Les ex-Lejaby : good coop’, bad Scop

Elle était belle l’histoire des Atelières, ces anciennes couturières de Lejaby qui, mises à la porte sans ménagement, créaient leur entreprise. Elle était belle l’histoire de ces « petites mains » devenant leurs propres patronnes pour préserver leurs emplois, pour défendre le made in France. Elle était belle l’histoire, jusqu’à ce qu’un jour de février 2015, elle prenne fin. S’il a été très médiatisé, l’échec des Atelières est pourtant loin de symboliser le monde des sociétés coopératives.

par Zoé Baillet
10 min
L'atelier de couture des Atelières à Villeurbanne
Pour Les Atelières, le modèle SCOP n'a pas fonctionné. Et pour les autres ? (Photo Les Atelières)

Dernier coup d’aiguille. En ce mois de février 2015, après deux années d’existence, l’aventure Les Atelières doit s’arrêter. Placée en liquidation judiciaire, l’entreprise créée par et pour d’ex-couturières Lejaby, n’a pas gagné son pari. Dans l’atelier situé à Villeurbanne, près de Lyon, la déception est grande. « Ce n’était pas une surprise. On s’y attendait, mais quand c’est dit de vive voix, c’est toujours plus dur », réagit la déléguée du personnel Amandine Bardy. D’autant que, pour certaines des quelque 30 salariés, le scénario n’a rien d’inédit.

Trois ans plus tôt, en janvier 2012, elles ont déjà connu cette amertume, lorsque l’atelier de couture Lejaby, situé à Yssingeaux en Haute-Loire, a mis la clé sous la porte. Après les locaux de Bourg-en-Bresse, Bellegarde-sur-Valserine et du Teil, fermés en 2010, c’est le dernier site de production française de la marque de lingerie qui a disparu à son tour. Sur le carreau, une centaine d’ouvrières, souvent embauchées depuis 30 ans, habitantes d’une commune d’à peine 7 000 âmes qui perdait là l’un de ses principaux employeurs. Les « filles de Lejaby » deviennent alors le symbole d’une population française touchée par la désindustrialisation de son territoire.

« L’industrie française, surtout celle du textile, c’est quelque chose qui m’a toujours beaucoup intéressée. » Rencontrée un après-midi de fin septembre, Muriel Pernin est fidèle à l’image qu’elle renvoyait en 2012, foulard coloré noué dans les cheveux en moins : une femme forte, de caractère. Directrice d’une agence de communication à Villeurbanne, c’est elle qui est venue ouvrir d’autres horizons à ces couturières en souffrance.

La revanche des Atelières

« Quand j’ai vu cette entreprise liquidée, la reprise pour un euro symbolique par un consortium de gens honnêtes sans aucun doute, mais qui décident de ne pas garder les ateliers français, je me suis dit qu’il fallait que je tente de faire quelque chose. » Ni une ni deux, l’entrepreneuse passe par ses connaissances pour entrer en contact avec Nicole Mendez, déléguée syndicale CFDT et ancienne salariée de l’atelier Lejaby de Rillieux-la-Pape. « Nous nous sommes rencontrées en janvier 2012 et nous sommes vite entendues. Dans l’heure, on avait décidé de l’essentiel. »

Une couturière des Atelières s'affaire derrière une machine à coudre.
De fil en aiguille, les ex- Lejaby se sont donné les moyens de préserver leurs emploi. (Photo Les Atelières)
Il fallait des gens prêts à faire preuve de la même audace que nous

Leur projet ? Devenir sous-traitant pour différentes marques de lingerie et préserver une activité et un savoir-faire français. Et puis des emplois, tous ceux qu’elles peuvent. Les deux femmes en sont convaincues : un atelier de corseterie haut de gamme en France peut tout à fait être viable. « Il y avait eu la présidentielle et Montebourg, l’idée forte du made in France, les vents étaient porteurs », se souvient Muriel Pernin. Reste alors pour les deux femmes à trouver couturières, clients et surtout financeurs. Pas une mince affaire. « Il fallait des gens prêts à faire preuve de la même audace que nous ». Les banques, elles, se montrent très frileuses. « Pour elles, le textile ne se fait plus en France, notre idée sortait du modèle établi, elle était donc hors-sujet », lâche Muriel Pernin, remontée. C’est là que la communicante pense à une levée de fonds, histoire de trouver appui auprès de financeurs privés.

Petit à petit, l’idée d’une société coopérative s’impose. Qu’elle soit SCOP (Société coopérative et participative) ou SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif), cette dernière se caractérise par un mode de gouvernance partagé : « quelle que soit la part de capital détenue, un salarié-associé représente une voix en assemblée générale », détaille Patricia Lexcellent, déléguée générale de la Confédération Générale des SCOP (CG Scop). Ainsi que par un fonctionnement qui « ne privilégie pas la lucrativité », comme le résume le ministère de l’Économie et des Finances. Patricia Lexcellent précise : « L’affectation du résultat se fait de manière très différente de ce que l’on observe en entreprise dite classique. Il revient en bonne partie aux salariés, sous forme de participation, et permet de constituer une réserve pour de futurs investissements. »

« Le statut de SCIC est celui qui rencontrait le mieux notre projet », analyse la communicante de Villeurbanne, qui sera entourée de six autres associés-fondateurs. « Un statut, c’est avant tout un moyen. Celui-là répondait à plusieurs de nos besoins. » Le besoin d’investisseurs variés d’abord, puisque la SCIC permet de réunir au capital salariés, bénéficiaires (clients, fournisseurs…) mais aussi collectivités ou financeurs privés. « Tout citoyen souhaitant défiscaliser pouvait ainsi prendre part au projet. » Le besoin « de dialogue, de coopération et de concertation » entre salariés-sociétaires et investisseurs ensuite, « ce qui nous paraissait indispensable pour la réussite du projet ». Hors de question, pour ces femmes, de reproduire le modèle très hiérarchique qu’elles avaient connu jusque-là.

Leur levée de fonds rapporte 250 000 € et le repreneur de Lejaby, Alain Prost, s’engage à confier la fabrication d’une partie de sa nouvelle collection haut de gamme made in France à la société en train de se créer, « lui assurant déjà un tiers de son chiffre d’affaires espéré ». Un local est même trouvé à Villeurbanne… Le 14 janvier 2013, l’aventure des ex-Lejaby, Les Atelières, commence pour de bon, sous l’oeil attentif des médias et des élus, ravis d’assister au sauvetage d’un savoir-faire français, qui plus est à la sauce coopérative.

Un statut, pas un miracle

Et puis, finalement, patatra. « Le modèle coopératif, pour travailler en interne avec les actionnaires ? Oui. Mais dans la relation avec les donneurs d’ordre [les clients, NDLR], il ne change rien », commente la présidente de la SCIC, amère. Leur nouvelle entreprise, malgré la dimension humaine qu’elles ont voulu lui donner, ne résiste pas aux pressions d’un marché très concurrentiel.

Gros plan sur les mains d'une ouvrière en train de travailler le tissu à l'aide d'une machine à coudre
Tisser des liens sains dans une SCOP ? Plus facile entre salariés qu'avec les clients (Photo Les Atelières)
On n’a pas pu trouver un modèle de production viable

« Les marques ont perdu l’habitude de travailler en direct avec les ateliers, nous avons eu droit à des relations et un dialogue dignes du XIXe siècle, très féodaux. » Des souvenirs de leurs clients, Muriel Pernin en a à la pelle. Notamment avec la maison Lejaby, qui affirmait vouloir soutenir le projet du mieux qu’elle pouvait en devenant le premier client des Atelières. En fait, elle est loin d’avoir facilité les débuts de l’entreprise : « Ils avaient réservé l’atelier pour cette production à partir d’un jour J, ils ne nous ont fourni les matières premières que deux mois plus tard. Autant de temps où nous n’avons rien produit. Ils ont considéré les couturières comme du sous-prolétariat, à leur service, ça a été préjudiciable à la rentabilité de cette aventure. »

Un exemple parmi tant d’autres, d’après Muriel Pernin, traduisant bien l’état d’esprit du milieu. Et amenant les Atelières à revoir leur modèle après un an de fonctionnement. « Quand je me suis rendue compte de la manière dont le sous-traitant peut trinquer face aux marques, je me suis dit qu’il fallait qu’on soit en production propre. »

En 2014, un an après la première levée de fonds, les ex-Lejaby en lancent une nouvelle — grâce à laquelle elles récoltent plus de 650 000 euros —, et conçoivent leur propre collection, commercialisée à partir du mois de novembre. Trop tard. « On n’a pas pu trouver un modèle de production viable », considère Muriel Pernin, avec le recul. « Comment travailler quand on fait de la petite série ? C’était ça la principale difficulté. Fabriquer 200 pièces, ça prend plus de temps que d’en fabriquer 10 000 et ça, les donneurs d’ordre ne le prenaient pas en compte. » Après deux années à s’efforcer de préserver ce savoir-faire qui était le leur, les Atelières n’ont eu d’autre choix que de jeter l’éponge.

Retravailler en entreprise coopérative ? Pas forcément

Brandi comme un étendard par certains, le statut de SCIC ne les a pas sauvées et ne leur a pas non plus permis d’aller contre une réalité de marché compliquée. Les sociétés coopératives peuvent « tout à fait s’avérer efficaces quant aux exigences de l’économie marchande », veut rassurer Hervé Charmettant, économiste qui, depuis 2012, s’intéresse de très près au modèle des entreprises coopératives et à leur fonctionnement. « Mais la limite à cela, c’est que l’économie marchande reste confrontée à des logiques capitalistes, à une domination de grandes entreprises sur certains marchés, qui peut effectivement s’avérer destructrice pour d’autres sociétés qui choisiraient un autre modèle », poursuit le coordinateur du groupe de travail « Projet Scop », monté avec quatre autres collègues chercheurs.

Portrait de Muriel Pernin
Muriel Pernin, présidente des Atelières, croyait dur comme fer à la viabilité d'un atelier de corseterie haut de gamme en France (Photo Thierry Chassepoux)

De quoi laisser un goût amer à Lisa-Marie Cat, qui a effectué son stage de fin d’études ainsi que son premier contrat en tant que chargée de communication au sein des Atelières : « Retravailler en entreprise coopérative ? Pas forcément. J’ai l’impression que lorsqu’une entreprise classique est reprise en SCOP, c’est que les choses commencent à sentir mauvais. On donne beaucoup d’espoirs aux gens alors qu’en fait, c’est plus un sursis. »

Ovni entrepreneurial

S’il présente donc un mode de fonctionnement singulier, le modèle coopératif ne solutionne pas tout. Sans aucun doute les plus médiatisées, les reprises d’entreprises en difficulté ne représentent d’ailleurs que 11% des sociétés coopératives à fin 2016. « La majorité sont des créations ex nihilo », précise Patricia Lexcellent, de la CG Scop. « Et on observe de plus en plus de transmissions de PME saines. » Des dirigeants qui, proches de la retraite, préfèrent transmettre l’outil de travail à leurs salariés plutôt que de risquer un rachat qui pourrait dénaturer son projet d’entreprise ou entraîner la délocalisation de l’activité par exemple.

« Le modèle coopératif ne peut pas être généralisé à tout type d’entreprise », insiste Hervé Charmettant. Pour autant, l’économiste et ses collègues du Projet Scop en sont convaincus : de ce modèle, des enseignements peuvent être tirés pour améliorer le monde de l’entreprise dans sa globalité. Malgré son expérience difficile à digérer, Muriel Pernin reste elle aussi persuadée de l’intérêt du statut pour lequel elle avait opté à l’époque. « On n’a plus un patron, un management et des salariés, on a un collectif qui travaille ensemble dans l’intérêt de l’entreprise. »

Ces entreprises préfigurent l’entreprise de demain

« Ces entreprises préfigurent l’entreprise de demain, en ce qui concerne la place des salariés, leur autonomie, leur responsabilité », poursuit Hervé Charmettant. Leur force ? « Faire profiter à tous, de façon égalitaire et de manière efficace, des profits qu’elles génèrent. L’idée forte, c’est que l’entreprise est un outil de production qui permet de travailler et qu’il faut faire en sorte de le développer, le maintenir, l’améliorer pour les futures générations qui viendront y travailler. »

Une manière de concevoir l’entreprise qui donne également lieu à un management « plus humain, démocratique et égalitaire », d’après les mots du chercheur, maître de conférences à l’Université Grenoble-Alpes. Salaires généralement plus élevés que la moyenne pour les professions peu qualifiées et moins élevés pour les cadres, relations hiérarchiques moins visibles, recours au CDI plutôt qu’au CDD et à l’intérim font partie des effets qu’Hervé Charmettant et ses collègues ont pu observer.

« La sécurité de l’emploi est ici prioritaire », poursuit le chercheur. « Plutôt que de la flexisécurité, on voit se mettre en place ce qu’on pourrait appeler de la sécuflexibilité. » L’idée n’est pas de faire varier le nombre d’employés pour assurer la survie de l’entreprise, mais de se montrer flexible en interne pour assurer le maintien de tous les emplois, même en cas de contexte économique morose. « Les salariés peuvent par exemple accepter de faire une croix sur leur participation, d’adapter leurs horaires lorsque l’activité connaît un pic… » Impliqués à 1 000% dans le projet d’entreprise, les voilà prêts à davantage de sacrifices, qu’ils ne vivront pas comme tels « puisqu’ils le feront en accord avec eux-mêmes ». Une recherche de stabilité qui semble payer, puisque le taux de pérennité à cinq ans des sociétés coopératives s’élève à 66%, contre 60% pour l’ensemble des entreprises françaises.

De plus en plus de séduits

Le groupe Up, anciennement Chèque-déjeuner, fait partie de ces sociétés coopératives qui durent et grandissent. Créée en 1964, l’entreprise compte aujourd’hui 3 400 salariés dont 684 salariés-sociétaires. Comme quoi, ce modèle souvent associé à de petites entreprises — la taille moyenne des SCOP et SCIC étant de 20 salariés —, peut aussi s’avérer fonctionnel pour des groupes plus importants. « Une démocratie en entreprise, ça s’organise », commente Arnaud Breuil, responsable du département écosystème et engagements chez Up, entré dans l’entreprise en 2011. C’est donc un conseil d’administration, élu tous les quatre ans par les sociétaires, qui prend les décisions stratégiques. « À la fin de chaque conseil, une petite vidéo est tournée puis présentée en atelier de 40 ou 50 salariés pendant l’heure du déjeuner. Elle rend compte de l’activité et des décisions prises. Ensuite chacun peut discuter et débattre de ces informations avec l’administrateur présent. »

Gros plan sur une tête de machine à coudre dans le local des Atelières à Villeurbanne
D'année en année, le tissu coopératif français se renforce (Photo Les Atelières)

Dans un univers instable et concurrentiel, le modèle présente aussi son intérêt : « Notre force, c’est cette obligation de consacrer une part de notre résultat à de l’investissement. Chez Up, nous avons décidé d’y allouer 45%. Dès lors que l’activité fonctionne bien, un cercle vertueux se met alors en place. Nous avons aussi l’avantage de ne pas dépendre d’actionnaires extérieurs. » En 2016, le groupe Up a réalisé un chiffre d’affaires de 445 millions d’euros, en hausse de 28% sur un an.

Mis en lumière par le destin quelque peu extraordinaire des ex-Lejaby, le modèle coopératif a donc de quoi séduire. Et fait d’ailleurs de plus en plus de convaincus : « Au cours des quatre dernières années, le nombre de SCOP et de SCIC s’est accru de 22% et leurs effectifs de 15% », indique la CG Scop. En 2016, les créations de SCOP et de SCIC ont augmenté de 4% par rapport à l’année précédente, pour représenter au total 2 991 sociétés.

Un essor qui ne surprend pas Arnaud Breuil, du groupe Up : « On voit bien aujourd’hui que les personnes cherchent à donner du contenu et du sens à leur parcours professionnel. Après la crise de 2008, il y a eu une sorte de prise de conscience collective, on veut participer à une entreprise de personnes plutôt qu’à une entreprise de capitaux. » Pour ce salarié devenu sociétaire en 2012, travailler en entreprise coopérative c’est avoir « le sentiment que l’entreprise nous appartient et il est donc beaucoup plus facile de s’y investir ».

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

Dans la longue liste des savoir-faire et entreprises françaises disparaissant au profit de la délocalisation, l’histoire des couturières de Lejaby est sans aucun doute l’une de celles qui m’a le plus marquée. Avoir grandi dans l’Ain et fait mes études à Lyon n’y est certainement pas pour rien. Le choix de créer leur propre entreprise, qui plus est sous le modèle coopératif, non plus : le projet d’une société dont les salariés seraient les patrons me semblait très inspirant. Malheureusement, l’aventure Les Atelières a pris fin après trois petites années. Leur statut de SCIC a-t-il, au moins en partie, été responsable de cet échec ? C’est une question que j’ai tenu à poser à Muriel Pernin, la présidente de la société.

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