Chez France Telecom, ces salariés « devenus des déchets »

Quand une société impose sans ménagement un plan de départs volontaires, on appelle ça un plan de départs forcés. C’est l’histoire de France Télécom au milieu des années 2000. C’est aussi celle des 35 salariés qui se sont suicidés et de ceux qui sont sortis « par la fenêtre ou par la porte », comme l’avait demandé Didier Lombard, le président de France Télécom de l’époque.

par Claire Berthelemy
9 min
La solitude et l'isolement au travail
La solitude et l'isolement au travail (Illustration CC BY Sgt Pepper57)

­Quand le 1er septembre 2004, l’État vend en partie les parts qu’il détient de France Télécom, personne ou presque ne se doute de ce qu’il va se passer. Dès lors, les objectifs de l’entreprise changent : il ne s’agit plus d’assurer une mission de service public, il faut vendre. Et pour cela, le plan est bien rôdé. Répondant au doux nom de NexT et prévu pour les années 2006 à 2008, il a pour but de dégraisser les effectifs. Autrement dit, réduire drastiquement la voilure. C’est le PDG d’alors, Didier Lombard, qui l’annonce en octobre 2006 : en deux ans, il faudra supprimer 22 000 postes, sans licenciements, changer 10 000 personnes de services et embaucher 6 000 « nouveaux talents ». « Il faut sortir de la sorte de la position ‘mère poule’. […] Ce sera un peu plus dirigiste que par le passé […] En 2007, je ferai [ces départs, NDLR] d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte. »

Certains, acculés, le prendront au mot : une trentaine de salariés s’est donné la mort entre 2008 et 2009. Rencontre avec Danièle Linhart, sociologue du travail et à l’époque membre de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom, entité montée par les syndicats et salariés pour recenser les employés en souffrance. Et tenter d’en sauver (au moins) certains.

Voici deux exemples que l’on a pu observer chez France Télécom : un salarié refusant de partir en retraite voit sa voiture de fonction supprimée ; une autre, en rentrant de vacances, découvre que son badge d’accès ne fonctionne plus et qu’elle n’a plus de bureau. Comment en arrive-t-on là ?

Sans rentrer dans la psychologie des managers, il faut comprendre qu’ils ont des missions, des objectifs qu’on leur donne. Une certaine idéologie entourait l’époque : nous étions à un moment — et nous y sommes encore —, où « il va de soi » qu’il est nécessaire de se moderniser et qu’une partie des entreprises publiques doit prendre un virage commercial, vers la privatisation. Il y a alors un déversement des logiques de management du privé dans toute la sphère publique. Les préoccupations de rentabilité, d’efficacité et de performance sont présentées comme un impératif, il en va de l’avenir de la France.

Un homme descend au plus profond du métro
Le travail, une longue descente ? (Illustration CC BY Transformer18)

Parmi les salariés de France Télécom, personne n’a joué le rôle de garde-fou ?

Cette idéologie, qui fonde et légitime les pratiques des managers, s’appuie sur une opinion publique relativement défavorable aux salariés français depuis un certain temps, elle-même largement modelée par les médias et les discours politiques. L’opinion publique considère que les salariés ont trop de privilèges, trop d’acquis et trop d’avantages, qu’ils ne sont pas courageux.

L’opinion publique considère que les salariés ont trop de privilèges

Avoir sa place dans l’entreprise demande de la force de caractère, de la bonne volonté et de ne pas être paresseux, comme le mettait en valeur la campagne de Nicolas Sarkozy [de 2006-2007, NDLR] autour de la réhabilitation de la valeur travail. Pourtant, c’est contraire aux enquêtes comparatives européennes qui montrent l’importance de l’engagement des Français dans le travail ! Malgré cela, l’opinion publique considère qu’il y a trop de fonctionnaires et un code du travail obèse, qui protège trop le salarié. La plainte des salariés de France Télécom n’est alors pas audible, puisqu’il faut « accepter de se retrousser les manches ». C’est très à la mode dans tous les textes managériaux, cette idée qu’il faut « savoir sortir de sa zone de confort ».

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— Journaliste

Petite, je voulais être journaliste. Adulte –  et moins par formation que par conviction – je le suis devenue. Entre les deux états, j’ai toujours posé beaucoup de questions pour comprendre le monde. Aujourd’hui, je cherche à comprendre quels enjeux se cachent derrière les problématiques de la société contemporaine : du nucléaire à la fiscalité en passant par les géants du Net, il n’y a qu’un pas (le mien).
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La Fabrique de l'info

EDF, La Poste, l’ANPE, ou encore France Télécom, sont toutes des entreprises (ou services) avec lesquelles j’ai grandi, avec lesquelles ma génération et les précédentes ont grandi. Mes grands-parents et d’autres également. Elles ont marqué nos souvenirs. ErdF, la filiale d’EDF, a quitté GrdF et est devenue Enedis, Gaz de France a fusionné avec Suez pour former Engie. Pour le meilleur et pour le pire, les Assedic ont épousé l’ANPE et ont accouché de Pôle emploi, La Poste fait des téléphones et des cartes bancaires, France Télécom s’appelle maintenant Orange et obéit à des exigences de rentabilité maximum, avec toujours moins de personnel (96 000 chez Orange, 110 000 chez FT au moment des suicides). La souffrance au travail — dans ces grandes entreprises —, est bien réelle : tout le monde obéit à personne et tout le monde en même temps, des anglicismes tapissent les PowerPoints, à la manière de grandes entreprises privées. La série de suicides (35 en deux ans) imputée aux conditions de travail des salariés de France Télécom, suite à la mise en concurrence et à la privatisation, témoigne d’un énorme malaise. Pourquoi ces salariés se sont-ils sacrifiés pour l’entreprise ? Pourquoi ne sont-ils pas partis pour sauver leur peau ? La réponse est bien plus complexe que la question.

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