Agriculture et méthanisation, la transition risquée

Les difficultés financières de certains agriculteurs les poussent à trouver des moyens de rentabiliser leurs exploitations. La méthanisation — procédé qui permet de recycler les déchets d’une ferme, entre autres, en produisant de l’énergie —, se développe peu à peu à travers les campagnes. Au prix de sacrifices financiers pas toujours rentables.

par Claire Berthelemy
14 min
Photo d'une vache
Les agriculteurs, vaches à lait de la méthanisation ? (Illustration CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

cta_article_articleouvert

« Je veux accorder une priorité à la production d’énergies renouvelables », déclarait Ségolène Royal, ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, le 28 février dernier au Salon de l’agriculture. Même si, à cette occasion, elle précisait aussi que la filière biogaz connaît encore aujourd’hui « beaucoup de difficultés » en France.

Toujours à la recherche d’une politique énergétique plus verte que le nucléaire, la ministre tenait alors l’une de ses nouvelles marottes : promouvoir le recyclage des déchets produits par l’agriculture en les utilisant pour produire de l’énergie et un compost à peine amélioré. Mais ce recyclage — via méthanisation, un procédé utilisé à foison chez nos voisins allemands —, peine à démarrer en France : alors qu’elles nécessitent un énorme investissement, les installations sont difficilement rentables pour les agriculteurs qui franchissent le pas. D’un grand plan de communication à la réalité sur le terrain, c’est un fossé qui s’est creusé entre exploitants, politiques et riverains opposés aux projets qui émergent à travers l’Hexagone.

Bras de fer

En apparence, la méthanisation n’a rien de compliqué : on place fumier et déchets organiques dans une grosse cuve, en bordure de l’exploitation agricole, pour produire de l’énergie. Grâce à la fermentation au sein de l’installation, de l’électricité et de la chaleur sont générées. La première est revendue à EDF, la seconde, elle, alimente la ferme et les éventuelles habitations alentour. Dernière production, et non des moindres : du « digestat », sorte d’engrais encore considéré comme un déchet par la législation française. En plus de ces apports, les agriculteurs peuvent également récolter et « traiter » les déchets d’autres producteurs, touchant alors une redevance pour chaque livraison.

En parallèle d’une exploitation, la méthanisation peut donc apporter des recettes supplémentaires, à l’heure où les finances ne sont pas des plus stables. C’est une des solutions choisie par la famille Auclair afin de diversifier ses revenus. À mi-chemin entre Mâcon et Villefranche-sur-Saône : Dracé (Rhône) et ses 988 habitants au dernier recensement en 2012. Depuis quelques mois, leur projet d’unité de méthanisation cristallise certaines tensions et fait grincer des dents : une poignée d’habitants, regroupés en association, milite contre l’arrivée d’une telle technique en bordure de leurs maisons et de leurs champs. Depuis, les « pro » et les « anti » s’échangent tags sur les murs et déploiements de banderoles à travers champs. La tension est palpable.

A Dracé, dans le Rhône, une pancarte d'opposition à la méthanisation a été placée dans un champ
Entre paysans et riverains, la méthanisation ne fait pas consensus (Illustration CC BY-NC-SA Claire Berthelemy)

Dans le paysage, le « digesteur », avec ses formes disgracieuses et son toit bombé, peut faire plusieurs mètres de haut. Surtout, il n’augure rien de bon dans l’esprit des voisins.

En juin 2014, les habitants du canton de Belleville — Dracé et alentours —, ont appris l’existence de ce projet par voie d’affichage en mairie. Disposant de 30 jours pour poser leurs questions lors d’une enquête publique, une partie des habitants des quinze communes limitrophes et de la commune concernée a vu rouge : quelles odeurs allaient donc se dégager de la cuve alors que leurs champs sont déjà bordés de tas de fumiers malodorants ? Combien de camions pourraient être amenés à passer à travers les villages ? Qui donc allait payer les réparations de la voirie si nécessaire ? Et quels étaient les risques d’une telle installation ?

Parmi les 16 communes interrogées, 9 ont été comptées comme étant favorables au projet dans l’enquête publique — uniquement consultative. La raison ? « Non réponse dans les délais ». Qui ne dit mot consent. Alors, les riverains se sont organisés. Si le projet se confirmait, 17 camions devraient emprunter tous les jours et plusieurs fois par jour une route, peu utilisée jusqu’à présent, mais contraignante pour les routiers. Jérémy Lhadi, président de l’Association Espace Nature Vallée Beaujolaise (AENVB), craint que le trajet ne soit pas respecté et que les camions finissent par traverser le centre des villages pour parvenir jusqu’à la ferme Auclair. Dans l’enquête publique, une riveraine demande : « Si ultérieurement un élargissement de la route communale s’avère nécessaire, devra-t-il être pris en charge par la commune ? ». Un autre couple dénonce un projet « qui n’a rien d’une méthanisation à la ferme : il s’agit bien d’une production industrielle, ce qui est tout à fait inacceptable ».

Dans une ville voisine, un retraité — qui a souhaité rester anonyme —, habite à proximité du site retenu et sa maison se trouve en bordure d’une parcelle de champs concernée par l’épandage de digestat. De son côté, il craint principalement les nuisances olfactives et les risques sur la santé, « pour le moment inconnus ».

Loïc Auclair — qui n’a jamais répondu à nos nombreuses demandes d’interview —, balaie le tout d’un revers de main. Il confiait à l’hebdomadaire local Le Patriote Beaujolais : « Une enquête odeur a été menée. Nous sommes à plus d’un kilomètre des premières maisons. Les gaz disparus, le digestat n’a plus cette odeur désagréable. Quant au trafic, cela va représenter trois à quatre camions par jour et quelques tracteurs, sur un axe où il en passe déjà ».

Pour résister au flux d’actu, rejoignez L’imprévu !

— Journaliste

Petite, je voulais être journaliste. Adulte –  et moins par formation que par conviction – je le suis devenue. Entre les deux états, j’ai toujours posé beaucoup de questions pour comprendre le monde. Aujourd’hui, je cherche à comprendre quels enjeux se cachent derrière les problématiques de la société contemporaine : du nucléaire à la fiscalité en passant par les géants du Net, il n’y a qu’un pas (le mien).
PGP : 0x49f73ed664f00cd7

La Fabrique de l'info

Errant sur Twitter une nuit d’insomnie en octobre 2014, j’ai aperçu un tweet des Indignés du PAF. Le lien renvoyait — en théorie —, vers une pétition sur l’indépendance des médias sur Change.org. Le lien tweeté par les Indignés ne fonctionnant pas, une boucle de redirection m’a gentiment raccompagnée sur la page d’accueil du site.

Quelques clics plus tard, en page 12 des archives, je suis tombée sur celle lancée par l’association de Jérémy Lhadi. Sensible aux questions écologiques et à la façon dont sont abordées les tensions entre porteurs de projet (ici agriculteurs) et citoyens réfractaires (ici les habitants des alentours), je me suis rendue sur place pour voir de quoi il retournait. Et ne me suis pas arrêtée au seul conflit qui oppose l’association au projet de méthanisation. Une fois le doigt dans l’engrenage, j’ai avancé longuement et longtemps sur ce passionnant sujet. Le plus difficile ? Rencontrer des agriculteurs qui acceptent de parler.

Parcourez les sujets oubliés des médias, promenez-vous sur L'Imprévu !