Amour, gloire et jeux télé

Chaque année, des milliers de Français participent aux jeux télévisés. Des plus classiques, comme Des chiffres et des lettres, aux derniers en vogue, tels Money Drop, ces jeux offrent aux candidats un moment de gloire et des rêves d’argent facile. Loin du glamour télévisuel, se trouve pourtant une industrie complexe, toujours en quête de modèles à la fois innovants et les plus rentables possibles. En coulisses, participants et concepts sont soigneusement préparés pour que le jeu demeure avant tout un grand spectacle.

(Certains prénoms ont été modifiés)

par Clea Chakraverty
17 min
Slam, diffusé chaque jour sur France 3.
Diffusé chaque jour sur France 3 de 17h30 à 18h10, Slam perpétue la tradition des jeux de lettres à la télévision. (crédit photo : Pascal Baril)

Gilles, vêtu d’un simple pull blanc au col en V, les cheveux plaqués soigneusement ordonnés, prend de grandes inspirations. Droit comme un I sur son siège de formica blanc, il croise et décroise nerveusement les doigts sur son jean. Il cligne plusieurs fois des yeux, puis fixe les écrans bleus loin de lui, à l’autre bout de la salle. Au milieu se trouvent une estrade, plusieurs caméras, trois pupitres et une armée de techniciens. L’ambiance est sympathique, les couleurs pop et flashy. Gilles est installé sur le plateau télévisé de Motus.

Surtout, mettez l’ambiance quand Thierry arrive, c’est son anniversaire !

Dans cette émission, tournée pour France 2 et animée par Thierry Beccaro, trois binômes s’affrontent autour de jeux de lettres et de rapidité. Ils s’éliminent au fur et à mesure pour remporter une cagnotte ou des cadeaux. « Ici on est loin des grands jeux du genre TF1 ! C’est tout petit et intimiste », explique Adeline. Comme Gilles, cette quadragénaire attend son tour avec le reste de la foule. Un groupe presque uniquement constitué de joueurs qui applaudissent, sourient ou crient le nom des compétiteurs stimulés par  l’un des régisseurs. « Surtout, mettez l’ambiance quand Thierry arrive, c’est son anniversaire aujourd’hui ! », lance-t-il.

Gilles semble méditer, il murmure à voix basse. En fait il se concentre et répète à toute vitesse des séries de mots. Il espère jouer pour une cagnotte spéciale, annoncée à 11 000 euros : du jamais vu sur ce jeu. Il repartira déçu. Tout comme Adeline, arrivée tôt dans les locaux de France Télévisions pour être maquillée la première et avoir ainsi une chance d’être appelée parmi les premiers candidats. Aujourd’hui, dès la première manche, l’une des équipes gagne 10 000 euros. Adeline est un peu triste, car, à défaut d’emporter des gains financiers, elle pensait au moins rentrer chez elle avec une machine à sodas, le cadeau de compensation.

Le jeu Slam sur France 3.
Diffusé à la télévision, le jeu Slam se décline aujourd'hui en application pour smartphone et en jeu flash sur ordinateur. (crédit photo : Jeoffrey Philippe Anselmo / Effervescence Label - 2013)

Cette fois, c’est un jeu de société qui est offert à la place. Il reste 1 000 euros à gagner, mais « peu importe », annonce Adeline, « nous, on joue pour jouer ! » « Nous », ce sont les passionnés de jeux télévisés, des gens comme Gilles ou Adeline qui n’hésitent pas à écumer les kilomètres jusqu’à Paris, ou plutôt jusqu’à la Plaine Saint-Denis, où se tournent la plupart des enregistrements.

On forme une véritable communauté

Parfois, ils viennent avec le seul espoir d’être « castés » comme futurs candidats de jeux. Adeline, originaire de Champagne, a pris deux jours de RTT et son weekend pour participer à un casting sur un pilote d’émission et au tournage de Motus. « J’ai loué un appartement avec d’autres joueurs qui venaient du Sud, à force de se croiser, on commence à se connaître », sourit-elle. « Pour nous le jeu commence dès le casting, sa préparation. On forme une véritable communauté, on se soutient aussi. » Elle admet jouer depuis une vingtaine d’années. D’autres « tournent » depuis juste trois ans mais se disent tous « accros ». Ils sont ceux que l’on nomme des multi-joueurs, des candidats qui connaissent bien les codes des jeux. Ils participent à toutes les émissions, tous les castings, sur tous les thèmes, jonglant avec les contrats qui limitent la participation à une même émission dans un laps de temps défini [entre six mois et un an selon les émissions, NDLR].

« L’autre jour, je n’ai même pas eu besoin de me présenter, la directrice de casting m’a appelé par mon prénom et m’a dit : “Ah bah voilà Jean-Marc, notre fidèle !” J’étais aux anges ! » Jean-Marc vient du nord de la France. Commercial pour une grande enseigne en informatique, il a découvert ce monde en regardant La roue de la fortune. Un jour, ayant décidé qu’il n’était pas « moins bon qu’un autre », il a envoyé sa candidature. « J’ai gagné 20 000 euros en 3 ans », raconte celui qui a, depuis, enchaîné avec Qui veut gagner des Millions ?, Les 12 coups de midi ou encore Money Drop. Avec Adeline, qu’il a rencontrée sur un casting, il discute des styles de jeux, des animateurs, des mérites de l’access prime time sur le simple « prime » ou la matinale. Un vocabulaire que les joueurs maîtrisent aussi bien que les directeurs de production.

Mais Jean-Marc cache cette activité à sa compagne. De même que ses gains. « Quand j’ai commencé, elle râlait. Ensuite on se disputait à chaque fois que je voulais y aller : elle trouve ça débile, sans intérêt. Alors au bout d’un moment j’ai arrêté de lui en parler. J’y vais quand même, mais je lui dis que je suis en formation… Je ne sais pas si elle s’en doute, on n’en parle plus. Donc je garde les gains pour moi, et tant pis pour elle. Je me suis fait des petits plaisirs, un saut aérien à 6 000 euros, un voyage… » La tension entre Jean-Marc et sa compagne ne remet pas en question sa passion, qu’il considère comme « un vrai appel d’air ». « Ça a changé ma vie, maintenant je ne pourrais plus m’en passer. »

Comme Jean-Marc, Luc a investit une grande partie de son temps et de son argent dans cette activité. Ce restaurateur du Sud de la France fait régulièrement le trajet Perpignan-Paris, 900 kilomètres, pour assister aux jeux auxquels il est sélectionné. « Il y a des déceptions, c’est sûr. J’avais postulé à Koh-Lanta. Je pensais vraiment être pris, ils m’ont appelé trois fois ! J’avais engagé un coach personnel à grands frais, repris le sport, organisé mon activité professionnelle en fonction des dates de tournage… Et au final, je n’ai pas été retenu ! » Mais, loin d’être amer, vite remis de sa déconvenue, ce quadragénaire, dynamique et souriant, continue. « J’ai quand même gagné 90 000 euros en six ans ! Alors j’essaie tout ! Ma compagne me suit aussi, et puis je sais que j’ai le bon profil ! », lâche-t-il.

Un ancien jeu télévisé diffusés sur les écrans américains.
Les premiers jeux télévisés sont apparus durant l'après-guerre, aux États-Unis comme en Europe. (crédit photo ABC Television / domaine public)

Le bon profil

Le bon profil, c’est le sésame. Les professionnels se défendent pourtant d’exercer un « profilage ». C’est du moins ce qu’annoncent les attachés de presse et animateurs à ceux qui osent leur poser la question. Les journalistes ne sont pas les bienvenus dans les coulisses de la télévision : les maisons de production se font discrètes et déclinent unes à unes les demandes d’entretien.

D’après les professionnels, tout le monde peut participer. Certes, mais une typologie de joueurs semble passer systématiquement le cap des sélections. « Bien sûr qu’il existe un “profil”, c’est tout le principe de certains jeux, enfin surtout chez TF1 ! », explique Françoise, retraitée, qui candidate depuis près de 30 ans à différents jeux télévisés. « Plutôt les QCM et les mots croisés », précise-t-elle. « Avant, il fallait réellement mettre en avant ses connaissances. Maintenant, c’est plutôt l’attitude. Je n’aurais jamais été prise si cela avait été le cas à mes débuts. J’ai du répondant mais je ne sais pas bien faire rire », confie cette Francilienne de 62 ans.

On cherche des G.O façon Club Med, des animateurs

Aline, 29 ans, ancienne casteuse pour bon nombre d’émissions « magazines » et qui a, depuis, pris ses distances avec le milieu, se rappelle encore bien de son expérience pour la production d’un jeu très connu. « Je suis arrivée dans un entretien de groupe, avec six autres personnes, face à la rédactrice en chef et à la directrice de casting. Et là on nous a dit : “On cherche des G.O façon Club Med [gentils organisateurs, NDLR], des animateurs. Il faut gérer les castings en région, accompagner les gens et surtout savoir mettre l’ambiance.” Ils veulent des casteurs avec un profil de candidats potentiels, qui savent trouver le personnage qui leur ressemble, quelqu’un qui soit drôle, sans trop en faire, qui ait des anecdotes à raconter, et qui passera éventuellement au Zapping. Et si tu n’arrives pas à trouver le bon perso, tu es viré. »

Ce jeu de séduction entre les productions de jeux, les candidats et le téléspectateur semble sans fin. Françoise ne s’étonne plus des profils retenus. Au casting où elle s’est rendue ce jeudi matin, pour le jeu Slam, elle constate qu’« il y a pas mal de nouvelles têtes. Je pense qu’ils essaient de rajeunir un peu les candidats ». Un bref regard suffit pour remarquer que la moyenne d’âge de ce type de jeu, approche plus des 70 ans que des 20. Slam, qui mêle culture générale, lettres et mots croisés, est animé par Cyril Féraud, un trentenaire. Le genre qui « plaît aux dames de ma génération », souffle Françoise. Comme d’autres, elle patiente dans un grand hall, à la Plaine Saint-Denis. La directrice de casting, Valérie, flanquée de deux stagiaires, regroupe les candidats et les fait asseoir de façon un peu scolaire dans une salle blafarde, « loin du glamour des plateaux télévisions », prévient-elle sans ménagement.

Régie télévision
En France, c'est à la Plaine Saint-Denis, au nord de Paris, que sont tournés l'immense majorité des jeux télévisés. (CC-BY-SA RMProductions)

Chacun a apporté sa « fiche » de renseignements, envoyée au préalable par e-mail, où en plus des informations d’usage, le candidat a rédigé trois anecdotes faciles à présenter le jour du casting. « Ils ne veulent surtout pas que l’on parle de choses banales, de ses enfants, ou de son chien. Ils veulent qu’on ait un petit truc en plus que les autres, tout en restant naturel. Et surtout ne pas avoir trop participé avant », conseille Françoise. Les tests consistent en deux grilles de mots croisés et un quiz de 60 questions basées sur le principe du jeu. Le temps est limité à cinq et dix minutes par exercice, ce qui n’est pas évident sans entraînement. Les candidats sont ensuite appelés et photographiés en tenant une ardoise blanche avec leurs noms inscrits au feutre. « C’est comme à la prison ! », rit un monsieur.

En attendant les corrections de l’équipe, un homme se lève et entame une chanson française un peu grivoise pour animer la salle, mais cela ne prend pas. On chuchote. Peut-être voulait-il se faire bien voir ? Il se rassied. L’équipe de casting revient et annonce les noms de ceux qui sont retenus pour la seconde partie de la sélection. Celle-ci consiste à se présenter et à raconter une « anecdote personnelle ». Puis Valérie annonce que les futurs candidats seront contactés dans quelques jours, un mois… ou un an. Pour les joueurs, commence alors l’attente de la prochaine étape : « la lettre qui pue », ou bien « l’appel qui fait rêver ».

On redoute « la lettre qui pue »

« C’est réellement les termes que nous utilisons entre nous [parmi les joueurs réguliers, NDLR] », explique Luc. « Tout le monde redoute la lettre qui pue. C’est une lettre lambda, formelle, qui te dit que tu n’es pas retenu. C’est très stressant. » Sur le blog Infojeuxtv.fr où circulent des informations sur les castings, les tournages et les émissions en préparation, beaucoup d’internautes témoignent de leurs déceptions à la réception de cette fameuse lettre.

Pour certains jeux, les productions demandent un certificat médical

Thierry Puget, concepteur et animateur de ce blog, essaie de faire de la prévention à l’adresse des « joueurs qui ont développé une vraie addiction aux jeux télévisés et qui sont prêts à aller très loin pour être pris ». Aujourd’hui  directeur d’un établissement culturel à Toulouse, Thierry se rappelle ses débuts comme joueur. Il a surtout été attiré par les questions de culture générale, les quiz, les jeux de lettres. « C’est très difficile. Sur le plateau tout le monde perd 50 % de ses capacités intellectuelles normales. C’est parfois très dur psychologiquement. Maintenant, pour certains jeux, les productions demandent même un certificat médical. »

Pour Luc, ce risque de stress, de défaite, fait partie de l’aventure. Il s’est d’ailleurs prêté à un nouveau jeu sous hypnose. « Le jeu télé est un spectacle, quand je me trouve sur un plateau, c’est comme si j’allais au théâtre. Des fois je me dis que j’aurais bien aimé y travailler. » Il a déjà prévenu ses proches afin d’organiser et de regarder la diffusion de son émission lors d’une soirée à la maison. Selon Thierry Puget, les jeux dépassent le seul aspect ludique, en raison de leur dimension intimiste – ils s’immiscent au cœur du foyer, à l’heure des repas – et de leur vocation grand public. Ils font ainsi office de lien social, redonnent confiance aux personnes fragiles et leur apportent une forme de reconnaissance.

La roue de la fortune
De nombreux concepts d'émissions s'échangent à travers le monde, comme ici avec La roue de la fortune. (crédit photo United States Navy / domaine public)
On ne cherche pas de gagnant mais à faire de la télé

Pour certains joueurs comme Raphaël, qui a écrit sur le blog Infojeuxtv depuis Roubaix, c’est aussi « une façon de régler des problèmes financiers et de ne pas sombrer ». Or, rappelle Thierry Puget, les contrats sont tels que les candidats vainqueurs ne peuvent pas toucher leur argent immédiatement. Si l’émission à laquelle ils ont participé n’est pas diffusée ou si le jeu s’arrête, ils ne touchent absolument rien. « On ne cherche pas de gagnant mais à faire de la télé », regrette cet habitué. « Je le répète aux internautes qui m’écrivent, mais ils ne m’écoutent pas, pour eux c’est de l’argent facile, de l’adrénaline et un besoin narcissique à assouvir. » Il poursuit, lucide : « Derrière, c’est une industrie énorme qui fait son beurre sur l’argent des SMS envoyés, des pages de publicités et la crise économique. »

Une industrie ancienne

Pour la sociologue Laurence Leveneur, spécialiste des jeux télévisés, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Toulouse Capitole, le basculement vers la scénarisation et le spectacle de divertissement date des années 1960, avec l’apparition des formats conçus et présentés par Guy Lux. En termes de jeux, on assiste alors à un déplacement des savoirs.

La culture populaire et cognitive, très présente dans les premiers jeux télévisés – calqués sur le modèle radiophonique -, a peu à peu laissé place à un divertissement destiné à tous les publics. À un spectacle mêlant plusieurs genres. « Avec Guy Lux, on est passé à une télévision réellement populaire, accessible. Jusque là, il existait l’idée que la télévision se devait d’éduquer. Les questions étaient extrêmement pointues, issues d’encyclopédies ou de dictionnaires que les candidats apprenaient par cœur ! Il ne faut pas non plus oublier que tous les foyers n’avaient pas accès à la télévision. Puis l’accélération de ce phénomène s’est vérifiée dans les années 1980 avec l’éclatement de l’Office de radiodiffusion télévision française [l’ORTF, NDLR], et surtout la multiplication des chaînes privées, dont TF1, qui a aussi entraîné l’apparition de nombreux formats étrangers [les emprunts de formats existaient cependant déjà aux premières heures du jeu télévisé], vers la fin des années 1980. »

Questions pour un champion, il faut être un peu intello quand même

Money Drop est ainsi une des rares émissions ayant permis de faire tomber un tabou bien français : la manipulation de l’argent. « Questions pour un champion, il faut être un peu intello quand même », constate Annick, originaire de Basse Normandie. « Money Drop j’aime bien car c’est ouvert à tout le monde. Et puis il n’y a pas quelqu’un en concurrence, on est seuls, en binôme face au jeu. J’y ai participé car c’était quelque chose que je pouvais faire avec mon fils, juste tous les deux. C’était en 2013. On a gagné 40 000 euros ! » Cette ancienne institutrice n’en revient toujours pas, elle qui a joué « pour le fun », qui aime jouer de temps à autre au casino… ou au tarot.

Guy Lux a présenté Intervilles, mais aussi d’autres jeux tels que L’avis à deux, dont cet extrait de 1970 rappelle certaines émissions aujourd’hui diffusées :

Si, en octobre, à chaque marché audiovisuel, de nouveaux formats sont achetés par les maisons de production françaises, la législation veille encore au contrôle des émissions jugées trop violentes psychologiquement ou physiquement, contrairement à ce qui se déroule dans d’autres pays. « En France existe encore une forte culture de service public au sein des chaînes historiques, ainsi que le contrôle de l’État, à travers le Conseil supérieur de l’audiovisuel. Le besoin de pouvoir identifier le téléspectateur avec le candidat prime, sans oublier que dans notre pays, les annonceurs demeurent frileux devant des concepts trop extrêmes », explique Laurence Leveneur. Ces annonceurs permettent pourtant aux chaînes des marges phénoménales au regard du coût de ces émissions, que ce soit via les SMS surtaxés ou en accueillant des publicités (via les classiques « coupures pub » ou les cadeaux distribués).

La part des formats étrangers a augmenté sensiblement depuis une dizaine d’années. Les émissions originales françaises se font rares, parmi les plus connues : Fort Boyard, Des chiffres et des lettres (lancé en 1965, il détient le record de longévité d’un jeu en France) et Tout le monde veut prendre sa place. « Il y a un manque de créativité, mais il est dû au fait que les chaînes préfèrent miser sur un jeu qui fonctionne déjà ailleurs plutôt qu’une innovation totale », souligne la sociologue.

Les développeurs se concentrent plutôt sur les nouveaux supports (tablettes, smartphones), dont la consommation est en hausse et où le jeu télévisé s’est déjà déplacé. Plusieurs données montrent que la télévision n’est plus le canal unique – bien que les Français la regardent en moyenne quatre heures par jour, touchant 46,4 millions d’usagers quotidiens d’après Médiamétrie. Il faut désormais envisager la télévision sur d’autres écrans, qui prolongent ainsi l’existence des émissions de jeu auprès d’audiences diversifiées. Ainsi, les 18-34 ans délaissent la télévision traditionnelle pour le smartphone : « La désaffection des jeunes est brutale et s’accélère : -21 % aux États-Unis, -14 % au Royaume-Uni, -12 % en France et en Allemagne » indiquait une étude citée à l’été 2015 par France Télévisions.

Une famille devant la télévision.
Avec l'avènement de la télévision connectée, les usages de téléspectateurs changent. De nouveaux supports (tablettes, smartphones) ont émergé. (crédit photo : Evert F. Baumgardner / domaine public)

Beaucoup de jeux télévisés se sont déjà adaptés aux tendances de l’époque en se déclinant en ligne ou sous forme d’applications (sur les boutiques en ligne d’Android ou Apple, mais aussi parfois via Facebook et son service de jeux) qui connaissent un fort succès. En témoignent les pages des communautés Facebook pour Money Drop (plus de 194 000 « fans ») ou encore Questions pour un champion dont le jeu en ligne compte 137 131 « fans ». Chaînes privées ou service public, la tendance est généralisée.

La mécanique du jeu

« En tant que spectateur il est difficile de se rendre compte de tout ce qui existe derrière un jeu », note Julie. Cette jeune Parisienne a eu plusieurs vies professionnelles avant de travailler pour la télévision, « comme la plupart d’entre nous ». Nous, ce sont les rédacteurs des questions de jeu. Ils sont une petite trentaine en France, freelance ou intermittents. Anonymes, bien sûr, et tenus au secret professionnel. « Notre métier n’est pas très connu, les rédacteurs viennent de tous les horizons. Je dirais qu’il faut être curieux de tout, taquiner la plume et avoir une bonne culture générale. »

On doit partir de l’attente de la ménagère, celle qui écoute d’une oreille

En six ans de carrière, Julie a travaillé pour presque tous les gros producteurs de jeux à question : Air Production, Starling, Freemantle, Endemol… « Selon les jeux, les instructions et thèmes diffèrent mais en général il s’agit des mêmes processus. On doit partir de l’attente de la ménagère, celle qui écoute d’une oreille en faisant autre chose. Elle n’a pas envie d’entendre des sujets graves lorsqu’elle zappe sur une émission de jeux. On doit éviter le triste, le polémique : c’est l’essence même du jeu, un espace de divertissement et non de débats. »

Pour Julie, les émissions de jeux répondent à « une mécanique où être devant son poste de télévision n’est plus un prérequis pour jouer ». En même temps, les questions doivent rester accessibles et donner le sentiment d’apprendre quelque chose de nouveau. « Chaque format a sa spécificité, parfois c’est la rapidité qui est mise en avant. Dans d’autres cas, c’est la réflexion, par exemple dans les cas de questions à choix multiples où les candidats sont induits en erreur par la tournure de la question, par l’animateur ou les réponses elles-mêmes. »

Animateurs célèbres, personnalités en plateau, les jeux télévisés usent depuis plusieurs décennies de recettes à succès. Ici, en 1982 dans L’académie des 9, Jean-Pierre Foucault est aux commandes. Valérie Lemercier, encore inconnue, s’improvise alors candidate.

Julie produit aujourd’hui une à deux questions par heure, selon les thèmes. Elle commence par vérifier si la question existe déjà, grâce à une base de données qui répertorie toutes celles produites depuis les années 2000. Il faut aussi concevoir des réponses permettant à l’animateur de rebondir, de « faire son show ». Autre objectif : « déstabiliser un peu les candidats en faisant le lien avec des anecdotes personnelles, préalablement travaillées », et trouver des phrases assez simples pour donner envie au téléspectateur de participer.

L’idée est de pouvoir s’identifier aux candidats, de susciter de l’émotion

Le travail des sources s’avère également très important. Chaque question/réponse est corrigée et testée, un rédacteur devant aussi vérifier « l’acceptabilité » des réponses pendant le tournage. Un rédacteur en chef supervise le tout et s’assure que les questions répondent bien aux demandes des cellules de développement. Ces équipes conçoivent le jeu « comme un mini-film avec un climax. Les questions sont donc adaptées en fonction de cette scénarisation. Souvent les concepteurs aiment qu’un “super-champion apparaisse”, précise la jeune femme. On lui demande parfois de rédiger des questions dites de « mort subite » avec des pièges pour créer des moments de télévision intéressants. Julie s’assure aussi que ses questions « parlent à tout le monde, ne sont pas parisiano-centrées. L’idée est de pouvoir s’identifier aux candidats, de susciter de l’émotion. »

« C'est feel good »

L’émotion : le mot fétiche de la plupart des animateurs télévisés, comme le montre bien le documentaire La folie des jeux, consacré aux jeux télévisés et diffusé en mai 2015 sur TMC. Produit par Endemol – l’une des plus gros producteurs français de jeux et émissions, dont la télé-réalité -, ce documentaire auto-glorifiant met en avant la proximité humaine, l’empathie des animateurs pour les candidats. Pourtant, « la plupart de ces programmes sont uniquement concentrés sur l’appât d’un gain financier, contrairement à Questions pour un champion, l’un des rares jeux où la victoire intellectuelle prime encore. La mécanique des jeux aujourd’hui se repaît de la misère sociale et économique », assène Julie.

Aline, l’ancienne casteuse, partage le même constat. Selon elle, la télévision est de plus en plus considérée « comme le dernier recours pour les gens. Beaucoup se tournent vers la télévision comme solution potentielle de leurs problèmes. Dans les jeux, c’est un peu différent, il faut que l’ambiance comme les personnages soient “feel good”, comme on dit dans le casting, car les gens viennent pour s’amuser et passer un bon moment. Souvent les casteurs aiment puiser dans ce qu’on appelle les “viviers” soit généralement le nord de la France et la région PACA, où on estime que les profils sont bien charpentés. » La migration du ludique vers une télévision humaine, comme les émissions populaires qui inondent les écrans semble être une spécificité des jeux d’aujourd’hui. « Pour les candidats, leur participation est un peu équivalente au loto. Chez le téléspectateur, c’est un rêve qu’il peut vivre par procuration », souligne Julie. Chacun peut ainsi entrer dans la compétition dans le confort de son domicile, critiquer ou applaudir un candidat .

Studio de télévision.
Image, son, éclairages, les studios de télévisions soignent tous les détails. Avec toujours un même objectif : produire un spectacle. (CC-BY-SA Erwin Verbruggen)

Les nouveaux supports (tablette, smartphone) interviennent ici, ils « viennent s’associer au petit écran », indique Laurence Leveneur, qui poursuit : « Le caractère composite des émissions de télévision et la présence d’un double public constituent les deux principales tendances qui vont différencier le jeu en général de ses adaptations télévisuelles. » 

C’est aussi en partie pour cela qu’Annick a adoré son expérience télé. Après s’être identifiée aux joueurs, elle raconte qu’elle a eu envie de participer, de voir de près « les people » et ce monde qu’elle a longtemps suivi à distance, à travers les journaux et le petit écran. Elle qui se décrit comme plutôt « réservée mais avec du caractère », s’est depuis inscrite à plusieurs autres castings, comme celui de l’émission C’est mon choix. Comme Luc, Adeline ou Jean-Marc, elle appartient désormais à cette « grande famille », habituée des plateaux. Elle se remémore son trajet en train, pour son premier casting. « Au début ça allait, mais j’étais impressionnée une fois sur place. Pour nous, la Plaine Saint-Denis, c’est le bout du monde vous savez. » Un bout du monde qui n’est pas uniquement géographique.

— Journaliste indépendante

Journaliste franco-indienne, j’ai vécu en Inde de 2006 à 2013. Passionnée par les sociétés en transition, curieuse des nouveaux phénomènes religieux ou culturels et intriguée par les propositions économiques alternatives, j’ai travaillé pour de nombreux titres tels que La Vie, Les Echos et Le Monde diplomatique ainsi que sur plusieurs documentaires télévisuels. En 2013, j’ai reçu la bourse journaliste de la Fondation Lagardère. De retour en France où je vis désormais, je suis associée au Centre d’études himalayennes du CNRS en tant que chercheuse-ethnologue.

La Fabrique de l'info

Tout a commencé avec une poignée d’amis, autour d’une partie un peu arrosée de Cranium, ce jeu de société où vous mettez en doute vos connaissances en tirant au hasard des questions de culture générale. Ces questions nous ont fait dévier­ vers une sérieuse discussion. Si nous avions du mal à répondre devant quelques intimes, comment faisaient celles et ceux qui osent se confronter aux caméras des plateaux télévisés ? Et pourquoi, dorénavant, doivent-­ils autant divertir le public que répondre aux questions posées ? Je me suis posée la question de l’évolution de l’univers des jeux TV et me suis aventurée en coulisses pendant plusieurs semaines.

La télé-réalité et ses dérivés ont largement été traitées dans la presse, mais il me semblait important d’observer comment les jeux télévisés ont pris une telle ampleur au sein de notre société. Qui y participe ? Pour quelles raisons ? Comment sont créés ces jeux ? Les boîtes de production et chaînes télévisées, « les concepteurs », se montrent particulièrement discrets. Toutes mes démarches pour contacter des animateurs et des responsables de développement sont restées vaines. J’ai donc décidé de participer moi-même, afin d’en savoir plus.

Pour aller plus loin, je vous conseille de visionner (en ligne) le documentaire de Christopher Nick sur l’autorité et le pouvoir de la télévision, intitulé Le jeu de la mort et diffusé en 2009.

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