L’Arche de Zoé, les naufragés de l’humanitaire

En 2007, alors qu’un conflit meurtrier sévit au Darfour, une association humanitaire, l’Arche de Zoé, projette d’évacuer des orphelins vers la France, dépassant les frontières de la légalité. Maladresse ? Méconnaissance du droit ? Négligences ? Dix ans après, cette mission avortée recèle toujours des zones d’ombre.

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Éric Breteau devant l'avion acheté par l'Arche de Zoé.
Éric Breteau devant l'avion acheté par l'Arche de Zoé. Il sera utilisé pour transporter des enfants de la frontière soudanaise vers le camp d'Abéché. (©Jean-Daniel Guillou / Faïza photographie)

Les membres de l’Arche de Zoé se doutaient-ils que leur projet virerait au cauchemar le 25 octobre 2007 ? Ce jour-là, au Tchad, ils doivent embarquer 103 enfants dans un avion. Destination la France, où des familles d’accueil les attendent. En chemin vers la base aérienne, leur convoi est stoppé. Neuf Français sont interpellés par la police tchadienne. La veille au soir, pourtant, un employé tchadien les avait avertis : « Vous ne pouvez pas emmener ces enfants. » Mais les responsables de l’organisation, Émilie Lelouch et Éric Breteau, étaient prêts à tout pour les « sortir de l’enfer du Darfour ».

Sauver les enfants du Darfour

Revenons quelques mois en arrière. En mars 2007, un rapport de l’ONU dénonce les crimes de guerre et contre l’humanité commis au Darfour, une région de l’ouest du Soudan dévastée par un conflit depuis 2003. La crise connaît un écho mondial. En France, les candidats à l’élection présidentielle s’engagent à agir.

Il faut agir pour sauver ces enfants. Maintenant !

L’Arche de Zoé lance sa campagne humanitaire en avril. L’objectif ? Évacuer vers l’Europe des orphelins du Darfour. Pour collecter des dons et recruter des familles d’accueil, l’association communique sur les forums d’adoption, ce qui contribue à l’ambiguïté de son message. Dans une vidéo qu’elle réalise par ailleurs, des images-chocs – paysages jonchés de cadavres, enfants malades et dénutris -, et un appel : « Il faut agir pour sauver ces enfants. Maintenant ! Dans quelques mois ils seront morts. » Le ministère des Affaires étrangères met en garde : le droit soudanais ne reconnaît pas l’adoption. Mais les familles passent outre et se rassemblent au sein d’une association : le Collectif des familles pour les orphelins du Darfour (Cofod).

Émilie Lelouch avec deux enfants recueillis par l'association.
Dans le centre médical du camp de base d'Adré, Émilie Lelouch avec deux enfants recueillis par l'association. (©Jean-Daniel Guillou / Faïza photographie)

En septembre, les membres de l’Arche de Zoé partent pour le Tchad, sous couvert d’une autre ONG, Children rescue. Ils installent leur centre d’hébergement et de soins à Abéché, à l’est du Tchad, et recueillent des enfants qu’ils croient orphelins avec l’aide de chefs de villages soudanais. Pour ces intermédiaires locaux, les enfants seront soignés puis scolarisés au Tchad. Un mensonge de l’ONG, qui ne dit pas un mot de l’évacuation prévue vers la France. Les employés tchadiens ne l’apprennent que la veille du départ. Et s’inquiètent d’avoir participé, à leurs dépens, à une imposture. Seule leur arrestation stoppera les humanitaires : le jeudi 25 octobre 2007, c’est le début d’une affaire judiciaire qui durera plus de six ans.

Dès sa révélation, une question : qui sont ces 103 enfants ? Difficile de statuer sur leur nationalité, leurs communautés étant implantées de part et d’autre de la frontière tchado-soudanaise. L’existence de liens de filiation, elle, fait peu de doutes : 91 enfants avaient « au moins une personne adulte qu’ils considèrent comme un parent », selon le rapport publié par l’Unicef.

De violentes réactions

Le lendemain de l’arrestation, Idriss Déby, le président tchadien, s’emporte : « C’est un enlèvement pur et simple d’enfants qui ont leur père et leur mère. » Allant même jusqu’à suspecter l’ONG de trafic d’organes. En France, la presse s’emballe. « Neuf Français soupçonnés de ‘trafic d’enfants’ arrêtés au Tchad », titre l’Agence France presse (AFP) le soir du 25 octobre.

Plus nous tentions de nous justifier, plus les médias nous enfonçaient

Le lendemain, elle relaie les propos de l’association Enfants du monde – droits de l’Homme (EMDH) qui dénonce les « nouveaux mercenaires de l’humanitaire ». Christine Péligat, la femme d’un des bénévoles incarcérés, a vécu une « descente aux enfers » : « Plus nous tentions de nous justifier, plus les médias nous enfonçaient. » Au plus haut de l’État, on dément tout soutien à l’association. Nicolas Sarkozy condamne une opération « illégale ». Après la libération des trois journalistes, il demande le jugement en France des six accusés : « J’irai chercher ceux qui restent, quoi qu’ils aient fait. » Le Tchad refuse, inflexible.

Les membres de l'associations aux côtés des jeunes enfants.
Éric Breteau et Alain Péligat viennent rencontrer les enfants recueillis par Émilie Lelouch à la frontière du Soudan. (©Jean-Daniel Guillou / Faïza photographie)

À N’Djaména et dans le reste du pays, la population manifeste son indignation depuis fin octobre. « Lors d’un transfert, une foule énorme nous jetait des pierres. Prête à nous égorger si nous descendions de voiture », se rappelle le photographe Jean-Daniel Guillou, l’un des neuf Français arrêtés. Les propos de Nicolas Sarkozy attisent le feu. L’Arche de Zoé est « une humiliation de plus », après la « traite des Noirs, la colonisation, le rôle de la France dans les guerres du Tchad », écrit Sonia Rolley, correspondante pour Radio France internationale (RFI), dans son livre. Les manifestations anti-françaises dégénèrent en une « incontrôlable chasse aux Blancs ». Pour Marie-Pierre Olphand, journaliste de RFI arrivée sur place afin de couvrir les événements : « L’affaire a eu un impact dévastateur sur le regard des Tchadiens sur les blancs, même de la part des enfants. »

Toutes les organisations humanitaires vont faire les frais de cette opération

Ce fiasco humanitaire allait-il mettre à mal le travail des ONG sur place ? « C’était leur crainte », indique la journaliste. Le 26 octobre, dans un communiqué de l’AFP, l’association Enfants du monde – droits de l’Homme (EMDH) s’insurge : « Et maintenant, ce sont toutes les organisations humanitaires qui vont faire les frais de cette opération. » Les membres de l’Arche de Zoé se voient affubler de tous les noms. Leur avocat, Gilbert Collard, dénonce une « cabale » à l’encontre d’un « concurrent ». La technique de défense des organisations humanitaires ? « Isoler ces dérives en affirmant que leurs commanditaires sont fous », pointe Blandine Destremau, sociologue spécialiste de la famille et de la politique sociale à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Si la méfiance règne quelque temps dans le pays, les tensions s’apaisent rapidement. « Le fait que les membres de l’Arche de Zoé aient été arrêtés, jugés et condamnés lourdement sur place a impressionné la population », affirme Rony Brauman, directeur d’études et conseiller-formateur à la fondation Médecins sans frontières.

Un enfant à l'arrière d'une voiture.
Départ en convoi de plusieurs enfants vers le camp de base d'Abéché. (©Jean-Daniel Guillou / Faïza photographie)

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Une forme d’amateurisme ?

Après la tempête, les acteurs de l’humanitaire ont tenté de comprendre. La majorité s’accorde sur un point : les membres de l’Arche de Zoé étaient persuadés de bien agir. « Devait-on laisser ces enfants mourir ou les évacuer ? », interpelle encore aujourd’hui Philippe Van Winkelberg, l’un des médecins de l’équipe.

Ils ont baissé la garde sur la sélection des enfants

Pour Rony Brauman, les ONG étaient déjà suffisamment nombreuses sur place : « Le Darfour faisait l’objet d’une immense mobilisation internationale. Mais Éric Breteau et Émilie Lelouch n’ont pas voulu le voir », regrette-t-il. Ils se sont laissés emporter par leur cause. « Pris dans une sorte de devoir messianique, ils ont baissé la garde sur la sélection des enfants », estime Pierre Micheletti, vice-président d’Action contre la faim. Au point d’oublier l’essentiel : s’assurer que ces derniers étaient orphelins.

Le signe d’une forme d’amateurisme ? Les avis divergent. À écouter l’ex-président de Médecins sans frontières, les membres de l’ONG « ont fait preuve d’un grand professionnalisme : ils sont partis de rien, n’étaient pas connus, n’avaient pas d’expérience et ont pourtant réussi à récupérer des financements, faire affréter un Boeing et trouver des familles prêtes à accueillir ces enfants. Ce n’est pas rien. » D’autres, comme Blandine Destremau, estiment que c’est le manque de formation qui a conduit Éric Breteau et Émilie Lelouch à agir ainsi.

Un chef de village soudanais entouré d'enfants.
Ibrahim Souleymane, chef de village Soudanais et passeur, ramène dans leurs villages des enfants non sélectionnés par l'association. (©Jean-Daniel Guillou / Faïza photographie)

Si la professionnalisation des humanitaires ne date pas de l’affaire – on la voit se développer au début des années 1990 -, l’Arche de Zoé constitue tout de même un « cas d’école, un contre-exemple qui sert d’évidence », raconte Bertrand Quinet, qui enseigne depuis plus de quinze ans au sein de l’Institut Bioforce. « Dans nos formations, nous prenons soin d’outiller nos étudiants, de leur donner des grilles de compréhension du contexte sociologique et culturel du pays où ils effectuent leur mission, de manière à ce qu’ils évaluent mieux les manques des populations bénéficiaires », explique-t-il. « Avec l’analyse de l’Arche de Zoé, nous pointons les raisons de ses échecs, sa façon d’avoir identifié les besoins des populations, sa négligence du droit local, international et même français, ses relations avec les partenaires locaux, son manque d’éthique. »

Grâce à une formation adaptée, le secteur tente donc de se prémunir de ce type de dérives. Car le risque de porter un regard biaisé sur l’essence de l’humanitaire est toujours présent. L’erreur étant d’avoir une vision « binaire du monde : d’un côté ceux qui savent, de l’autre ceux qui ne savent pas ; d’un côté le bien, de l’autre le mal », comme le définit la sociologue Blandine Destremau.

Pour Rony Brauman, l’affaire de l’Arche de Zoé trouve justement sa source dans cette vision binaire. Cette conception philosophique et politique de l’humanitaire, il la tient pour responsable du scandale : « L’action qu’ils ont voulu mener s’appelle l’ingérence », résume-t-il. En d’autres termes, Éric Breteau et Émilie Lelouch ont voulu intervenir eux-mêmes, au Darfour, pour aider une population qu’ils estimaient en danger. Portés par des valeurs qui justifiaient d’enfreindre la loi. « Une ingérence morale, vaguement coloniale et paternaliste », conclut le membre de Médecins sans frontières. Même guidé par les meilleures intentions, on ne peut pas tout faire au nom de l’humanitaire.


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— Journaliste indépendante

Persuadée que la curiosité n’est pas un vilain défaut, je suis revenue sur les bancs de la fac dix années après les avoir quittés. Pour assouvir ma soif de connaissances et de rencontres, j’ai choisi un nouveau métier : journaliste.

— Journaliste indépendante

Jeune picarde, je me suis baladée entre Amiens, Tours et l’Australie. J’ai vadrouillé de L’Huma à Courrier International, de Ouest France aux Clés de la presse, où j’ai posé mes valises pour me consacrer à l’univers des médias. J’aime aussi faire escale sur les sujets humains, qui touchent aux inégalités, à la solidarité, à l’espoir. Percussionniste à 16 heures.

La Fabrique de l'info

Dix ans après, comment analyser le fiasco de l’Arche de Zoé ? Les zones d’ombre se sont-elles éclaircies ? L’adoption internationale a-t-elle pâti de cette affaire ? Interpellées par la lecture du livre Retour du Tchad écrit par Sonia Rolley, correspondante au Tchad pour Radio France internationale, nous avons souhaité nous pencher sur ces questions.

Première difficulté : contacter les membres de l’ONG. Certains, comme Marie-Agnès Pèleran (journaliste et membre du Cofod), ont tourné la page et ne souhaitent pas revenir sur cette histoire. Quant à Céline Lorenzon, l’avocate, elle n’était « pas intéressée ». Difficile, aussi, de retrouver la trace de certains documents sur Internet, les archives ne remontant pas toujours aussi loin. Bref, nous avons passé beaucoup de temps à vérifier nos informations. Il a aussi fallu faire des choix face aux multiples ramifications de l’affaire. En espérant avoir réussi à rendre les faits compréhensibles et l’histoire toute aussi passionnante que nous l’avons trouvée.

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