La grippe A, un accès de fièvre au sein de l’État

Apparu au printemps 2009 au Mexique, l’inédit virus H1N1 a fait craindre le pire. Alors que le risque de pandémie menaçait la planète, le gouvernement français a préféré se montrer très (trop ?) prudent et commander près de 100 millions de doses de vaccins. Un tollé magistral, puisque moins de six millions de Français ont finalement franchi le pas de la vaccination contre la grippe A. Mais Roselyne Bachelot, alors ministre de la Santé et des Sports, avait-elle vraiment d’autres options ? Retour sur une non-pandémie qui a fait criser les autorités.

par Zoé Baillet
10 min
Des passagers s'apprêtent à sortir d'un avion, un masque filtrant devant la bouche.
En 2009, ne valait-il pas mieux prévenir que guérir ? (CC BY Roger Schultz)

Sous des dizaines et des dizaines de flashs, elle relève sa manche pour bien mettre en évidence le bras qui vient d’être vacciné. Ce 12 novembre 2009, Roselyne Bachelot montre l’exemple : elle vient de se faire administrer le vaccin contre la grippe A (H1N1). « Cette grippe présente des formes qui peuvent être très très graves », insiste la ministre de la Santé et des Sports. « Il y a aujourd’hui 25 personnes qui sont par exemple hospitalisées dans les hôpitaux de Paris, avec dix petits enfants qui présentent des formes extrêmement graves, avec leurs poumons qui sont attaqués par le virus », poursuit-elle, affichant une mine alarmée devant les caméras.

Un virus d’un nouveau genre

La grippe A (H1N1), « c’est le nom de cette souche de grippe qui déroute encore les scientifiques », expliquait quelques mois plus tôt la journaliste Agnès Monteux dans le 20 heures de France 2. Virus porcin qui s’est déjà transmis à l’homme « sans gravité », il semble cette fois-ci « virulent ». Au Mexique, là où il aurait muté, il a rapidement « tué de jeunes hommes en pleine santé ».

En France, les deux premiers cas de grippe A sont confirmés au tout début du mois de mai 2009. Les deux malades rentraient du pays d’Amérique centrale. Une vingtaine d’autres personnes ont été placées en observation mais aucune ne voit ses jours mis en danger. Le gouvernement préfère tout de même se montrer prudent : dans les aéroports, un dispositif de prévention est mis en place. Les voyageurs rentrant d’outre-Atlantique se font alpaguer dès leur sortie de l’avion pour être auscultés. « Peut-être que c’est excessif, eh bien tant pis si c’est excessif. […] Si ça s’avère plus compliqué, on aura fait ce qu’il faut », considère dans un reportage de Soir 3 le Pr Daniel Vittecoq, virologue à l’hôpital francilien Paul-Brousse.

On était, à ce moment-là, très inquiet des conséquences sanitaires que pouvait avoir l’épidémie

Pour l’instant, les cas restent peu nombreux et sans gravité, mais du côté de la Direction générale de la santé (DGS), on suit attentivement les analyses de l’Institut national de veille sanitaire (InVS, devenu Santé publique France en 2016) et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). « On était, à ce moment-là, très inquiet des conséquences sanitaires que pouvait avoir l’épidémie », se souvient Didier Houssin, directeur général de la santé de 2005 à 2011. « On avait comme références les grosses épidémies du XXe siècle, comme celle de 1918 [de la grippe espagnole dont on estime à 30 millions le nombre de victimes dans le monde, NDLR]. On partait donc sur l’idée qu’on allait avoir un nombre très important de personnes touchées et, a priori, un nombre important de décès. »

Préparation d'un vaccin contre la grippe A
Face au risque, où se trouve la bonne mesure ? (CC BY Agência Brasília)

Alors que la grippe continue de se propager, jusqu’à atteindre le niveau d’alerte pandémique – « près de 30 000 cas confirmés ont été notifiés dans 74 pays », indiquait la directrice générale de l’OMS en juin -, les autorités françaises préfèrent assurer le coup lorsqu’un vaccin est développé par quatre laboratoires pharmaceutiques (GSK, Novartis, Baxter et Sanofi Pasteur). Le 16 juillet 2009, Roselyne Bachelot annonce la commande de 94 millions de doses pour une dépense de 700 millions d’euros. Ces mêmes doses qui commencent à être administrées une fois les premières caisses livrées, le 12 novembre, dans les centres de vaccination aménagés pour l’occasion.

94 millions de vaccins, 5,6 millions de vaccinés

Dans chaque département, des dizaines de gymnases et salles des fêtes ont changé de fonction, comme le rappellent des images de l’AFP. Sous les paniers de baskets, des espaces d’attente et de consultation ont été créés. Les tables et les chaises d’ordinaire sorties pour les fêtes d’école et autres dîners dansants attendent la vague de citoyens qui, comme Roselyne Bachelot, voudront être protégés du virus grippal.

« On est dimensionné pour arriver à accueillir jusqu’à 1 000 personnes par jour », indique une femme d’une équipe de vaccination devant la caméra. D’abord les enfants et adultes à risques et l’entourage de nourrissons de moins de six mois – qui ont déjà reçu leurs bons de vaccination -, puis viendra le tour des femmes enceintes, des élèves de la maternelle au lycée et enfin l’ensemble des adultes, d’ici la fin de l’année. À raison de deux doses par personne, la commande passée par le ministère doit permettre de vacciner les deux tiers de la population française.

Mais malgré les appels de Roselyne Bachelot et de son bras piqué, la campagne de vaccination ne prend pas. Au 1er juin 2010, seuls 5,36 millions de Français ont décidé de se protéger du virus, soit 8,5% de la population. La grippe, quant à elle, n’a pas du tout été aussi virulente qu’annoncée : selon les observations de l’Institut national de veille sanitaire, elle a été à l’origine de 312 décès, bien loin des 19 200 morts encore craints en septembre 2009.

Le montant des dépenses serait réduit de plus de 300 millions d’euros

« Échec », « gestion chaotique », « fiasco », « faute stratégique lourde »… Dans les sphères médiatique et politique, les critiques pleuvent sur la ministre de la Santé et des Sports, qui tente de limiter la casse en résiliant une commande de 50 millions de vaccins. Parmi les reproches qui lui sont adressés, le manque de débat démocratique ou de poigne face au lobby pharmaceutique, l’achat d’un vaccin aux effets secondaires particulièrement indésirables et surtout une dépense démesurée pour une maladie finalement peu dévastatrice. Car pour la gestion de cette pandémie, 662,6 millions d’euros ont été dépensés selon la Cour des comptes qui précise, dans son rapport annuel de 2011, que si « l’on ne retenait que le coût des vaccins effectivement utilisés pour vacciner […] le montant des dépenses serait réduit de plus de 300 millions d’euros. »

Du calcul de l’incertitude

Excès de prudence ou gestion raisonnée d’un risque pandémique ? La polémique, qui avait commencé à enfler avant même le début de la vaccination, dure pendant des mois. Jusqu’à motiver la création d’une commission d’enquête au sein de l’Assemblée, dont les conclusions seront présentées en juillet 2010 et la rédaction d’un second rapport du côté du Sénat, remis en février 2011. « Je garde de cette période le souvenir d’une véritable épreuve », indique aujourd’hui Didier Houssin, le directeur général de la santé de l’époque. « J’ai le sentiment d’avoir fait le maximum pour protéger la population et je pense que nous y sommes parvenus – aussi grâce au fait que la pandémie n’ait pas été aussi grave que prévue -, mais malgré cela, les attaques ont plu », constate-t-il, une pointe de dépit dans la voix. En première ligne à l’époque, Roselyne Bachelot n’a, pour sa part, pas souhaité revenir sur cet épisode. « J’ai tourné la page. Je vis dans le présent et pas dans le passé », tranche-t-elle.

Personne n’aurait pardonné un État qui n’aurait pas rempli son rôle protecteur

La gestion de cette crise de la grippe A était-elle aussi désastreuse que l’image qu’il en reste encore, près de huit ans plus tard ? « Le problème, c’est que personne n’aurait pardonné un État qui n’aurait pas rempli son rôle protecteur pour la population », commente Jean-Pierre Door, député (LR) du Loiret et rapporteur de l’enquête parlementaire « sur la manière dont a été programmée, expliquée et gérée la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1) ». Il a considéré en 2010 que la campagne de vaccination menée durant l’automne et l’hiver 2009 correspondait à « l’application responsable du principe de précaution » dans une période d’incertitudes.

Didier Houssin, l’ancien directeur général de la santé utilise d’ailleurs le mot « seulement » lorsqu’il revient sur cette commande de 94 millions de doses. Car jusqu’à ce que l’hiver austral ne se termine, en septembre-octobre 2009, « les experts recommandaient deux doses de vaccins par personne. Nous savions bien que nous ne vaccinerions pas 100% de la population, nous avons donc estimé, en fonction des intentions de vaccination, à 94 millions plutôt que 120 millions le nombre de doses nécessaires. » Quant au fait d’avoir commandé toutes ces doses dès le départ, le ministère n’avait pas vraiment d’autres options, d’après les explications du professeur. « Les capacités de production du vaccin étaient de 800 millions de doses au niveau mondial, nous sommes 7,2 milliards. Il fallait alors se positionner très tôt. »

La vaccination en centre, mauvaise solution

Plutôt que cette commande largement pointée du doigt, c’est l’organisation de la campagne de vaccination qui ne s’est pas avérée efficace, ont conclu les parlementaires dans leur rapport d’information. « Rétrospectivement, cette campagne est une grande déception », indique Jean-Pierre Door. « La communication a été très mauvaise, l’organisation aussi. On a eu tort de ne pas laisser les médecins généralistes ou les hôpitaux vacciner. »

Un panneau indiquant la direction d'un centre de vaccination à Paris.
Centres de vaccination, par ici les complications (CC BY-SA Groume)
En France, le discours qu’on a tenu c’était ‘vaccinez-vous ou vous allez mourir’

Formes très très graves, petits enfants dont les poumons sont attaqués… Lorsque l’on réécoute les mots de Roselyne Bachelot fraîchement vaccinée, ce matin de novembre 2009, rien n’est fait pour rassurer. « En France, le discours qu’on a tenu c’était ‘vaccinez-vous ou vous allez mourir’ », analyse William Dab, professeur titulaire de la chaire Hygiène et sécurité au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) qui a précédé Didier Houssin à la Direction générale de la santé entre 2003 et 2005. « C’était une pression beaucoup trop forte. Au Québec, où le taux de vaccination a été l’un des meilleurs, l’appareil était nettement plus pédagogique, on a présenté la vaccination comme une ressource sans pression d’action et on a insisté sur un rapport bénéfices/risques favorable. »

Plutôt que de présenter le vaccin comme une bonne option, les médecins français, « vexés de ne pas avoir été impliqués dans le dispositif de vaccination » auraient même participé à le discréditer, selon le professeur. À l’instar de Bernard Debré, le député et professeur de médecine, évoquant une « grippette » dans les colonnes du Monde en avril 2009.

« Si une nouvelle épidémie de ce genre survenait aujourd’hui, très sincèrement, je pense que je referais exactement pareil », confie Didier Houssin. « Mais peut-être que je tenterais davantage de déminer certaines difficultés », ajoute-t-il. Des difficultés opérationnelles, comme le fait que le vaccin contre la grippe A « n’[ait] pas été distribué sous forme de monodoses, comme c’est le cas d’habitude, mais en flacons », afin de raccourcir un temps de production déjà très accéléré. Un mode de conditionnement qui ne facilitait pas le dispatchement des doses. Mais aussi comme les relations entretenues à l’époque avec les syndicats de médecins : si William Dab a vu cette exclusion du monde médical comme un choix de la part du ministère de la Santé, Didier Houssin apporte une autre explication. « Nous aussi aurions préféré que les médecins assurent cette vaccination, mais le climat politique était tel qu’on a compris que ce ne serait pas possible. »

En 2009, Roselyne Bachelot faisait effectivement voter la loi « Hôpital, Patients, Santé et Territoires » (HPST), avec l’ambition de réorganiser l’ensemble du système de santé, en réformant l’hôpital public, mais aussi en agissant sur la répartition des médecins sur le territoire. Un projet vivement critiqué par les professionnels de santé.

Une femme se fait vacciner contre la grippe A.
Le vaccin contre la grippe A, mesure de santé devenue politique (CC BY Agência Brasília)

Prévention ou précaution ?

Mieux expliquer et informer les Français, permettre dès le départ une vaccination chez son médecin traitant… Peut-être étaient-ce les clés pour une campagne efficace. Mais encore aurait-il fallu, aux yeux de William Dab, que cette pandémie reste une problématique de santé plutôt que de trop entrer dans le champ politique. « La France est le seul pays où l’on peut parler d’une véritable crise au sujet de cette pandémie de grippe A », considère-t-il. Et d’ajouter : « Notre pays est hanté par cette notion de crise sanitaire. Tchernobyl, le sang contaminé, la vache folle, l’amiante, le vaccin contre l’hépatite B… Depuis 30 ans, il est peut-être bien le seul à avoir été touché par toutes ces crises sans qu’elles soient franco-françaises. » Et pour chacune d’entre elles, la sous-réaction l’a emporté.

Alors quand la grippe A est apparue, pour le Gouvernement, il était hors de question d’être pris la main dans le sac du manque d’action. La campagne de vaccination s’est inscrite dans l’application du principe de précaution avait donc conclu la Commission d’enquête parlementaire en juillet 2010. Un principe introduit dans la Constitution en 2005, mais bien au sein d’une Charte de l’environnement, pas de la santé. « Les responsables politiques ont utilisé cette expression de principe de précaution à tort », relève Didier Houssin. « On sait qu’une pandémie grippale peut tuer, que le risque est avéré, il s’agissait donc de prévention pure et simple, pas de précaution. »

Pourquoi les politiques s’en mêlent-ils ?

« C’était une épidémie classique de grippe », abonde le professeur titulaire de la chaire Hygiène et sécurité au Cnam William Dab. « On a un directeur général de la santé, un institut de veille sanitaire, des médecins organisés, pourquoi les politiques s’en mêlent-ils ? » Car les personnalités politiques ont suivi et participé de très près à toute cette gestion de pandémie. Roselyne Bachelot, la ministre de la Santé et des Sports bien entendu, mais pas que. « Les réunions décisionnelles se sont beaucoup déroulées à l’Élysée, c’est vrai », acquiesce Didier Houssin.

Un palais de l’Élysée où logeait alors Nicolas Sarkozy, président marqué, selon William Dab, par l’épisode caniculaire de 2003 qu’il avait vécu en tant que ministre de l’Intérieur. « Le Président a dit à Roselyne Bachelot ‘tu nous refais pas la canicule’. À l’époque, les principaux décideurs avaient été accusés de sous-réaction, cette fois il a choisi la surréaction et une fois que la machine administrativo-médiatico-politique s’emballe, elle devient immaîtrisable. » Bien plus immaîtrisable, finalement, qu’un virus grippal.

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

Si je fais appel à mes souvenirs, la grippe A c’est ce virus qui m’a permis de bénéficier (enfin) de distributeurs de savon et essuies-mains dignes de ce nom dans le lycée où j’étais scolarisée. C’est aussi le virus qui a cloué au lit un bon tiers de ma classe et qui, j’en étais persuadée jusqu’à la rédaction de ce papier, avait causé de nombreuses victimes. Que nenni ! Plus que la grippe A, c’est le vaccin contre la grippe A qui a rendu cette pandémie aussi mémorable. L’ancienne ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, doit certainement être celle qui s’en souvient le mieux, elle qui s’est retrouvée sous le flot des critiques. 94 millions de doses de vaccins, c’était beaucoup. Mais était-ce trop ? De la gestion de cette crise, des erreurs commises ou non, des contraintes qui ont pesé, j’aurais aimé discuter avec elle. Elle a refusé, pas son directeur général de la santé.

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