Le poids des mo(r)ts, le choc des photos

La photo du petit Aylan, retrouvé mort sur une plage turque en septembre 2015, a ému le monde entier. Derrière l’objectif campait une jeune photographe indépendante, qui, avec ses confrères, met des images sur les troubles et conflits qui agitent le monde. Un travail délicat pour les reporters : comment trouver le juste équilibre sans tomber dans le voyeurisme ou l’esthétisation outrancière de la violence ?

par Thomas Deszpot
9 min
Cliché du jeune réfugié syrien Aylan Shenu, retrouvé mort sur les côtes turques en septembre 2015.
Le jeune syrien Aylan Shenu, retrouvé mort sur une plage de Bordum, en Turquie. (NILUFER DEMIR / DOGAN NEWS AGENCY / AFP PHOTO)

Attention

Nous attirons l’attention de nos lecteurs sur le caractère potentiellement choquant de plusieurs images présentes dans cet article.


Inerte, allongé sur le ventre face à la mer, Aylan Shenu a péri comme tant d’autres avant lui lors d’une traversée de la Méditerranée. Ce jeune réfugié syrien, fuyant la guerre avec sa famille, avait à peine quatre ans lorsque les autorités turques l’ont retrouvé mort, le 2 septembre 2015.

Son décès aurait pu rester anonyme. Vêtu d’un t-shirt au rouge vif, le garçonnet est pourtant devenu un symbole. Les clichés de sa dépouille, réalisés sur une plage non loin de la touristique ville de Bodrum, ont fait le tour du monde. Derrière l’objectif ce jour-là, une certaine Nilüfer Dumir. Photojournaliste basée dans la région, elle couvrait depuis plusieurs années les migrations et les drames humains qu’elles entraînent. Lorsqu’elle a découvert le corps du jeune Syrien, elle est restée prostrée un instant : « J’ai été très choquée au départ, mais je me suis reprise très vite. Je me suis dit que je pouvais témoigner du drame que vivent ces gens. Il fallait que je prenne cette photo et je n’ai plus hésité », témoignait-elle quelques jours plus tard.

Il y a donc bien des images qu’on ne peut pas montrer

Le visage d’Aylan, tourné vers le sable, est resté invisible. Peut-être le caractère impersonnel de sa dépouille a-t-il contribué à faire de lui un symbole. Son frère Galip, âgé de cinq ans, gisait non loin, lui aussi victime de cette traversée. Aucun média n’a publié les images de l’aîné, et pour cause : son visage, tourné vers le ciel, devenait ainsi totalement reconnaissable. « Il y a donc bien des images qu’on ne peut pas montrer. Trop violentes, trop dérangeantes, elles ne passent pas le filtre de l’acceptation médiatique », écrivait sur son blog le chercheur André Gunthert.

Limites physiques, psychologiques, géographiques

Lorsque la photojournaliste Nilüfer Dumir a assisté à cette scène tragique, elle n’a pas hésité à saisir son appareil : « La seule chose que je peux faire sur le moment, c’est mon métier. » Pour elle comme pour ses confrères, représenter la violence relève d’un défi permanent. Le besoin d’informer prévaut, mais la frontière avec le voyeurisme s’avère parfois ténue.

« En général, la presse n’a pas forcément d’états d’âme pour montrer la mort à l’étranger », glisse Louis Witter, photojournaliste indépendant, passé notamment par l’Ukraine ou l’Irak. « Je pense par exemple à la Centrafrique. J’ai été choqué de voir que face aux clichés du Bataclan, on observe une levée de boucliers. Est-ce que les photos de l’intérieur de la salle étaient informatives ou était-ce du voyeurisme ? Je n’ai absolument pas la réponse à ça… Des gens qui les ont vues m’ont dit qu’ils n’auraient pas eu conscience de la violence inouïe que ça a été sans ce témoignage. »

Un char américain stationne lors d'une mission sur le sol irakien
Des soldats américains mobilisés sur le front irakien en 2005. (Image domaine public)

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— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

La Fabrique de l'info

Il y a quelques mois, j’ai travaillé sur la délicate question des retouches photo. L’occasion de tordre le cou à certaines idées préconçues et de donner la parole à des professionnels de l’image, familiers de ces questions. Nous avons à l’époque invité nos lecteurs à choisir une manière d’approfondir ce sujet, par le biais d’un sondage. La proposition retenue a été la suivante : « l’esthétisation de la violence dans le photojournalisme ». Voici aujourd’hui l’article qui en découle, fruit de rencontres avec des photojournalistes autant qu’avec les professionnels qui donnent une résonance à leurs images.

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