envie : « On a réussi à convaincre les éco-organismes qui allaient naître à ce moment-là, et en particulier la filière D3E, qu’il fallait laisser sa place au modèle un peu plus courageux, circulaire », qu’Envie propose. C’est-à-dire, avant de recycler, de démanteler et d’essayer de rénover les appareils. En contrepartie, Envie s’est aussi engagée à recycler et s’est donc développée pour collecter tous les autres déchets qui ne peuvent pas être réparés afin de les amener sur des sites de recyclage. Aujourd’hui, c’est « plus du tiers de tous les déchets D3E en France » qui sont récoltés par Envie, dénombre fièrement la présidente du réseau : « on recycle environ 20% à 25% des déchets. »

Envie souhaiterait que la France aille plus loin en la matière, devienne « pionnière en fixant des objectifs de pourcentages de déchets réemployés avant le recyclage », espère Anémone Bérès : « Aujourd’hui il n’y a pas d’objectifs de réemploi, seulement des objectifs de recyclage. » En opposition au Black Friday qui a envahi le marché français fin novembre, Envie avait organisé, vendredi 24 novembre, un « Green Friday », une opération de communication et de sensibilisation du grand public pour s’opposer à l’appel au consumérisme de masse de cette journée de soldes massifs. En proposant pour l’occasion des bons d’achat valables « à vie » dans certains magasins, l’association souhaite montrer qu’un appareil technologique ou électroménager recyclé peut avoir une durée de vie tout aussi importante qu’un appareil flambant neuf et payé à grands frais.

Si vous n’avez pas eu vent de l’opération, peut-être pourriez-vous vous rattraper pour Noël et, qui sait, trouver dans ces magasins et auprès de ces associations luttant contre l’obsolescence programmée, un smartphone reconditionné qui fera le bonheur de l’un de vos proches ?

— Journaliste indépendante

J’ai grandi dans la campagne avec un clavier sous les doigts tout en mangeant des légumes bio et la viande produite à la ferme voisine quand ça n’était pas encore « à la mode » mais tout simplement « moins cher ». Je regardais aussi les grands, autour de moi, capables de tout réparer, de tout inventer ; de ne rien jeter, ou presque.

Devenue adulte, j’ai sombré dans la vie citadine avec le constat qu’à part pianoter sur un smartphone, je ne sais pas forcément faire grand-chose de mes dix doigts (ou du moins, je n’en ai pas conscience), ce qui a fait naître une forte envie de retour à la nature et de faire soi-même. Comme je suis journaliste, en plus de le faire, j’essaye aussi d’en parler.

La Fabrique de l'info

Un peu de maladresse et une loi de Murphy m’ont fait découvrir à quel point c’est cher ou compliqué de faire réparer un malheureux écran tactile. Comme j’aime bien faire les choses moi-même, et que dépenser plus de la moitié de ce que m’avait coûté mon téléphone intelligent pour le réparer ne m’emballait pas franchement, j’ai commencé à chercher des alternatives, des ateliers pour y trouver des conseils et une expertise, des objets technologiques plus solides ou plus facilement réparables. Et j’ai fréquemment pesté contre notre législation si timide concernant l’obsolescence programmée. N’en jetez plus, je tenais mon sujet.

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