OGM : retour sur le champ de bataille

Les OGM ? Ils n’en voulaient pas et l’ont bien fait comprendre. Durant les années 2000, les Faucheurs volontaires ont mené la vie dure aux plantes transgéniques, les arrachant une à une. Et puis, en 2008, la loi relative aux organismes génétiquement modifiés a progressivement mis fin à toute culture de ce genre en France. La fin d’une bataille, mais peut-être pas de la guerre.

 

par Zoé Baillet
10 min
Deux agriculteurs de la Confédération paysanne fauchent un champ de colza transgénique en 1997.
Contre les OGM, les Faucheurs volontaires ont-ils gagné la bataille ou la guerre ? (©Confédération paysanne)

« J’ai beaucoup réfléchi avant de me lancer là-dedans. J’ai demandé à ma compagne Jeanine, à mes filles, si elles étaient prêtes à me voir aller en prison pour ça. Toutes m’ont dit oui, c’est là que j’ai compris que j’étais foutu ! » Un corps frêle, une gentillesse débordante, une imperturbable quiétude… À première vue, difficile d’entrevoir le farouche combattant qui sommeille en Jean-Baptiste Libouban, aujourd’hui octogénaire. Pourtant, le 25 juillet 2004, c’est bien lui qui se trouvait en première ligne pour aller arracher, accompagnés de près de 2 000 « faucheurs », deux hectares de maïs transgénique à Menville (Haute-Garonne). Ce jour-là, le collectif des Faucheurs volontaires, dont il avait eu l’idée un an plus tôt, agissait pour la première fois.

C’est un souvenir extraordinaire

Aux côtés des citoyens-faucheurs venus de toute la France, plusieurs élus écologistes tels que Noël Mamère ou Gérard Onesta, à l’époque député européen. Mais aussi l’ex-syndicaliste de la Confédération paysanne José Bové, fraîchement sorti de prison après différentes opérations anti-OGM menées dans le passé. « On peut travailler dans des labos confinés. Mais il est hors de question qu’on transforme les champs des paysans en paillasse pour les chercheurs », déclare le célèbre activiste, qui tient à ce que tout se passe dans le calme et interdit donc l’usage de tout autre outil que sa main pour venir à bout des plants de maïs.

« C’est un souvenir extraordinaire », sourit encore aujourd’hui Jean-Baptiste Libouban, sémillant personnage. Assis à la table de sa modeste chambre, pièce rustique nichée au premier étage du corps de ferme qu’il partage avec une vingtaine d’autres membres de la communauté de l’Arche à La Flayssière (Hérault), il ne met pas longtemps à repartir en 2004. « Le maïs était entouré de tournesols, on est entré là-dedans, on avait peur que les gendarmes nous y attendent. Finalement, quelques-uns étaient là, mais ils ne nous ont pas empêchés d’agir. » Quelques minutes suffisent ensuite aux militants pour venir à bout du champ. « Je me souviens que José a dit un seul pied de maïs par personne, parce qu’il n’y en aura pas pour tout le monde !’ », rigole le militant. Une action largement médiatisée, devenue depuis la marque de fabrique de la lutte anti-OGM.

Les graines de la colère

Les OGM, ou organismes génétiquement modifiés, ont fait leur apparition en France dans les années 1980. Le principe ? Transférer un gène d’une espèce dans une autre espèce afin de lui conférer de nouvelles caractéristiques, comme celle de pouvoir résister à un herbicide par exemple. Parmi les OGM les plus connus figurent les plantes RoundUp Ready, tolérantes au fameux et très décrié herbicide du même nom, fabriqué par Monsanto, ou encore le maïs MON810 lui aussi élaboré par la firme américaine.

Portrait de Jean-Baptiste Libouban, créateur des Faucheurs volontaires
(Photo CC BY-NC-SA Zoé Baillet)

« De 1987 à 1997, il se mène en France plus d’expériences que dans tous les autres pays d’Europe réunis », retracent les députés Claude Birraux et Jean-Yves Le Déaut dans leur rapport « L’innovation à l’épreuve des peurs et des risques », publié en 2012. L’Hexagone représente alors « le deuxième pays de recherche et d’expérimentation de plantes transgéniques en plein champ ».

« À l’époque on parlait peu des PGM [plantes génétiquement modifiées, NDLR] », se remémore Guy Kastler, membre de la commission semences/OGM au sein de la Confédération paysanne, syndicat agricole qui s’est depuis toujours opposé aux cultures transgéniques. « On savait que ça existait, mais il n’y avait pas une grosse prise de conscience des enjeux que ça soulevait derrière. » Au sein de la communauté agricole, c’est de pays du sud comme le Brésil ou l’Inde que l’alerte viendra, au milieu des années 1990. « Nos partenaires en Inde voyaient arriver les premiers cotons OGM, des actions étaient déjà menées contre Monsanto là-bas, ils nous ont expliqué un peu de quoi il relevait. » La Confédération commence alors à considérer ces nouvelles semences comme une menace, pour les agriculteurs d’abord, alors qu’apparaît en toile de fond la problématique du brevetage du vivant, et pour tous les citoyens ensuite puisque « Gilles-Eric Séralini avait commencé ses travaux sur le RoundUp et commençait à nous alerter sur des risques sanitaires liés à son usage ».

Des inquiétudes suffisantes pour que le syndicat se décide à réagir et aille faucher un champ d’essai de colza transgénique à Saint-Georges-d’Espéranche (Isère), en juin 1997. Accompagnée d’autres associations locales, la Confédération réclame à cette occasion que l’utilisation de produits transgéniques soit au moins soumise à une concertation, « à l’heure où leurs effets sur le corps font question ».

Fauchages de parcelles d’essais ou « contamination » de lots de semences transgéniques en y mélangeant des semences conventionnelles : jusqu’en 2003, le syndicat agricole multiplie les actions. Mais les procès qui découlent coûtent cher et l’organisation se retrouve « à deux doigts de la faillite », commente Guy Kastler.

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Une lutte florissante

« Et si on s’y mettait nous tous, la société civile ? », a alors proposé Jean-Baptiste Libouban à son ami José Bové, qu’il connaissait bien depuis la lutte du Larzac dans les années 1970. « J’étais allé à certains procès de faucheurs, j’avais écouté leurs inquiétudes et ils m’avaient convaincu », retrace celui qui a passé sa vie à lutter, notamment contre le nucléaire, la guerre en Irak ou, plus récemment, l’éolien. « La désobéissance civile, c’est toute ma vie ! », résume-t-il avec un sourire chaleureux. Avant d’ajouter : « La question des OGM nous concerne tous, alors je me suis dit ‘pourquoi les agriculteurs devraient porter ça tous seuls ?’ »

Une foule de Faucheurs manifeste pour demander l'arrêt immédiat des cultures de maïs transgénique MON810.
À force de multiplier leurs actions anti-OGM, les Faucheurs ont fini par obtenir gain de cause auprès du Gouvernement. (©Guillaume de Crop)
La question des OGM nous concerne tous

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le 8 août 2003, Jean-Baptiste Libouban se rend au grand rassemblement altermondialiste organisé par Larzac-Solidarités, muni de petits bulletins d’inscription. La démarche est claire : tout signataire se « porte volontaire pour détruire les cultures de plantes transgéniques ». « J’avais un stand et j’ai demandé à José de dire un petit mot sur les Faucheurs lorsqu’il prendrait la parole. À la fin de son intervention, on a jeté les bulletins dans la foule », raconte aujourd’hui le créateur du collectif.

« Je dis souvent : quand on lance une graine, on ne sait pas ce qu’elle va donner. Si c’est une bonne, elle prendra. Si c’est une mauvaise, elle mourra. » Cet été 2003, la graine s’est avérée plutôt prometteuse : 400 personnes se sont engagées en tant que faucheurs. 400 personnes qui deviendront presque 2 000, un an plus tard, lors de la première action menée à Menville, puis 6 000 au plus fort de la contestation. Parmi ces volontaires, Jacques Dandelot, professeur dans la région toulousaine désormais à la retraite : « Ce qui m’a amené à me battre contre ces OGM c’est essentiellement l’aspect non démocratique des choses : très rapidement des sondages ont dit que 60 à 80% de la population ne voulait pas de ces cultures et pourtant, l’Europe et la France les ont quand même imposées. »

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Faucheurs démasqués

Pour chaque fauchage, les consignes sont les mêmes : agir sans violence, de jour et à visage découvert. « À la fin, nous remettions quasi systématiquement la liste des participants aux gendarmes », précise Jacques Dandelot. Car arracher des plants de maïs, de colza ou de vigne transgéniques relève pour les faucheurs d’un état de nécessité, du dernier recours. Hors de question donc, de ne pas l’assumer.

Au cœur des années 2000, fauchages de champs d’essais puis de cultures commerciales et autres manifestations se multiplient, ponctués de (nombreux) procès. « C’est par leur biais que nous cherchions à porter le débat OGM dans les médias », poursuit le Toulousain. Les frais, eux, ont pu être assumés grâce à la générosité d’anonymes : « C’est entre 1 million et 2 millions d’euros que les Français nous ont donnés ! », insiste Jean-Baptiste Libouban, reconnaissant.

L’autorisation à la culture du maïs MON810 dans toute l’Europe en 2005 pousse bientôt les Faucheurs à intensifier leur combat. Certes, les 21 600 ha de maïs transgénique cultivés en France en 2007 ne représentent que « 0,71% de la totalité du maïs cultivé », indique l’association Inf’OGM – qui effectue de la veille citoyenne sur le sujet -, mais deux ans plus tôt, seuls 493 ha étaient concernés par ce type de culture.

Le collectif créé par Jean-Baptiste Libouban coordonne alors ses actions avec d’autres organisations anti-OGM (Greenpeace notamment) pour exiger « un moratoire sur le maïs MON810 et une loi-cadre sur les OGM », rappelle Inf’OGM dans un dossier paru en mai dernier. Leur argument principal ? Autoriser des cultures OGM signifierait risquer, du fait de la potentielle dispersion des semences, de contaminer les cultures conventionnelles alentour, et donc mettre en péril le droit de produire sans OGM. En 2008, les législateurs français entendent leurs peurs : un moratoire interdisant la culture du MON810 ainsi qu’une loi relative aux organismes génétiquement modifiés sortent de terre.

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Nouveaux champs de bataille

Près de dix ans plus tard, les OGM demeurent interdits à la culture en France. Les Faucheurs volontaires, eux, ont délaissé la une des médias. Le signe d’une fin de leur combat ? « Il y a eu un creux sérieux après 2008 », reconnaît Jean-Baptiste Libouban. « Avec la loi, il n’y avait plus d’essais en champs et plus de cultures alors on a nous-mêmes scié la branche sur laquelle on se trouvait », ironise Jacques Dandelot. Mais de là à considérer que la lutte est terminée, certainement pas. Car « les importations, elles, se poursuivent », ajoute le faucheur.

Aujourd’hui, plus de 70 denrées alimentaires et aliments pour animaux génétiquement modifiés sont autorisés dans l’Union européenne, faisant d’elle « l’un des grands acheteurs mondiaux de céréales génétiquement modifiées pour alimenter son bétail », note Le Monde. Plus discrètement que les années précédentes, les Faucheurs poursuivent donc leurs actions de sensibilisation, notamment par des opérations d’étiquetage dans les supermarchés, sur des barquettes de viande par exemple, produits pour lesquels il n’y a toujours pas obligation d’indiquer la présence d’OGM, comme le lait ou les œufs.

On a obtenu des résultats mais on n’a pas tout gagné

« On a obtenu des résultats mais on n’a pas tout gagné », met en garde Guy Kastler, de la Confédération paysanne. Car pour le militant, « désormais, les OGM arrivent sous la forme de nouveaux OGM ou OGM cachés. » Ces « nouveaux OGM » ne résultent plus d’une transgénèse mais de nouvelles biotechnologies telles que la mutagénèse. Dans ce cas, plus question d’ajouter « un gène dans le patrimoine d’une espèce » mais d’induire directement des modifications dans un génome pour « entraîner de nouveaux caractères », détaille l’Association française des biotechnologies végétales.

Un champ de tournesols issus de la mutagénèse détruit par des Faucheurs volontaires.
Aujourd'hui, de nouvelles cultures posent problème aux Faucheurs volontaires. (©Guillaume de Crop)

« Il y a un véritable débat sémantique derrière cette technique », veut faire comprendre l’ancien professeur Jacques Dandelot. « La définition européenne d’un OGM parle de modification non naturelle du génome. Mais qu’est-ce qui est naturel et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Pour nous, accélérer le naturel en laboratoire, ce n’est plus naturel. Mais si les plantes mutées ne sont pas reconnues comme des OGM par la législation, alors aucun essai, aucune traçabilité ne seront plus imposés, ce qui nous paraît pourtant nécessaire. »

Une France fauchée en deux

Naturelle ou non, du côté de la FNSEA, syndicat majoritaire des agriculteurs, on considère surtout que toute évolution est bonne à prendre. « Garder le meilleur de la plante et le multiplier, c’est aussi du bon sens », estime Luc Smessaert, vice-président de l’organisation. « Depuis toujours, les semences connaissent des évolutions. Si les scientifiques peuvent nous apporter des semences plus résistantes à certaines maladies ou plus adaptées à tel ou tel climat, tout en assurant une balance avantages/inconvénients favorable, pourquoi ne pas profiter de ces techniques ? », interroge l’agriculteur installé dans l’Oise.

C’est dans cette logique que la FNSEA n’a jamais pris part à des actions de fauchage et les a même toujours dénoncées. « Il faut laisser parler ceux qui savent », assène Luc Smessaert. « La recherche est primordiale, justement pour évaluer les conséquences positives et négatives de ces semences. »

Un regard et une manière d’envisager la problématique des biotechnologies que partage Jean-Yves Le Déaut, rédacteur du rapport sur « L’innovation à l’épreuve des peurs et des risques » en 2012 : « Je pense que certains OGM ne doivent pas être utilisés, notamment ceux résistants aux herbicides ou pesticides, et je ne dis pas que toutes les techniques sont bonnes à appliquer. Mais si vous êtes capables de rendre la vigne résistante au mildiou, c’est mieux que d’utiliser du sulfate de cuivre et polluer tous les sols, non ? »

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Plus que de faire avancer le débat OGM en France, les actions des Faucheurs volontaires ont surtout suscité un blocage important aux yeux du député, empêchant encore aujourd’hui la tenue de toute discussion. « L’expertise doit être publique, collective et surtout contradictoire », estime-t-il. « Or, les faucheurs, comme les industriels d’ailleurs, ont toujours voulu faire passer leurs idées ou leurs produits sans aucun débat. » Avec pour résultat, « un pays coupé en deux ».

Portrait de José Bové
José Bové et les Faucheurs volontaires restent vigilants face à l'émergence de ce qu'ils appellent les « nouveaux OGM ». (©Guillaume de Crop)
En agriculture, la modernité fait peur

Une scission entre anti et pro, agriculteurs et semenciers, mais aussi entre société et recherche, regrette Christian Huyghe, directeur scientifique adjoint Agriculture à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), plusieurs fois touché par les actions des Faucheurs. « Avec ces fauchages, tout le monde a eu le sentiment qu’on travaillait pour le grand capital, des groupes comme Monsanto », analyse le chercheur. « Alors que nous ne travaillons pour personne ! » Une réputation qui continue de coller à la peau de l’institut.

Cette défiance vis-à-vis de la recherche agronomique, les scientifiques n’ont pas su l’anticiper ni l’apaiser dans les années 1990, considère Christian Huyghe avec le recul. « À cette époque, la société française a réalisé pour la première fois qu’elle était autosuffisante sur le plan alimentaire. Pour elle, le progrès ne s’imposait donc plus. Nous avons continué à faire des recherches à un moment où les Français n’en voulaient pas. » L’accepteraient-ils plus facilement aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr pour le syndicaliste Luc Smessaert : « Dans tous les domaines, les nouvelles technologies font briller les yeux. Mais en agriculture, la modernité fait peur. »

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

Les OGM, de l’histoire ancienne en France ? C’est la question que ma petite personne se posait, ayant très peu (voire pas du tout) entendu parler du sujet depuis l’étude de Gilles-Éric Séralini en 2012. Avec lui, ce sont les Faucheurs volontaires que nous avons perdus de vue. Signe que la loi de 2008 relative aux organismes génétiquement modifiés les a, à tout jamais, fait disparaître de France ? Voilà ce que j’ai voulu creuser. Sans savoir alors que cette enquête me mènerait à la découverte de nouvelles techniques scientifiques prenant peu à peu le pas sur la transgénèse. Des procédés certes différents, mais qui ne rassurent pas pour autant dans les rangs de ceux qui, depuis dix ou vingt ans, arrachent de leurs mains tous les pieds de maïs transgénique se trouvant sur leur chemin.

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