En Irlande du Nord, la guerre est terminée mais pas oubliée

L’émotion après le « Bloody Sunday », les cagoules noires de l’Armée républicaine irlandaise (IRA)… Toutes celles et ceux qui ont plus de 30 ans se souviennent du conflit identitaire qui a opposé nationalistes et unionistes en Irlande du Nord. Il y a presque vingt ans, le 10 avril 1998, les accords du Vendredi saint y mettaient fin. Une nouvelle considérée dans le monde entier comme une réussite. Pourtant, de Belfast à Londonderry, une partie de la population peine encore aujourd’hui à tourner la page.

par Manon Deniau, Yann Levy
10 min
Un groupe d’adolescent remonte une rue de Derry en marge de la commémoration du du Bloody Sunday. (© Yann Levy / Hans Lucas)
Un groupe d’adolescents remonte une rue de Derry en marge de la commémoration du Bloody Sunday. (© Yann Levy / Hans Lucas)

« Tour de Belfast ? Vous voulez faire un tour de Belfast ? » Les employés des organisations touristiques, habillés en rouge du manteau à la casquette, répètent à tue-tête cette question à celles et ceux qui croisent leur chemin. Les badauds profitent des rares rayons de soleil pour pique-niquer sur les parterres, en bas de l’imposante mairie blanche surmontée d’un dôme vert. En face, la principale rue piétonne de la capitale nord-irlandaise ne désemplit pas. La foule déambule dans cette avenue récente, où s’étalent à perte de vue magasins de souvenirs, banques, chaînes de restauration rapide et enseignes de prêt-à-porter.

De prime abord, Belfast ressemble à n’importe quelle grande capitale européenne. Difficile de réaliser qu’il y a encore 20 ans, voitures brûlées, commerces détruits et civils régulièrement tués faisaient partie de son quotidien. Jusqu’en 1998, cette ancienne ville industrielle prospère a constitué le principal théâtre d’une guerre civile qui a déchiré la province d’Ulster pendant une trentaine d’années. Et fait au total plus de 3 500 morts. Cette période de l’histoire douloureuse, généralement appelée « Troubles », résulte de tensions présentes depuis la fin du XIXe siècle sur l’île d’Irlande. Se sont affrontés, d’un côté, les nationalistes irlandais, majoritairement catholiques, qui se battaient pour l’indépendance de leur nation appartenant à l’Empire britannique ; et de l’autre, les unionistes, principalement protestants, qui souhaitaient demeurer sous la gouvernance de la reine d’Angleterre.

Pour mieux comprendre le quotidien de l’époque, nous avons rendez-vous avec Joe Baker, guide touristique et historien formé sur le tas. L’homme de 52 ans, presque chauve, regard taquin et vêtu d’un costume gris, nous emmène là où il a grandi, au cœur du conflit. Direction New Lodge, le quartier nord de la ville, à une quinzaine de minutes à pied de l’hôtel municipal. 566 personnes ont péri dans ce district, ce qui en fait l’un des endroits les plus touchés par la guerre en Irlande du Nord, avec Belfast-Ouest, premier bastion catholique de la province.

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— Journaliste indépendante

Plus intellectuelle que manuelle, j’ai rapidement compris petite que je n’étais pas faite pour être fleuriste. Je me suis donc ravisée et depuis mes 14 ans, je me suis mise bille en tête de devenir journaliste, tant bien que mal. C’est désormais chose faite dix ans après, installée en tant qu’indépendante en Irlande.

— Journaliste indépendant

Ancien travailleur social, je suis devenu photographe professionnel par passion. J’écris aussi quand appuyer sur le bouton ne me suffit pas. Je vais là où mes interrogations me poussent mais certaines questions sont plus récurrentes que d’autres : les cultures urbaines, le corps et le genre, la jeunesse et les rapports de domination. Ces grands axes m’ont permis de travailler sur les questions du Queer, du transgenre, du sport féminin, mais aussi sur l’Irlande du Nord ou la société civile israélienne et palestinienne. J’ai aussi co-réalisé Soley, un film documentaire sur les rêves de jeunes boxeurs à Cité Soleil (Port au Prince, Haïti) souhaitant se soustraire à l’influence de gangs.

La Fabrique de l'info

Manon Deniau : Je n’ai aucun souvenir du conflit nord-irlandais : j’avais quatre ans et demi lorsque les accords de paix ont été signés. Cependant, amoureuse de l’Irlande et de ses luttes identitaires, j’ai dévoré les livres de Sorj Chalandon, à l’époque journaliste correspondant pour Libération en Irlande du Nord. On retrouve encore dans les rues de Derry ou Belfast ce côté brut, dur, sans détour qui ressort de ses livres.
Comment parler des « Troubles », un sujet tant de fois traité ? Comment parler de la guerre sans prendre de parti pris ? Je me suis posée ces questions énormément de fois lors du reportage. C’est un fait, les Catholiques sont beaucoup plus accessibles que les Protestants. Difficile également de discuter avec des femmes — qui ont pourtant eu un rôle important —, mon seul regret.

Yann Levy : Je me suis rendu pour la première fois en Irlande du Nord peu de temps après les accords du Vendredi saint. Lors de ce premier voyage, je me suis lié d’amitié avec quelques punks de Belfast. J’y suis ensuite retourné régulièrement. J’aimais traîner avec eux dans les concerts, les pubs et les rues de la ville. Avec le temps, je suis devenu photographe professionnel. Je ne voulais pas travailler, publier sur l’Irlande du Nord. Pour moi, la paix allait de soit, un processus inéluctable et forcément positif. Comme le disaient mes amis, ce n’était pas parfait, mais il n’y avait rien de mieux en attendant. Avec la crise financière, la gentrification de la ville et les émeutes pour le drapeau en décembre 2012, j’ai compris que le processus de paix n’allait pas de soi, que le chemin serait encore long. J’ai alors décidé de tout reprendre depuis le début en arpentant des heures durant les rues de la ville. J’ai souhaité prendre le contre-pied de mes idéaux et de mes affinités personnelles. J’ai commencé à tenter de comprendre ce qu’est cette culture que les loyalistes craignent de perdre en multipliant les entretiens et les photographies. En parallèle de cette recherche, je travaille sur la mémoire du Bloody Sunday à Derry, le massacre d’État qui a plongé l’Ulster dans 30 ans de guerre civile. Je ne sais pas si ce travail prendra fin un jour mais je suis persuadé que les clés d’une paix durable en Irlande du Nord nous permettrons de mettre un terme à de nombreux autres conflits dans le monde.

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