Guadeloupe : 44 jours de (g)rève

En janvier 2009, une grève générale contre la vie chère paralyse la Guadeloupe. Pendant 44 jours, la population réclame des mesures fortes à grands coups de blocages, barrages et manifestations. Lorsqu’est venu le temps des négociations, l’histoire d’un peuple et son lien avec la métropole ont ressurgi : les revendications économiques rivalisaient avec les velléités d’indépendance.

par Amandine Ascensio
11 min
Une voiture incendiée devant
Le prix des carburants fut l'un des détonateurs de la crise. (Illustration CC BY-SA Grook Da Oger)

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La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pas ta yo,
La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à eux
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Sé pa fé kè yo sa vlé, yo sa vlé péi an nou
Ils ne feront pas ce qu’ils veulent, ce qu’ils veulent dans notre pays

Le chant résonne dans les rues de Pointe-à-Pitre. Festive, entêtante, la mélodie accompagne au son des tambours les milliers de personnes qui marchent ce 30 janvier 2009. « Du jamais vu, de mémoire de Guadeloupéen », selon la formule consacrée de tous ceux qui racontent l’histoire de cette grève générale de 2009 aux Antilles. Cela fait onze jours que l’île est bloquée par un mouvement social, emmené par le Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP).

La hausse du coût de la vie touche toutes les catégories sociales

Cette alliance s’est construite autour de la contestation de la vie chère, alors que le prix des biens de première nécessité atteint des sommets en cette période de crise financière mondiale. « Le coût élevé de la vie dans notre pays est dû à une taxation abusive et à des marges bénéficiaires exorbitantes. […] Dans notre situation marquée par un chômage massif, l’emploi précaire et les licenciements […], la hausse du coût de la vie touche toutes les catégories sociales et plus durement ceux qui n’ont pas de ressources financières », s’insurgeaient les grévistes dans les tracts distribués à l’époque.

Courber l'échine

Pour Camelia, une mère de famille aujourd’hui âgée de 38 ans, « c’était une période difficile ». Il y a 8 ans, elle manifestait pour que les Guadeloupéens « changent d’attitude, notamment vis-à-vis de la société de consommation ». Le souvenir qui lui reste en mémoire ? Des barrages, des pillages et une pénurie d’essence. « Mais le fond de la grève était bien », affirme-t-elle.

À chaque manifestation, des milliers de Guadeloupéens ont envahi les rues de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre.
À chaque manifestation, des milliers de Guadeloupéens ont envahi les rues de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre. (Illustration ©LKP)

La colère de la population n’était pas sans fondements : « la situation du marché du travail s’est progressivement dégradée, accusant une hausse de 4% des demandeurs d’emploi », indiquait dans son rapport annuel 2008 l’Institut d’Émission des Départements d’Outre-Mer (IEDOM), qui relevait aussi qu’en Guadeloupe et « plus généralement aux Antilles-Guyane, le chômage est entre 2 et 3 fois plus élevé qu’en métropole ».

Le chômage est 2 à 3 fois plus élevé qu’en métropole

Mais c’est d’abord le pouvoir d’achat qui cristallise le mécontentement. « Le département a subi un phénomène d’accélération discontinue du coût de la vie (+ 2,2% en moyenne en 2008 contre + 1,4% en 2007 et + 2,1% en 2006) », poursuit l’IEDOM. À titre d’exemple, le paquet de riz et le pack d’eau dépassent les 5 euros en Guadeloupe, contre 2 à 3 euros en métropole, rapportent de leur côté Frédéric Gircour et Nicolas Rey, dans leur ouvrage LKP. Les produits alimentaires voient leur prix augmenter de 4,1% pour la seule année 2008, à peine moins que l’essence (4,4%).

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— Journaliste indépendante

Journaliste depuis sept ans, je me suis spécialisée dans l’économie, la politique et l’économie politique. J’aime creuser les sujets et les articles qui font un pas de côté. Ce travail s’accomplit au sein du collectif Porte-Voix, avec d’autres pigistes qui informent/photographient/dessinent depuis Lyon, Paris, la Roumanie et la Guadeloupe.

La Fabrique de l'info

Je pensais traiter un sujet économique, l’expliquer à grand renfort de chiffres, de graphiques et d’analyses sur les marchés insulaires. Je n’imaginais pas me retrouver en pleine réflexion postcolonialiste. Entendre les acteurs des grèves de 2009 fut une formidable remise en question de ma manière d’aborder le sujet. Je voulais parler coût de la vie, ils voulaient parler identité. Toute la littérature s’arrête d’ailleurs sur un mouvement à la fois social et identitaire, « des indignés avant l’heure ».

Chacun a vécu 2009 à sa manière : Guadeloupéens, Guadeloupéennes, toutes CSP confondues, touristes, métropolitains installés, les interviewés (tous ne parlent pas ici) témoignent d’un angle différent. Certains n’avaient pas de mots assez durs pour décrire l’horreur dans laquelle le territoire avait plongé, mettant en cause un syndicaliste jusqu’au-boutiste, fonctionnaire de surcroît, nuisant aux petites entreprises, à l’emploi et à l’économie locale. Il fut encore moins rare d’entendre les Guadeloupéens se confronter à leurs origines. Qui suis-je ? D’où viens-je ? Comment penser, réfléchir ce système ? Meurtris ou galvanisés, tous se sont posé la question d’un nouvel ordre social et économique et ont nourri le sentiment d’avoir participé au rendez-vous de la Guadeloupe et de son histoire. Il y a eu un avant et un après la grève générale de 2009.

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