Patrick Valentin, cinquante ans de lutte contre le chômage

Il y a un an était lancée l’expérimentation Territoire zéro chômeur. Avec une volonté de désenclaver les quartiers dits sensibles, l’essai porte en lui une véritable révolution : lutter contre le chômage et l’exclusion en offrant à chacun la possibilité d’apporter un savoir-faire à la société. À l’origine du projet, un homme, Patrick Valentin, qui se bat pour l’insertion des plus précaires depuis bientôt cinquante ans.

par Elena Scappaticci
9 min
TZC propose à toute personne privée durablement d’emploi et qui le souhaite, un emploi en contrat à durée indéterminée au SMIC, à temps choisi, et adapté à ses compétences. (CC BY - Elena Scappaticci)
TZC propose à toute personne privée durablement d’emploi et qui le souhaite, un emploi en contrat à durée indéterminée au SMIC, à temps choisi, et adapté à ses compétences. (CC BY - Elena Scappaticci)

Patrick Valentin, 74 ans au compteur, observe les mondes du travail depuis 1971, date à laquelle il a commencé à travailler pour un syndicat de patron dans la métallurgie. Témoin lucide de l’accroissement des inégalités, il quitte très vite le patronat pour rejoindre une petite association de lutte contre l’exclusion des personnes handicapées, à Amiens. Depuis, il n’a jamais baissé les bras. De son engagement en faveur de l’insertion par le travail des personnes handicapées, en passant par la lutte contre la très grande pauvreté, l’homme a été de tous les combats sociaux durant cinquante ans, expérimentant sans relâche via le monde associatif les moyens de réduire la fracture sociale.

Son dernier combat en date ? L’éradication du chômage longue durée. Aux côtés d’ATD Quart Monde, c’est lui qui est à l’origine de la mesure « Territoire zéro chômeur longue durée », validée par une loi votée à l’unanimité par les deux chambres en février 2016. Cette politique vise à tester pour cinq ans l’embauche de chômeurs de longue durée en CDI, payés au Smic pour réaliser des activités locales socialement utiles, sur dix territoires. Pour Patrick Valentin, elle est le point d’aboutissement d’un engagement qu’il résume en une formule-choc : « le droit à l’emploi pour tous ». Explications.

Dès les années 1970, tout le monde a eu le sentiment qu’on ne pourrait pas échapper à la mondialisation

Vous commencez en 1971 à travailler avec un syndicat de patrons. Vous dites que ce passage a fait naître votre intérêt pour le monde du travail. Dans quelle mesure ?

J’ai été chargé par le syndicat patronal de la métallurgie parisienne de mettre en place les plans de formation découlant de la loi. C’était un formidable observatoire de l’économie d’entreprise, du patronat  et de ses liens avec la politique. C’est d’ailleurs là que j’ai aussi pris conscience de quelque chose qui n’a fait que se confirmer depuis, malheureusement : une aggravation continue de la pauvreté, et en même temps, une croissance continue de l’enrichissement. Dès la fin des années 1970, cette fracture s’installe durablement dans la société française. Le patronat n’est pas forcément responsable de cette situation : je pense que certains des patrons avec lesquels j’ai travaillé étaient sincèrement sensibles à la question et attristés par la situation, mais aussi extrêmement impuissants. Il faut bien comprendre que c’est dû au système et non pas à un manque de volonté individuelle.

Salima, salariée d'Emerjean
À l’exception d’un bref passage dans un atelier de couture, entre 2004 et 2005, Salima n’a jamais réussi à trouver d’emploi durable avant de croiser la route d'Emerjean, l'une des dix EBE développées dans le cadre de l'expérimentation Territoire zéro chômeur de longue durée. (CC BY - Elena Scappaticci)

Dès le milieu de ces années-là, on a vu se profiler une accélération technique absolument incommensurable avec le développement de l’informatique et du numérique tous azimuts. On savait déjà que ce progrès technique fulgurant aurait pour conséquence l’explosion de la mondialisation, et donc une mise en concurrence de plus en plus violente des salariés. Mais tout le monde a eu le sentiment que c’était un système auquel on ne pourrait pas échapper.

Renforçant cette première prise de conscience, vous découvrez que le chômage frappe plus durement les personnes en situation de handicap…

En effet, mon engagement est aussi issu de cette constatation. Pour moi, c’est une verrue inacceptable dans l’idéologie du droit au travail mais qui entre en violente contradiction avec le préambule de la constitution. Celui-ci édicte le droit à l’emploi pour tous. Je me suis donc penché sur les systèmes qui existaient à ce moment-là pour tenter de les insérer. Ma première découverte a été celle de « l’aide par le travail », formalisé par la loi du 30 juin 1975. J’ai trouvé la formule assez révolutionnaire : comment être aidé par la « torture » [travail vient du mot tripalium = torture, NDRL]. Cette loi qui fixait le développement de cette stratégie de réinsertion était selon moi tout aussi révolutionnaire : elle prévoyait d’organiser le droit d’obtenir un emploi pour toutes les personnes dotées d’un handicap.

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J’ai voulu en savoir plus et j’ai donc quitté le patronat pour prendre un poste infiniment plus modeste de dirigeant d’une petite association locale à Angers. C’était vers 1975. Je suis littéralement reparti de zéro. À l’époque, cette loi donnait carte blanche aux associations pour faire des expérimentations autour de cette problématique. J’ai développé cinq Centres d’aide par le travail (CAT) en cinq ans. Pendant toutes ces années, j’ai vécu ce droit citoyen comme sur un petit nuage : on nous donnait quartier libre sur le budget, les moyens, la méthode. À l’époque, vous n’imaginez pas dans quel état étaient les hôpitaux psychiatriques : c’était une horreur. Alors je m’y rendais, je demandais aux résidents s’ils voulaient un travail, et je les embauchais. C’était aussi simple que ça. L’administration nous laissait une liberté inouïe.

Malheureusement, tout s’est arrêté avec l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, en 1981. Il a vidé la loi de 1975 de toute sa substance révolutionnaire, en posant des limites budgétaires au droit au travail institué par la loi : plus aucun budget ne pouvait être ouvert.

Ce blocage vous a-t-il permis de réorienter votre engagement ?

Comme il n’y avait plus trop de perspectives de développement de l’emploi avec le verrouillage budgétaire de la loi, je me suis donc tournée vers d’autres formes d’engagement, en créant à partir de 1981 plusieurs associations dans le logement et l’hébergement de personnes en situation de précarité. J’ai essayé de me battre pour que tout le monde puisse accéder à un minimum acceptable. Adolescent, j’avais été très marqué par l’appel de l’hiver 1954 de l’abbé Pierre. J’avais également comme figure tutélaire le père Joseph Wresinski, le fondateur d’ATD Quart-Monde. Celui-ci s’est nourri toute sa vie d’un trauma originel – son enfance, et son expérience d’une extrême pauvreté totalement méprisée – pour marteler toute sa vie que les gens avaient une valeur, quel que soit leur niveau de pauvreté. Cette période associative très riche s’est arrêtée vers la fin des années 80′, lorsqu’est apparue « l’insertion par l’activité économique » (IAE). J’ai senti qu’il y avait de nouveau des choses à faire avec ce concept.

Un salarié d'Emerjean
L'expérience consiste à proposer à toute personne privée durablement d’emploi et qui le souhaite, un emploi en contrat à durée indéterminée au SMIC, à temps choisi, et adapté à ses compétences. (CC BY - Elena Scappaticci)
L’insertion a été un moment pour accéder à un droit ; aujourd’hui elle doit être complétée

Cette nouvelle politique poussait assez loin l’idée de l’accès à l’emploi pour tous. Elle mettait notamment en place des entreprises d’insertion et des ateliers protégés [anciennes entreprises adaptées, NDLR] pour accueillir les personnes les plus éloignées de l’emploi. La nuance entre les deux est très importante : les ateliers protégés et leurs successeurs, les entreprises adaptées, sont encore dans la mouvance intellectuelle d’un droit à l’emploi ; elles prévoient donc des contrats à durée indéterminée. Les entreprises d’insertion, elles, sont des entreprises de travail temporaire : et c’est là, selon moi, le vrai talon d’Achille des politiques d’insertion qui ont été conduites depuis. On embauche des personnes en difficulté sur des durées courtes, et on se rassure de façon hypocrite en parlant d’un « tremplin » vers un avenir meilleur sans regarder la réalité. L’hypocrisie de l’insertion a quelque chose de tragique : on met en bas de l’échelle des gens en grande difficulté, on est nous même dans la sécurité et l’on dit à ceux qui sont dans l’insécurité : « débrouillez-vous pour venir jusqu’à nous ». L’insertion a été un moment pour accéder à un droit ; aujourd’hui elle doit être complétée !

Vingt ans après vos premiers engagements sur les questions de travail et d’insertion, riche de votre parcours associatif, vous estimez aujourd’hui qu’il est temps d’aller plus loin encore dans le droit à l’emploi pour tous…

J’ai eu le sentiment que cette notion « d’insertion par l’activité économique » exprimait à cette époque ce que je voulais faire, et collait parfaitement avec mes principes. Mais ce temps est désormais révolu. En fait, mon engagement suit les évolutions de la loi. Je m’adapte au gré de l’évolution de la réglementation. Je suis très pragmatique : lorsque je repère une bonne idée politique, je l’exploite jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par une idée meilleure encore ! À l’époque, la mise en place d’une politique d’insertion répondait à quelque chose que je considérais – et que je considère toujours – comme une vraie urgence : le droit à l’emploi pour tous. C’est également ce que prétend instaurer l’expérimentation « Territoire zéro chômeur longue durée » (TZC).

Justement, d’où vous vient cette idée ?

Elle est le fruit d’une réflexion collective au sein d’ATD Quart Monde. En 2012, l’association est venue me chercher, et j’ai relancé toute ma réflexion entamée en 1975 en l’adaptant à 2012 et aux progrès de la législation. Pendant quatre ans, on a réfléchi collectivement à une idée qui permettrait de convaincre et de rassembler tout le monde, à droite comme à gauche. On y est arrivés grâce à l’énorme force médiatique et relationnelle d’ATD Quart Monde. Il y a eu aussi une sorte d’alignement des planètes avec deux hommes providentiels : Laurent Grandguillaume, à l’époque député PS de la Côte d’Or, et Michel de Virville [conseiller maître à la Cour des comptes et secrétaire général du groupe automobile Renault, NDRL], qui ont fait en sorte que la loi validant l’expérimentation soit votée à l’unanimité par les deux chambres. Une fois la loi promulguée, le 29 février 2016, il a fallu créer les conditions concrètes de l’expérimentation. Puis lancer l’appel à projets qui permettrait de désigner les territoires choisis pour l’expérimentation. Certains d’entre eux n’ont réellement pris part à l’expérience qu’en juin 2017… Tout ceci a pris un temps fou.

Ce temps long de la mise en oeuvre semble vous agacer tout particulièrement ?

Je dénonce depuis des années la sécurité juridique dont on entoure tout ce qui se crée sur le terrain social ainsi que notre peur du risque. Ce fameux principe de précaution en France est une catastrophe, c’est l’enterrement de toutes les initiatives positives. Une initiative, par définition, ne peut être encadrée par un processus administratif. La législation française manque vraiment pour le moment à son devoir de confiance, d’innovation et de légèreté. Imposer un carcan réglementaire aussi lourd à un expérimentateur, c’est absurde. On aurait besoin d’une grande liberté de mise en oeuvre, mais pour le moment, dans le contexte actuel, ce n’est pas possible. Typiquement, encadrer comme ça l’expérimentation, en lui donnant seulement cinq années pour faire ses preuves, c’est regrettable.

Mohammed, salarié d'Emerjean
Les salariés d'Emerjean n'étaient que 12 au départ, ils sont désormais 38, et seront 50 en mars. (CC BY - Elena Scappaticci)

Mes longues années d’entrepreneur de terrain ont toutes été expérimentales : j’ai passé ma vie à vérifier comment et pourquoi on pouvait, ou on ne pouvait pas, faire plus ; j’ai passé mon temps à me poser la question : « qu’est-ce qui bloque, qu’est-ce qui ne permet pas de faire plus dans la lutte contre le chômage ? »

Sur les 10 territoires qui ont été choisis, les gens prennent en main leur destin

TZC obéit malgré tout à cette logique d’expérimentation. Après quelques mois, quel est votre sentiment ?

Ce qui m’impressionne et me touche, c’est de voir tout ce que j’avais prévu se réaliser : sur les dix territoires qui ont été choisis, les gens prennent en main leur destin. 400 personnes sans emploi ont déjà été recrutées, nous sommes en train de proposer une culture nouvelle de la vie économique, dans laquelle c’est la volonté politique et collective qui prévaut sur le mécanisme économique. Tous ces gens ont le sentiment de participer à quelque chose qu’ils désiraient depuis si longtemps. Tant d’entre elles se retrouvent dans un processus d’écrasement par l’économie, et nous on veut renverser ce bras de fer en notre faveur.

il aurait fallu élargir TZC à toutes les personnes privées d’emploi

Avez-vous des regrets ?

Il reste désormais à lever les derniers obstacles réglementaires qui sont liés à toutes les garanties que nous n’avons pas réussi à obtenir dans la loi et le décret. Malheureusement, la loi a limité l’aide au développement de l’emploi aux seules personnes en situation de chômage de longue durée, alors qu’il aurait fallu l’élargir à toutes les personnes privées d’emploi. Nous n’avons pas obtenu non plus que les entreprises nées dans le cadre de l’expérimentation pour recruter ces chômeurs soient dotées au départ d’un capital minimum nécessaire à la croissance de leur activité. Là, nous partons de zéro, et nous n’avons que cinq ans pour être rentables, pour prouver que cela fonctionne. Enfin, nous n’avons pas été consultés dans le choix des territoires sélectionnés pour l’expérimentation. L’État s’est arrogé le droit de choisir et de fait, certains territoires étaient très bien préparés, d’autres pas du tout. Mais, l’expérimentation reste relativement équilibrée avec un éventail de territoires beaucoup plus large que prévu, autant ruraux que urbains. Certains d’entre eux arriveront rapidement à recruter tous les chômeurs de longue durée, et d’autres pas. Nous préparons dès à présent une deuxième étape expérimentale, logiquement nécessaire pour corriger les défauts de la première. Une centaine de nouveaux territoires veulent se joindre à nous pour la seconde phase de l’expérimentation !

— Journaliste

J’ai commencé par lire de belles histoires, avant de vouloir les comparer avec la réalité. Lorsque j’ai découvert que le réel rattrapait souvent la fiction, j’ai voulu le fixer sur le papier. Depuis, j’essaye de mettre ma plume au service des causes qui m’importent : la justice sociale, le féminisme et l’avenir du travail.

La Fabrique de l'info

C’est l’histoire d’une rengaine martelée sans fin pendant cinquante ans : « personne n’est inemployable ». Une rengaine d’abord assénée dans le vide, puis entendue et répétée, relayée, et finalement traduite en actes, le 19 février 2016, avec le vote de la loi Territoire Zéro Chômeur. À l’origine de cette rengaine, un seul homme au départ : Patrick Valentin, ancien jésuite dont les figures tutélaires se nomment l’Abbé Pierre ou le père Wresinski. À l’heure où certains se résignent, fatalistes, à observer l’accroissement des inégalités, l’explosion de la mondialisation et la mise en concurrence des salariés de tous les pays, Patrick Valentin nous invite à replacer l’individu au-dessus des logiques économiques, à nous extraire des mécanismes du marché qui, selon lui, broient les individus. Son pari ? À toute petite échelle, le plein emploi est possible. Son financement également. Tout dépend de la capacité de tous – acteurs privés, publics, mais aussi chômeurs longue durée – à se mobiliser pour changer les choses. Aux côtés d’ATD-Quart Monde, Patrick Valentin est déjà parvenu à mobiliser plus d’acteurs qu’il ne l’aurait jamais espéré. Dix territoires expérimentent déjà ce « droit à l’emploi », des dizaines d’autres souhaitent prendre le train en marche. Assisterait-on à la naissance d’une de ces « utopies concrètes » popularisées par Ernst Bloch ? J’ai voulu le vérifier par moi-même, en me rendant à Saint-Jean (Villeurbanne), l’un des dix territoires sélectionnés par l’Etat pour matérialiser la vieille rengaine de Patrick Valentin.

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