Greffe de visage : l’exploit chirurgical était-il souhaitable ?

Son visage avait fait le tour du monde. Ou plutôt son nouveau visage. À la fin de l’année 2005, la Française Isabelle Dinoire devenait la première patiente au monde à bénéficier d’une greffe de la face après avoir été mordue par son chien. Une opération spectaculaire, véritable exploit chirurgical qui, douze ans plus tard, soulève toujours autant de questions. Car si la médecine dispose des compétences pour lui redonner un menton, un nez ou une bouche, le patient, lui, est-il capable d’accepter le visage d’un autre ?

par Zoé Baillet
6 min
Des mains re-dessinent le visage de la Joconde de De Vinci
De 2005 à 2017, la greffe de visage ne fait pas l'unanimité. (Illustration CC BY-SA Emmanuel Fournier)

« La femme aux deux visages. Reportage exclusif dans le bloc opératoire », titre Paris Match en ce jeudi 8 décembre 2005. En couverture, trois chirurgiens en pleine opération. Leur fait d’armes ? Il y a quelques jours, le 27 novembre, ils ont réalisé une intervention hors du commun au Centre hospitalier universitaire d’Amiens : la première greffe de visage au monde.

Cette « allotransplantation de tissus composites au niveau de la face », selon le terme médical, c’est Isabelle Dinoire, une Valenciennoise de 38 ans, qui en a bénéficié. Six mois plus tôt, sa chienne l’a violemment mordue, laissant en lieu et place de son bas de visage un « grand trou ». De nombreux gestes du quotidien lui sont alors devenus impraticables : avaler sa salive, manger, fumer, faire la bise… Plus insupportable encore était pour elle la sensation d’avoir perdu toute identité. « C’était monstrueux, traumatisant, inmontrable. Devant le miroir, l’impression que ce n’était pas moi ne me quittait pas. C’était comme de la science-fiction », se confiait-elle plus tard dans les colonnes du Monde. La moindre sortie, même au supermarché, était devenue pour elle un supplice : « Les gens […] s’éloignaient de moi. C’était horrible. »

C’est quoi une vie sans visage ?

Si ses blessures ne l’ont pas tuée, cette maman de deux enfants ne parvenait plus à se sentir humaine. Alors quand les chirurgiens de l’hôpital d’Amiens, où elle a été hospitalisée après son accident, ont évoqué avec elle la possibilité d’une greffe de visage dans les semaines ou mois à venir, elle n’a pas hésité longtemps. « On m’a instruite de la lourdeur du traitement, des risques terribles auxquels il exposait, des complications possibles, etc. Mais ma décision était prise. Rien ni personne n’aurait pu me faire changer d’avis. C’est quoi une vie sans visage ? »

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— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

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J’avais 13 ans lorsqu’Isabelle Dinoire a bénéficié de la première greffe de visage au monde. À l’époque, c’est surtout le fait que son chien ait pu lui infliger de telles blessures qui m’avait interpellée. Et puis, l’âge aidant, d’autres questionnements ont pris le dessus. Concernant cette espèce de concurrence entre chirurgiens, à qui sera le premier à réaliser l’intervention la plus impressionnante notamment. Concernant tous les aspects éthiques que cela soulève aussi : après le visage, la tête entière, le cerveau ? Mais pour cet article, c’est de la difficulté à accepter une partie d’autrui que j’ai voulu traiter.

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