Paris Foot Gay ou pas, la cause LGBT reste au vestiaire

En 2009, pour des raisons religieuses, une équipe de foot de Créteil a défrayé la chronique en refusant de jouer contre le Paris Foot Gay, club ouvertement gay-friendly. Cette affaire, largement médiatisée, a brisé le tabou de l’homosexualité dans le monde du ballon rond. Mais huit ans plus tard, force est de constater que la situation reste compliquée. Sur les terrains comme dans la société, l’unité reste encore bien souvent sur la touche.

par Nicolas Skopinski
12 min
Tous égaux autour du ballon ? Illustration Paris Arc en ciel
Tous égaux autour du ballon ? Illustration Paris Arc en ciel

C’est l’histoire d’un courriel de 51 mots, rédigé en octobre 2009 par une équipe de foot de Créteil (Val-de-Marne) pour refuser un match contre le Paris Foot Gay (PFG). Motif invoqué par les Cristoliens ? Leurs « principes […] de musulmans pratiquants ». Le nom de l’équipe qu’ils doivent affronter les gêne.

Disputer cette rencontre, expliquent-ils, serait contraire à leurs convictions religieuses. L’un des joueurs réagit après coup et tente maladroitement d’expliquer cette décision : « Je ne comprends pas qu’un club de foot puisse faire la publicité d’un football gay. Si un club s’appelle UMP ou Socialistes, on aurait pris exactement la même décision. On respecte les idées de chacun, mais quand on joue au foot, on les met de côté. » Les tentatives d’apaisement restent pourtant vaines. Les joueurs de Créteil Bébel ont allumé la mèche et lancé un débat jusque-là tabou : l’homosexualité dans le football.

Sans tarder, les réactions se multiplient. L’association SOS homophobie s’inquiète par exemple du « développement de discours religieux visant à discriminer certains individus, notamment les femmes et les lesbiennes, gays, bi et trans ». Les médias s’emparent de cet événement, qui devient une véritable « affaire ». En France bien sûr, mais aussi à l’étranger, où la presse se penche sur ce match avorté. L’agence de presse américaine AP publie une dépêche sur le sujet, relayée notamment par Fox News.

En l’espace de quelques jours, la controverse prend une tournure politique et institutionnelle. La secrétaire d’État chargée des Sports, Rama Yade, fait part de son indignation : « Le communautarisme n’a pas sa place dans le sport. Le sport c’est la fraternité, j’ai été très choquée. » Forcée à réagir par l’emballement médiatique, la Commission football loisir (à laquelle est rattaché le Créteil Bébel) prend la décision d’exclure le club du Val-de-Marne.

Nous préférons rester dans l’anonymat

Les dirigeants cristoliens prennent conscience de l’image très négative véhiculée par leur refus de jouer face au Paris Foot Gay. Pour éteindre l’incendie, l’idée d’une nouvelle rencontre se dessine. Ce « match de gala », comme le présente la presse, n’a finalement jamais eu lieu. Le PFG et le conseiller à la mairie de Paris Ian Brossat, qui en étaient à l’initiative, souhaitaient en effet marquer le coup. Leur idée ? Réunir sous le même maillot les joueurs des deux clubs, pour disputer 90 minutes contre une sélection de célébrités. Une mise en scène que Zahir Belgharbi décline, le président du Créteil Bébel assurant n’avoir « rien a gagner à aller jouer ce match avec des ‘people’ devant tous les médias. Nous préférons rester dans l’anonymat ». Son équipe souhaite se faire oublier et va finalement disparaître, dissoute après l’exclusion prononcée par sa fédération.

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— Journaliste indépendant

Enfant de profs de maths, j’ai fait un coming-out familial en préférant les lettres aux chiffres. Passionné par tout ce qui est du registre de la baballe avec des gaziers courant derrière, mon ego et mes coupes de cheveux d’enfance auraient dû faire de moi un joueur de foot professionnel, mais le talent est passé sans s’arrêter. Tout frustré que je suis, j’ai troqué ma Porsche imaginaire pour une vieille Clio, et les passements de jambes pour des histoires de papier.

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Je me souvenais très bien du tollé qu’avait causée l’affaire Paris Foot Gay – Créteil Bébel. Le PFG représentait pour moi un quarteron de gars fort courageux. Courageux, bien sûr, pour qui a déjà posé une phalange sur la main courante d’un stade de foot champêtre un dimanche matin et écouté son langage aussi fleuri que le gazon tondu deux semaines auparavant. Je me suis rendu compte que c’était beaucoup plus compliqué. Bien moins joli. Les dirigeants n’étaient pas des footballeurs. Ils se définissent avant tout comme des militants utilisant le football. Il y a eu des luttes intestines. Le off est légion, les uns veulent connaître ce qu’ont dit les autres avant de s’exprimer. Chacun s’attaque au bilan du voisin. Je n’ai pas eu de formation de fakir, mais j’ai souvent eu l’impression d’avancer sur des braises.

Vingt ans se sont écoulés depuis que le premier club ouvertement gay-friendly a été lancé. Il s’est divisé une première fois. Puis une deuxième. Des guerres d’hommes bien souvent, pas d’idées. Et pas l’ombre d’une action commune d’envergure, passée ou à venir. Pendant ce temps-là, dans les Ardennes, deux jeunes joueurs se sont suicidés cette année. Deux joueurs homosexuels. De quoi relativiser les bisbilles interassociatives.

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