Poutine, tsar de Russie, né le 28 février 2014 en Crimée

Fin février 2014, Vladimir Poutine envahit la Crimée, au sud de l’Ukraine sous les yeux médusés de la communauté internationale. L’annexion de la péninsule, savamment planifiée par Moscou, marque un tournant dans la politique expansionniste de Poutine. Pour la première fois, le maître du Kremlin va prendre le contrôle total d’un territoire. Propulsé chef de guerre, il renoue avec la tradition d’un empire conquérant, rêvant à son lustre d’antan.

par Jean Comte, Loreline Merelle
10 min
Vladimir Poutine photographié au téléphone dans un avion.
Président ? Chef de guerre ? Les deux ? (Illustration CC BY SA Russian Presidential Executive Office 2015)

cta_article_articleouvert

Il fait nuit noire en ce mercredi 26 février 2014, quand deux militaires russes frappent à la porte de Léonid Grash. Le chef du parti communiste de Crimée s’en souvient comme si c’était hier. Il a entendu les rumeurs qui circulent dans toute la péninsule. Une action de Moscou est imminente, Léonid le sait. Il suit attentivement les médias russes, comme tout le monde en Crimée.

Vladimir Poutine a promis de protéger les Criméens contre les nationalistes ukrainiens, « les fauteurs de trouble de la place Maïdan » qui ont destitué quelques jours plus tôt le président ukrainien pro-russe, Viktor Ianoukovtich. Impensable pour le maître du Kremlin de perdre son influence sur cette enclave — principalement peuplée de Russes, et déchirée entre Moscou et Kiev depuis l’effondrement de l’URSS.

Propagande russe

En l’espace de quelques mois, la propagande de Moscou s’est renforcée, depuis qu’une partie de la population ukrainienne brandit des drapeaux européens sur la place Maïdan de Kiev, une véritable provocation aux yeux du grand frère russe. Les chaînes diffusent en boucle les images des manifestants, considérés comme des « fascistes », et affirment que la langue russe, parlée partout en Crimée, est en danger. Contrairement au reste de l’Ukraine, ici on s’exprime en russe, on regarde les chaînes russes et non ukrainiennes. Tout le monde craint une invasion des forces nationalistes de Kiev. Une situation qui favorise Vladimir Poutine : l’influent président sait qu’il se trouve en terrain conquis. Léonid, lui, y voit l’opportunité de sa vie.

J’ai toujours vécu et servi la Crimée

La visite nocturne des militaires le remplit d’espoir et confirme ses doutes. Les deux hommes entrent furtivement dans son bureau. Assis autour d’une portion de caviar et de quelques verres de vodka, ils lui proposent de diriger ce qu’ils appellent déjà la nouvelle Crimée russe. Sans hésiter, il répond oui. « J’ai toujours vécu et servi la Crimée », explique Léonid Grash, le regard rêveur. « Alors bien sûr, j’étais prêt à prendre le poste. »

Mais son rêve ne se réalise pas. Serguei Aksionov, un proche de Vladimir Poutine et du parti Russie unie, lui ravit la place. C’est avec lui que le maître du Kremlin signe le rattachement de la Crimée à la Russie en mars 2014. Un choix que le dirigeant communiste Léonid Grash ne pardonne toujours pas à Moscou, trois ans après l’annexion, planifiée dans les moindres détails par le Kremlin.

La base militaire de Prevalne durant la crise de 2014 en Crimée.
L'invasion de la Crimée s'est déroulée très rapidement, sans générer de violences majeures. (Illustration CC BY SA Anton Holoborodko)

Une invasion éclair

Les opérations sont lancées le 28 février 2014, deux jours à peine après la visite nocturne à Léonid. Le vendredi, un bataillon de militaires envahit l’aéroport de Simferopol, la capitale de Crimée. Ils ne portent ni insignes ni emblèmes nationaux, mais sont tous équipés d’armes russes de dernière génération. En un temps record, et quasiment sans heurts, ces soldats prennent le contrôle du Conseil des ministres et du Parlement.

Pour résister au flux d’actu, rejoignez L’imprévu !

— Journaliste indépendant

Je suis devenu journaliste par curiosité. Découvrir et expliquer le monde, n’est-ce pas le plus beau des métiers ?

— Journaliste indépendante

Petite, je rêvais de prendre la place des journalistes sur l’écran télé et de témoigner de la situation dans les Balkans en guerre. Plus grande, je suis partie en reportage pour rendre compte de la situation des camps de réfugiés à la frontière jordano-syrienne et en Ukraine juste après l’invasion russe. Le rêve est devenu réalité.

La Fabrique de l'info

Nous nous sommes embarqués pour la Crimée par curiosité pour ce territoire oublié des médias depuis trois ans, mais aussi par goût du risque. Cette région n’est plus vraiment le havre de paix touristique qu’elle était.

Nous n’avions là-bas aucune assurance voyage qui puisse nous rapatrier. Les assurances ne couvrent pas les zones de conflit. Mais ça, nous l’avons appris une fois sur place. Le plus dur a justement été de s’y rendre. Nous avions deux choix : soit passer par l’Ukraine, obtenir une autorisation spéciale du gouvernement ukrainien, faire huit heures de train jusqu’à la frontière avec la Crimée pour prendre le risque de se voir refuser le passage par les garde-frontières russes. Soit passer par la Russie, et prendre directement un vol Moscou-Simferopol avec un visa russe.

En passant par Moscou, nous courions le risque de ne plus pouvoir aller en Ukraine. Les autorités ukrainiennes ont été claires : en faisant ce choix, nous légitimions l’annexion, et risquions des poursuites. Mais entre être bannis d’Ukraine et ne pas pouvoir faire un reportage en Crimée, nous n’avons pas hésité. Nous sommes passés par Moscou. Non sans mal. L’accréditation du ministère des Affaires étrangères russe ne nous a été accordée qu’au tout dernier moment : la semaine juste avant notre départ. Une fois à l’aéroport à Simferopol, nous n’avons même pas été contrôlés.

Jamais nous ne nous sommes sentis en danger, ni en insécurité en Crimée. En partant, nous n’avions qu’un seul regret : nous n’avons pas pu rencontrer les autorités locales, malgré nos demandes répétées et nos lettres officielles d’interview. Les portes du pouvoir pro-russe sont restées closes.

Parcourez les sujets oubliés des médias, promenez-vous sur L'Imprévu !