Par millions, nos smartphones échappent encore au recyclage

En moyenne, un Français change son téléphone portable tous les deux ans. De nombreux appareils en fin de vie devraient donc inonder les réseaux de recyclage spécialisés. Il n’en est rien. Nous sommes en effet des millions à laisser sommeiller nos anciens téléphones dans des tiroirs, avec les précieuses ressources qu’ils renferment. Une mauvaise habitude que les acteurs du recyclage tentent aujourd’hui de bousculer.

par Thomas Deszpot
9 min
Un grand sac rempli de vieux téléphones portables. On en compte plusieurs centaines.
Faire recycler son vieux téléphone, un geste encore loin d'être devenu un réflexe. (Crédit photo : CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

Lorsque Marie-Christine Blandin s’est penchée en 2016 sur le cycle de vie de nos smartphones, l’ancienne sénatrice écologiste du Nord a enchaîné les surprises. Au terme de nombreux travaux menés avec ses collègues parlementaires, elle a présenté un rapport d’information sans appel. Celui-ci souligne « l’urgence d’une stratégie », face aux « 100 millions de téléphones portables usagés » qui sont stockés chez eux par les Français au lieu de se retrouver entre les mains d’organismes agréés. « On a été surpris des volumes qui dorment chez les particuliers », confie Marie-Christine Blandin, tout juste retraitée.

Le portable, c’est le doudou des adultes

Il existe pourtant des structures responsables de cette mission. C’est le cas d’Éco-Systèmes, organisme à but non lucratif né en 2006 et agréé par les pouvoirs publics, qui coordonne la récupération des téléphones à travers l’Hexagone. Son directeur de la collecte, Guillaume Duparay, n’est pas surpris des conclusions du rapport publié l’an passé. « On a travaillé avec des sociologues qui nous disent que le portable, c’est le doudou des adultes », lâche-t-il. « Parmi les raisons invoquées pour justifier cet attachement, il y a notamment le réusage en cas de panne. Dans la réalité par contre, cette situation s’avère très rare. Une étude auprès de 2000 ménages a établi qu’en moyenne, on compte dans chaque foyer deux à trois téléphones qui ne sont plus utilisés. »

Une seconde vie

Très lucide quant au chemin qui reste à parcourir en matière de collecte, Guillaume Duparay et ses collègues tentent d’inculquer les bons réflexes à un maximum de Français. Jusqu’au 9 décembre, l’éco-organisme se lance dans une vaste opération pour récupérer nos anciens smartphones. Dans une multitude de points de collecte, les vieux téléphones hors d’usage mobiles sont récupérés, affublés d’un code-barre puis triés. Ceux qui sont encore en état de marche peuvent être remis en circulation, tandis que les autres filent tout droit vers la case recyclage. « Si un téléphone portable ne peut pas être réemployé, il est acheminé vers un site de traitement partenaire […] pour y être dépollué et recyclé sous forme de nouvelles matières premières », précise Éco-systèmes sur son site.

Dans les coulisses de cette opération, Guillaume Duparay assure un rôle de supervision. « Notre credo, c’est la reprise de téléphones sans valeur », explique-t-il, « car beaucoup d’opérateurs et de sites internet proposent une sorte d’argus avec une reprise rémunérée. » Fort de 140 membres, Éco-systèmes coordonne le travail de 7000 personnes à travers la France, de la phase de récupération jusqu’au recyclage. Parmi ses partenaires privilégiés, les Ateliers du bocage : « On leur a confié depuis 2010 près de 2 millions de téléphones », fait remarquer Guillaume Duparay, « ce qui a notamment permis d’en revendre 250 000 une fois le tri effectué. » L’intéressé estime toutefois que ce « n’est pas encore assez, car chaque année, ce sont près de 20 millions de smartphones qui sont écoulés sur le marché français. » Et dont une grande partie sera remisée au placard une fois en fin de vie.

Chez Morphosis, les téléphones reconditionnés sont scrupuleusement testés. Une opération qu'une machine ne peut pas réaliser.
Bon nombre de smartphones usagés pourraient être réparés et remis en service. (Crédit photo : CC BY-NC-SA Thomas Deszpot)

Sans surprise, ce constat rejoint celui opéré par Marie-Christine Blandin et ses collègues sénateurs. Avant de lister leurs conclusions dans un rapport, ils ont rencontré de nombreux acteurs du secteur lors de sessions d’auditions. Des entretiens dont se souvient très bien l’ancienne parlementaire. « On a eu du mal avec les distributeurs, Orange et consorts », assure-t-elle : « Ils ont envoyé leurs fédérations. Ça s’est révélé plus simple avec un constructeur comme Apple, qui nous a avoué sans problème que son but était de vendre un maximum de téléphones possible. »

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— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

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Autant l’avouer d’emblée : j’ai un peu honte. Alors même que je bouclais cet article, je me battais avec le service après-vente d’un site chinois sur lequel je commandais un smartphone il y a quelques semaines. Comme des millions d’autres personnes cette année, j’ai contribué à l’explosion du marché des téléphones portables. Comme tant d’autres, je ne me suis pas révolté devant l’obsolescence de ces petits bijoux de technologie, dont la durabilité laisse plus qu’à désirer. Comme tant d’autres, enfin, je garde chez moi de nombreux téléphones hors d’âge dont je n’ai plus l’usage, reliques d’une époque révolue. Si ma mauvaise conscience reste intacte au moment de cliquer sur le bouton « publier », je suis heureux d’y voir plus clair quant aux moyens concrets qui existent afin de faire changer nos mauvaises habitudes. Et les miennes au passage.

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