Les deux visages de Paris Plages

« Offrir des vacances aux Parisiens qui ne partent pas ». Voilà l’ambition affichée par Bertrand Delanoë, maire de Paris, lors du lancement de l’opération Paris Plages en 2002. Désormais, parasols et transats retrouvent chaque été leur place sur les berges de Seine et autour du bassin de la Villette. Mais ceux qui viennent s’y prélasser sont-ils vraiment ceux qui peinent à se payer des vacances ?

par Zoé Baillet
9 min
Sur les quais de Seine, à Paris, des promeneurs profitent des transats installés à l'occasion de Paris Plages.
Paris Plages, l'allié de ceux qui ne partent pas ? (Photo CC BY-SA Zoé Baillet)

« C’était trop cool maman ! ». À peine sorti du pédalo, un jeune blondinet sautille sur le quai. Au-dessus de sa tête, une fillette vient de débouler, agrippée à une tyrolienne, et ne peut réprimer un cri. Une fois descendue, elle ira peut-être faire un saut dans l’eau ou une partie de baby-foot. Pendant ce temps-là, les plus grands se détendent dans une chaise longue ou sirotent un verre, surveillant du coin de l’oeil leur progéniture. Ce jeudi après-midi, il ne fait peut-être pas très chaud, mais ni le vent ni les quelques nuages couvrant le ciel n’empêchent la foule de se réunir autour du bassin de la Villette, dans le 19e arrondissement de Paris, pour profiter de l’opération Paris Plages.

Sur les pavés, la plage

Du sable (enfin pas cette année), des transats, des parasols, des cabanons en bois… Depuis quinze ans maintenant, Paris réunit chaque été tous les ingrédients de la plage en pleine ville. Cette idée saugrenue, c’est Bertrand Delanoë, alors maire de la capitale, qui l’a instaurée en 2002.

Un concept que Saint-Quentin, dans les Hauts-de-France, a été la première à développer, quelques années plus tôt, en 1996. « Saint-Quentin est une ville industrielle, la population ici possède des revenus inférieurs à la moyenne nationale », expose Frédérique Macarez, maire de la sous-préfecture de l’Aisne. « Lorsque Pierre André [maire de Saint-Quentin de 1995 à 2010] a lancé cette opération, l’idée était vraiment d’offrir un coin de plage à tous ces habitants qui ne partent pas. Que les enfants, en septembre, lorsqu’ils reprennent l’école, puissent tous avoir quelque chose à raconter de leur été », poursuit celle qui a travaillé aux côtés de l’ancien édile dès 2000.

Offrir des vacances à ceux qui ne partent pas, c’est aussi une ambition que Bertrand Delanoë n’a pas manqué d’afficher lors de l’inauguration de sa plage made in Paris. « Je rappelle quand même qu’il y a beaucoup de Parisiens ou d’habitants de la région parisienne qui ne partent pas en vacances, c’est d’abord pour eux », insiste ainsi le maire, interrogé en direct durant le 20 heures de France 2, le 21 juillet 2002. Déjà, les mêmes oriflammes et parasols bleus ornent la voie Georges Pompidou, entre le pont des Arts et le pont Sully, en plein coeur de Paris, accompagnés de palmiers et de grands parterres de gazon. Animations ludiques et sportives, buvettes et bals musette complètent le tableau. Une recette finalement très proche de celle qui continue d’exister quinze ans plus tard, en 2017, et déjà gagnante, puisqu’en cette première journée, le public est au rendez-vous : « On me dit 600 000 [visiteurs] », savoure Bertrand Delanoë face caméra. À cette époque, seules les berges de Seine sont aménagées. Le bassin de la Villette, lui, est venu s’ajouter à la fête en 2007.

Des enfants jouent comme à la plage
Une plage en plein Paris, l'idée folle de Bertrand Delanoë en 2002 (Photo CC BY-SA Zoé Baillet)
Pour Paris, la première des ambitions était urbanistique

« Pour Paris, la première des ambitions était urbanistique », commente Benjamin Pradel, sociologue urbaniste. De 2005 à 2010, il a réalisé une thèse autour de l’urbanisme temporaire et de l’urbanité événementielle, un sujet pour lequel il s’est penché en détail sur l’opération Paris Plages. « La municipalité travaillait sur la réappropriation des voies sur berges, elle voulait réduire la place de l’automobile, réconcilier Paris avec la Seine. Paris Plages devait servir cette ambition. » Durant l’été 2001, quelques semaines après son élection à la tête de la capitale, Bertrand Delanoë coupe en effet la voie Georges Pompidou à la circulation, entre le 15 juillet et le 15 août. Poursuivant et développant l’action de son prédécesseur, Jean Tibéri, à l’origine de la piétonnisation des voies sur berges le dimanche. Mais à en croire les images de France 3 Paris à l’époque, les promeneurs ou pique-niqueurs ne se bousculent pas, loin de là.

Les vacances en bas de chez soi

Qu’à cela ne tienne, des mesures vont être prises pour faire en sorte que les Parisiens s’emparent du lieu. « On est en train de regarder tout ce qu’on peut augmenter en matière d’attractions, d’activités culturelles sur cette période. Il faut qu’on regarde aussi la possibilité d’installer des buvettes le long de ces voies sur berges, toutes ces choses qui vont permettre progressivement de donner une vie à cette opération », développe Denis Baupin, alors adjoint aux Transports. Un an plus tard, le concept de plage urbaine est inauguré. « Bien sûr, le discours urbanistique ne pouvait pas être le seul. Alors le discours social, qui se basait sur la possibilité pour les Parisiens qui ne partent pas de profiter de Paris Plages, est venu s’ajouter et a été très repris par les médias », retrace Benjamin Pradel.

Ne s’agissait-il alors que d’un effet d’annonce ? Sur les bords du bassin de la Villette, Elsa et sa petite soeur Eva passent de table en table et de jeu en jeu sur le stand que tient le Cafézoïde, un café culturel pour les enfants dont les locaux se trouvent à quelques mètres de là. « On vient ici depuis deux ans », expliquent en choeur les deux jeunes filles, âgées de 13 et 8 ans. « Avant on ne connaissait pas ». Elles qui ne sont pas parties en vacances depuis quatre ans aiment s’occuper ici, d’autant que tout est gratuit. Habitant à quelques rues seulement, elles viennent toutes seules, à pied, sans que cela n’inquiète leurs parents.

Paris Plages, on l’attend chaque année

Comme elles, les habitants et enfants du 19e sont nombreux à profiter des lieux. À l’instar de Khadija et Mebarka, deux mamans installées dans le quartier depuis plus de 10 ans. « Paris Plages, on l’attend chaque année », indiquent-elles, l’une vaquant à son activité d’assistante maternelle pendant que ses quatre enfants vadrouillent, l’autre observant ses trois filles en train de nager dans l’un des bassins de baignade installés pour la première fois cette année.

Les trois bassins en eau vive installée dans le bassin de la Villette, lors de l'édition 2017 de Paris Plages.
Toujours pas de mer, mais de la baignade en eau vive cette année à Paris Plages (Photo CC BY-SA Zoé Baillet)

En août, Mebarka partira une semaine, « mais juste une, car tout coûte cher ». Pour le reste de l’été, « Paris Plages ne remplace pas les vacances, mais ça nous change quand même du quotidien ». Alors qu’elle apprécie retrouver les quais du bassin de la Villette le soir après le travail, elle a remarqué que les mêmes visages revenaient beaucoup. Anton, qui anime le stand des baby-foot, tend une balle au groupe de marmots qui vient de refaire la queue pour bénéficier d’un nouveau round de quinze minutes avant d’expliquer : « Ce ne sont quasi que des gamins du quartier, les parents viennent à l’ouverture et nous disent ‘On vous laisse les gosses’ ».

À l’aise dans leurs tongs

« Près de l’Hôtel de Ville et sur les berges de Seine, le succès a rapidement été au rendez-vous », se souvient François Dagnaud, actuel maire du 19e arrondissement de Paris et ancien adjoint de Bertrand Delanoë. Paris Plages a effectivement réuni 2,3 millions de personnes en 2002, 3,8 millions en 2005. « C’est un site très touristique, mais c’était peut-être un peu loin pour les gamins des arrondissements périphériques… », poursuit l’élu.

Des arrondissements — le 18e, le 19e et le 20e principalement — qui concentrent les populations les moins aisées de Paris intra-muros. François Dagnaud veut croire que « le bassin de la Villette était le bon endroit pour aller au bout de cette ambition d’offrir des vacances à ceux qui ne partent pas ». Ouvrir un deuxième site Paris Plages ici permettait aussi de mettre en valeur un espace fraîchement réhabilité après des années de travaux, relatait dans sa thèse le sociologue Benjamin Pradel, en 2010.

On ne se sent plus dans le rapport de classes habituel

Autour de ce bassin qu’elles connaissent bien, il est vrai que Khadija, Mebarka et les autres se sentent bien. L’air de la plage contribue à mettre à l’aise les Parisiens, même les plus défavorisés. « Installer une plage dans un environnement extrêmement urbain est une manière de faire la ville autrement, de générer du rassemblement pacifique, convivial et d’encourager une coexistence entre gens très différents », indique Emmanuelle Lallement, ethnologue spécialiste de la ville et auteure de « Paris-Plage : une fausse plage pour une vraie ville ? Essai sur le détournement balnéaire urbain » (2008). Comment ? « L’effet de décalage avec le quotidien y est pour beaucoup, on ne se sent plus dans le rapport de classes habituel ».

D’autant qu’à la plage, nous faisons finalement tous la même chose dans la même tenue, de quoi effacer bon nombre de marqueurs sociaux, poursuit la chercheuse. Ajoutez à cela des activités gratuites et chacun peut venir s’adonner à des loisirs qu’il ne pourrait s’offrir ailleurs, sans se sentir différent des autres. Ou pas à sa place. « Ce rassemblement urbain constitue l’un des grands enjeux de nos villes actuellement », complète Emmanuelle Lallement. Nombre de communes et métropoles, en France et dans le monde, ont d’ailleurs copié le modèle de Paris Plages.

« Un autre monde »

Mais pour les habitants du 19e, rester près de chez soi, dans un environnement familier, s’avère aussi indispensable pour se décider à aller profiter d’une opération comme Paris Plages. L’étude de public menée par le sociologue urbaniste Benjamin Pradel en 2007 montrait d’ailleurs que chaque site du rendez-vous estival rassemblait d’abord des populations résidant à proximité. Il écrivait dans sa thèse en 2010 : « Le bassin de la Villette fonctionne d’abord comme un espace de proximité. Son public est composé de 74% de Parisiens et 22% de Franciliens. Les populations du 18e et 19e arrondissement sont les plus représentées ».

Vue sur les berges de Seine aménagées spécialement pour Paris Plages
La Villette ou les berges de Seine ? À chacun son ambiance pendant Paris Plages (Photo CC BY-SA Zoé Baillet)

« Les berges de Seine ? Là-bas, c’est un autre monde », considère Khadija, l’assistante maternelle. « Je ne m’y sens pas à l’aise, il n’y a pas d’échange, pas la même relation à l’autre, les gens y vont pour se faire voir », estime la maman de quatre enfants. En 2007, Benjamin Pradel avait observé que les populations des 3e, 4e et 5e arrondissements étaient fortement représentées sur la voie Georges Pompidou. Mais que des habitants du 12e, du 18e et du 20e s’y rendaient également en nombre, démontrant « que le lieu exerce une attractivité au-delà des zones qui le jouxtent ». Pour autant, dix ans plus tard, il voit de quoi Khadija veut parler : « Même si on observe un peu de mixité, la population qui fréquente les berges de Seine est relativement jeune, bien portante, elle se montre facilement à un flux de visiteurs », commente-t-il. « C’est un lieu où on regarde, où on est regardé et où on sait qu’on est regardé. »

Ça fait quand même très ‘parisien’ ici…

Lorsque l’on s’y balade, on ne met effectivement pas longtemps à se rendre compte du changement d’ambiance… et de public. Dans les allées, les enfants sont nettement moins nombreux, le silence est de mise. Les vêtements suffisent déjà à remarquer la présence d’une population plus aisée. Les prix affichés aux buvettes — une pinte de bière coûte environ deux fois plus qu’à la Villette, 8 euros au lieu de 4 — n’y sont peut-être pas pour rien. Les bribes d’anglais ou autres langues étrangères entendues çà et là montrent aussi que les touristes ne manquent pas.

David, en pleine session pétanque avec ses enfants, arrive de Villejuif, au sud de Paris. S’il est là aujourd’hui, c’est parce qu’il accueille chez lui une amie bulgare et sa fille, qui souhaitaient bien entendu visiter la capitale. Le site de la Villette ? Il n’en avait même pas connaissance. Quant à la dimension « sociale » de l’opération Paris Plages, pas vraiment non plus : « J’ai l’impression que ça fait quand même très ‘parisien’ ici… ».

Mixité mitigée

« Bien sûr que c’est très populaire d’un côté, et beaucoup plus bobo, touristique de l’autre », commente Jean Vuillermoz, ancien conseiller du 19e arrondissement et président du groupe communiste au conseil de Paris de 2001 à 2008. « Si vous avez une culture de Paris, vous savez que les gens ne se retrouvent pas facilement, qu’ils restent très implantés dans leurs quartiers. »

Peut-être encore davantage lorsqu’il s’agit de populations issues d’un milieu populaire, à écouter les coordinateurs de l’association du quartier Saint-Bernard, dans le 11e : « Nous n’avons aucune famille qui se rende à Paris plages », indiquent-ils, en secouant la tête. « Elles n’ont pas le sentiment que ce lieu leur est destiné, et puis il y a quelque chose de culturel, elles n’auront pas le déclic d’aller faire des activités de loisirs et n’iront pas d’elles-mêmes dans des lieux dont elles ne sont pas coutumières. »

Ils se perçoivent le plus souvent comme des étrangers

Un discours qui fait écho aux recherches du sociologue Fabien Truong, auteur de l’article « Au-delà et en deçà du périphérique » dans la revue Métropoles en 2012. Les lycéens de Seine-Saint-Denis qu’il a interrogés évoquent un « Paris Musée », le Paris culturel et historique, dans lequel « ils se perçoivent […] le plus souvent comme des étrangers », qui ne serait « ‘pas fait pour eux’ […] comme si sa grandeur ne faisait que refléter, par contraposition, le manque d’histoire, de culture et de prestige de leur environnement immédiat. » Un sentiment d’illégitimité qui pousse à rester chez soi, dans des lieux qui nous ressemblent, à préférer La Villette aux berges de Seine, ou les plages urbaines installées dans plusieurs villes franciliennes, comme La Courneuve, Bobigny, Argenteuil….

Alors offrir des vacances aux Parisiens qui ne partent pas ? Oui, mais en allant à eux plutôt qu’en tentant de les amener là où ils ne vont pas. Une réalité que la mairie de Paris pourrait avoir intégrée, elle qui accompagne depuis quelques années des délocalisations de Paris Plages — au complexe sportif Louis Lumière (20e arrondissement), au stade Élisabeth (14e arrondissement) —, et soutient Clichy Plages. « Il existait une vraie volonté de rassembler les Parisiens », insiste l’ancien conseiller municipal Jean Vuillermoz. « Mais la prétention est une chose, la réalité une autre… Ce n’est finalement pas comme ça que les choses se sont passées. »

— Journaliste

On me reproche souvent d’être trop curieuse, alors j’ai fait en sorte que mon métier soit de poser des questions. Depuis, j’en profite au quotidien pour apprendre de l’autre et tenter de mieux cerner notre société et ses enjeux.

La Fabrique de l'info

Parisienne d’état depuis un peu moins d’un an, j’ai mis les pieds à Paris Plages pour la première fois l’été dernier. Je dois bien l’avouer, en me baladant sur les berges de Seine, je voyais cet événement avant tout comme une vitrine touristique de plus pour la capitale. C’est donc assez surprise que j’ai eu vent, dernièrement, de l’argument mis en avant par Bertrand Delanoë en 2002 : Paris Plages est censé offrir des vacances aux Parisiens qui ne partent pas ?! Appareil photo sur le dos, calepin dans les mains, j’ai décidé d’aller voir de plus près qui s’y rendait. J’ai alors découvert un espace « balnéaire » coupé en deux, au sens propre comme au figuré.

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