« La fin de l’état d’urgence, c’est du foutage de gueule ! »

Surveiller, contrôler, dissuader… D’ordinaire, les mesures sécuritaires sont plutôt jugées « de droite », à l’instar de celles mises en place à Nice en huit ans de mandat par le maire LR Christian Estrosi. Pourtant, c’est bien durant la quinquennat Hollande que la France a renoué avec l’état d’urgence. Face à l’agitation d’une menace terroriste, rares sont les élus qui ont osé dénoncer les risques de ces politiques d’exception. En toile de fond se joue néanmoins un autre combat, celui du respect des libertés individuelles.

par Thomas Deszpot
5 min
Des militaires de l'opération Sentinelle en patrouille.
Sous tension, la France a appris à vivre avec l'état d'urgence et la présence des militaires. (Illustration © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons)

Prolongé à six reprises depuis sa mise en place après les attentats du 13 novembre 2015, l’état d’urgence fait débat. Isabelle Attard, députée entre 2012 et 2017 sous les étiquettes successives EELV et Nouvelle Donne, fait partie des élus les plus critiques. Le jugeant inutile et dangereux pour les libertés individuelles, elle s’est opposée à chacune de ses reconductions durant son mandat. Alors que l’état d’urgence touche à sa fin le 1er novembre et va se retrouver partiellement transposé dans le droit commun, L’imprévu est allé à la rencontre d’une ex-élue droite dans ses bottes.

En novembre 2015, vous faites partie des 6 députés sur 577 qui votent contre la première prolongation de l’état d’urgence. Quel souvenir en gardez vous ?

J’ai été ravie qu’on soit six, même si, à un moment, je me suis demandé si je n’allais pas finir seule opposante au texte. Souvenez-vous des jours qui ont précédé le vote, avec le discours de Versailles, le 16 novembre. Au moment où le président prend la parole, l’atmosphère est très solennelle : réunir les parlementaires en congrès, ce n’est pas rien. J’en avais rêvé pour voter des textes importants du quinquennat Hollande, comme le droit de vote des étrangers.

Rapidement, je n’entends qu’un discours guerrier. Solidarité, union, culture, tous ces mots n’apparaissent pas. Au contraire, on nous parle d’armement des polices municipales, de déchéance de nationalité… Pour moi, ces 45 minutes durent des heures. À la fin, tout le monde se lève et applaudit, chante la Marseillaise. J’avoue que je n’ai pas pu. À cet instant, personne ne nous a demandé de réfléchir. Il s’agissait d’un vote uniquement émotionnel, alors qu’en tant que parlementaires, on doit sortir de ça.

Avez-vous craint une forme d’emballement, de perte d’esprit critique chez vos collègues parlementaires ?

Je me souviens très bien d’un épisode qui m’a marquée à l’époque. Je décris alors à l’un de vos confrères de Mediapart mon état d’esprit à la sortie du congrès de Versailles. Il m’explique avoir ressenti la même chose deux jours plus tard, à un moment où il était présent en commission des lois. Les discussions portaient sur l’amendement de députés socialistes, un amendement qui demandait ni plus ni moins que le rétablissement de la censure… Personne n’y a prêté attention, mais même si une telle mesure n’a finalement pas été retenue, nous sommes passés à côté de quelque chose d’énorme.

Votre vote a-t-il été difficile à justifier face à une Assemblée quasi unanime ? Certains vous ont presque jugée complice…

Presque ? Ce n’est pas presque : dans l’hémicycle, j’ai été traitée de terroriste par Éric Ciotti [député LR, NDLR] ! De son côté, Manuel Valls commençait à dire : « expliquer, c’est déjà excuser ». N’importe quel chercheur, sociologue, être humain, cherche à comprendre, à avoir des explications. Ça n’en fait pas un complice.

J’ai voulu rester fidèle à mes convictions

J’ai tenté par tous les moyens de faire comprendre mon vote, de l’expliquer. C’était à la limite de l’obsessionnel, mais ça me paraissait essentiel. Quand j’en ai parlé à un collaborateur de Noël Mamère, il m’a dit : « Pars du principe que tu ne seras pas comprise ».

Il avait raison, les premiers jours, c’était « œil pour œil, dent pour dent ». Ce qui touche au long terme n’a pas sa place dans l’esprit des gens. Je savais que je prenais un risque énorme, mais j’ai voulu rester fidèle à mes convictions. Si c’était à refaire, je le referais. Le déferlement était tel à ce moment-là que la plupart de mes collègues parlementaires se sont dit : « C’est pas possible, les gens ne comprendraient pas ». Même réservés sur la question, ils ont fait un trait sur ce qu’ils pensaient. Si je n’ai pas été réélue, c’est sans doute en partie dû à ce vote.

Des caméras de vidéosurveillance sur la voie publique.
Bientôt tous surveillés ? (Illustration CC BY-SA Jonathan McIntosh)

La population n’était pas prête à entendre ces arguments, elle non plus ?

Nous étions en fin d’année, une époque durant laquelle je me suis rendue à beaucoup de repas des anciens [organisés par des municipalités, NDRL]. Je trouvais que c’était un bon moment pour échanger avec les gens et faire passer un message politique. Quelques jours après le vote, j’ai enchaîné plusieurs de ces repas, notamment un dans une commune [au sein de sa circonscription du Calvados, NDLR] où habitait un jeune homme assassiné au Bataclan. J’ai senti un froid glacial lors de mon arrivée, une atmosphère vraiment hostile. Je me suis avancée pour serrer la main de tout le monde, certains ont refusé. Malgré cela, j’ai voulu prendre la parole, tenter d’expliquer, mais le maire m’a dit : « Il ne vaut mieux pas. »

Sur le coup, je lui ai fait confiance, ce qui ne m’a pas empêchée de le regretter amèrement par la suite. Il m’a semblé qu’il n’y avait rien de pire que le silence. Si l’on ne parle pas, les gens ne peuvent pas vous entendre, c’est logique. Pendant le repas suivant, je me suis dit : « Ne refais pas la même erreur ». Une personne présente dans la salle s’est mise à filmer lorsque j’ai pris la parole, la vidéo a été postée sur le net. En la découvrant, j’ai pu mesurer le temps qui était nécessaire afin d’expliquer mon vote et ma pensée. Il m’a fallu huit minutes, huit minutes indispensables. Face à moi, je n’ai pas ressenti d’hostilité cette fois. Des désaccords, bien sûr, et beaucoup de discussions, mais nous n’étions pas dans la même ambiance.

La suite des événements vous a-t-elle confortée dans votre choix ? Aujourd’hui, des dispositions de l’état d’urgence entrent dans le droit commun.

Ce qu’on craignait, on l’a vu apparaître dès les premiers jours. Ça a commencé avec des maraîchers bio en Dordogne, perquisitionnés à 7 heures du matin par des gendarmes en armes. Je les ai rencontrés : ils avaient été fichés suite à une distribution de tracts contre Notre-Dame-des-Landes… Cette dérive vers les militants écologistes ou les défenseurs des droits sociaux, toutes ces perquisitions, les contrôles au faciès, tout était perceptible dès le début.

Internet reste le seul lieu de liberté à l’heure actuelle

Aujourd’hui, on découvre qui sont les ennemis de ce gouvernement, les mêmes d’ailleurs que ceux du précédent. Au-delà des militants, ce sont les migrants clandestins, les internautes qui tentent de préserver leur liberté en ligne. Internet reste le seul lieu de liberté à l’heure actuelle, et il se retrouve systématiquement visé dans toutes les lois antiterroristes. La seule chose qui n’a pas encore été votée — la dernière digue si je puis dire —, c’est la mise en place de centres de rétention pour les personnes susceptibles d’être en lien avec le terrorisme, fichées S par exemple. Là, on se trouve carrément dans Minority Report !

La fin de l’état d’urgence, pour moi, c’est du foutage de gueule. Actuellement, le Parlement discute de l’obligation de fournir ses identifiants internet sur demande à l’administration. Le discours du « je n’ai rien à cacher » me fait bondir. Aux gens qui tiennent ces propos, je dis que la prochaine fois qu’ils partiront en vacances, il leur faudra donner la clé de chez eux aux policiers municipaux. Quand on est observé, on n’échange plus de la même manière, on refrène ses mots, ses actes, on tombe dans l’autocensure et il n’y a rien de plus pernicieux.


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— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

La Fabrique de l'info

Depuis plusieurs années, j’observe avec circonspection l’obsession sécuritaire de nos dirigeants, qui me paraissent obsédés par la recherche perpétuelle d’un illusoire risque zéro. Si l’état d’urgence décrété immédiatement après les attentats du 13 novembre s’imposait, le prolonger m’a paru dangereux. Il contribuait à mes yeux à maintenir la population dans un état de crainte artificiel, utilisé pour altérer son discernement et son libre arbitre. La quasi unanimité observée à chacun des votes au Parlement m’a interpellé, et avec le recul, j’ai souhaité comprendre comment les rares opposants à l’état d’urgence ont tenté de faire porter leur voix. Isabelle Attard n’a jamais voulu renoncer à ses convictions, quitte à s’attirer les foudres d’une partie de ses confrères parlementaires. Une abnégation qui m’a poussé à lui donner la parole, a fortiori vu la liberté de ton dont elle fait preuve dans ses interventions.

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