Glyphosate et pesticides, dangers millésimés

Le 2 février 2016 a marqué une rupture dans le monde du vin bordelais. Ce soir-là, sur France 2, l’enquête de Cash Investigation « Pesticides, nos enfants en danger » se penche sur la Gironde, département où l’usage de pesticides atteint des sommets. Alors qu’enflent les polémiques, autour du glyphosate notamment, les pouvoirs publics et la filière tentent de réagir. L’objectif affiché : une désintoxication. Mais pendant que le Bordelais cherche sa voie, la santé des travailleurs viticoles suscite l’inquiétude. Entre délicates reconnaissances de maladies professionnelles, déficit de connaissances scientifiques et tractations politiques, leur avenir s’écrit en pointillés.

par Benjamin Hourticq
12 min
Le 8 octobre, environ 150 personnes se sont réunies pour manifester contre les pesticides à Listrac-Médoc. Sur ce territoire où la question est sensible, c'est la première fois qu'un tel événement avait lieu.
Dans le Bordelais, les opposants aux pesticides donnent aujourd'hui de la voix. (© Benjamin Hourticq)

Les mains dans les poches de son costume gris, Stéphane Le Foll se promène. À côté du ministre de l’Agriculture, Elise Lucet, qui l’a invité en ce 2 février 2016 sur le plateau de Cash Investigation. La journaliste le conduit en différents points de l’Hexagone, sur une carte de France projetée au sol. La Gironde est représentée en noir, un code couleur un brin prémonitoire qui traduit les achats annuels de produits phytosanitaires par département entre 2011 et 2015. Avec une moyenne de 2 700 tonnes par an, la Gironde est un (très) bon client.

Le reportage de France 2, suivi ce soir-là par 3,12 millions de personnes fait l’effet d’un coup de massue dans la région bordelaise. Une prise de conscience s’opère sur ces terres viticoles. Les équipes d’Élise Lucet font en effet un constat alarmant : après avoir envoyé des mèches de cheveux d’enfants vivant au milieu des vignes, ils relèvent en moyenne 44 pesticides différents présents dans leur organisme. Parmi ceux-ci, 24 interdits mais encore présents dans l’environnement, et d’autres considérés comme dangereux. Autre sirène : depuis 1980, les cancers infantiles augmentent chaque année de 1%, tandis qu’en Gironde, la chance de développer une leucémie est 20% plus importante pour les enfants.

Quelques mois après la diffusion, en juillet 2016, la Région, la Chambre d’agriculture et le Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB) signent une convention « pour une viticulture durable et une réduction de l’usage des produits phytosanitaires ». Bernard Farges, président du CIVB de l’époque, déclare à ce moment-là, que « les vins de Bordeaux ont pour objectif la diminution forte voire la sortie de l’usage des pesticides. »

120 000 hectares de vignes, c’est autant que pour l’Australie !

Bien qu’ils reconnaissent une dépendance trop importante aux pesticides, certains souhaitent nuancer les 2 700 tonnes qui font virer la Gironde au noir sous les chaussures de Stéphane Le Foll. C’est le cas de Bernard Artigue, viticulteur : « On est un département avec 120 000 hectares de vignes [111 000 en réalité, NDLR], c’est autant que pour l’Australie ! » Ajoutez à cela un climat océanique – propice au développement du mildiou et de l’oïdium, les deux grandes maladies de la vigne – , et vous comprenez mieux les chiffres, explique celui qui préside par ailleurs la chambre d’agriculture de Gironde.

Des vignes dans la région bordelaise.
En Gironde, les pesticides sont ancrés dans les pratiques viticoles. (© Benjamin Hourticq)

Utiles, ces précisions ne rendent pas moins critique le diagnostic. Après avoir découvert l’enquête de « Cash », un dénommé Philippe (c’est son nom d’emprunt) livre un constat très personnel, fruit de ses observations. Sur le site d’info local Rue89 Bordeaux, il rédige une tribune titrée « Viticulteur, je contamine mes voisins, mes ouvriers et moi ». Ce jour-là, cet agriculteur établi dans l’Entre-deux-Mers livre un précieux témoignage. Il certifie non seulement les éléments avancés par Cash Investigation, mais pointe surtout un problème majeur : le fait que les agriculteurs se trouvent aujourd’hui dans une impasse, pris dans un modèle de production dont il est difficile de s’extraire. Sortir du système actuel, il le souhaiterait, encore faut-il pouvoir se le permettre : « Pour que je puisse faire du bio, il me faudrait 400 000 euros en banque, en protection, en placement, pour assurer mes arrières », avance-t-il. Irréalisable pour l’exploitant.

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— Journaliste indépendant

Dans mon Béarn natal, j’ai grandi sur les pentes montagneuses, en marchant l’été et en glissant l’hiver. Des sommets, la hauteur de vue rend l’horizon clair et trouve l’ordre du territoire, difficile à saisir du fond des vallées. Dans un monde foisonnant d’informations, où la confusion n’est jamais bien loin, j’essaye de prendre de la hauteur en écrivant des articles, pour comprendre et aider à faire comprendre.

La Fabrique de l'info

Lorsque j’ai réalisé cette enquête, les deux femmes en première ligne contre les pesticides m’ont dit : « Je n’ai rien contre le monde du vin, je l’adore même. » Cette justification traduit comme une volonté de montrer patte blanche, d’esquiver les critiques trop faciles qu’elles pourraient subir. Le combat qui est mené en Gironde dans la viticulture est l’illustration d’un problème bien plus large, qui touche l’agriculture dans son ensemble. Une agriculture qui est aujourd’hui dans une impasse, que ce soit par les conditions de travail de ses acteurs ou par ses conséquences sanitaires et environnementales.

Le cœur du problème ne concerne pas uniquement le vin de Bordeaux et il ne s’agit pas de montrer que c’est bien pire ici qu’ailleurs. Certes, j’ai découvert pendant mon travail un monde dont les arcanes et le fonctionnement, basés sur la tradition, sont très complexes à saisir. Un monde qui s’est construit pendant des dizaines d’années sur des logiques commerciales en ignorant les conditions de travail de ses petites mains et les conséquences de ces pratiques, et dont l’inertie est un obstacle à un changement profond. Aujourd’hui, avec la science, on ne peut plus faire semblant d’ignorer que nous sommes dans une situation d’urgence environnementale et sanitaire. Je pense avoir désormais plus de questions que de réponses, mais j’ai la certitude que la situation dans laquelle se trouve notre modèle de production agricole, et de production dans son ensemble, appelle des réponses urgentes et peut-être radicales.

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