Sortie du nucléaire : le pari allemand à double tranchant

En novembre 2011, la catastrophe de Fukushima ébranle le Japon. Nos voisins allemands, historiquement très réservés sur l’utilisation d’énergie nucléaire, décident de précipiter l’arrêt de des 17 réacteurs alors en service sur leur sol. En France, l’avenir des centrales reste flou, alors même que leur fin de vie approche à grands pas. Pourrait-on s’inspirer de la transition énergétique initiée outre-Rhin ?

par Thomas Deszpot
10 min
Une série d'éoliennes trônent au milieu d'un champ.
L'Allemagne a développé en masse l'éolien, en majorité dans le nord du pays. (Illustration CC BY Andreas Trojak)

Lorsque l’on évoque la sortie du nucléaire programmée par les autorités allemandes, un même discours revient inlassablement à travers l’Hexagone. « Bonjour l’écologie ! Si c’est pour polluer avec des centrales à charbon, non merci… » S’il est vrai que l’Allemagne produit, depuis des décennies, une partie de son énergie grâce au charbon, il convient de préciser qu’elle a réfléchi la mise en place d’une transition énergétique depuis les années 1980. En 2011, elle est passée à une vitesse supérieure avec la très symbolique fermeture de ses 17 réacteurs, couplée à une série de mesures concrètes :

  • Réduire les émissions de gaz à effet de serre, produits par l’industrie et les transports, de 40% d’ici 2020 et de 80 à 95% d’ici 2050 ;
  • Réduire la consommation d’énergie primaire non renouvelable (essentiellement constituée de combustibles fossiles tels que le pétrole, le gaz ou le charbon) de 20% à l’horizon 2020 et de 50% en 2050 ;
  • Réduire l’utilisation d’électricité de 25% d’ici 2050.

Ces engagements (non exhaustifs) doivent permettre à l’Allemagne de bouleverser ses modes de consommation et le visage de sa société. Dans un pays où l’industrie (automobile notamment) occupe une place centrale, il s’agit ni plus ni moins d’une petite révolution.

Alors que les élus français peinent à s’accorder sur une fermeture de Fessenheim, une bonne partie des 19 centrales et 58 réacteurs nucléaires présents sur l’Hexagone sont vieillissants. Dans les années qui viennent, les infrastructures construites à la fin des années 1970 et au début des années 1980 vont atteindre l’âge limite de 40 ans d’exploitation, préconisé par l’autorité de sûreté nucléaire (ASN). Face au coût engendré par le démantèlement et par la construction de nouvelles centrales, la France pourrait amorcer un virage. Deux choix s’offrent aux dirigeants pour préparer l’avenir : poursuivre les programmes nucléaires civils à travers la production d’énergie nucléaire ou miser sur d’autres ressources, renouvelables notamment.

À quoi ressemblent les recettes utilisées en Allemagne ? Pourrions-nous les appliquer en France ? S’agit-il d’un problème à régler à l’échelle de chaque pays de l’Union ? Pour rendre ces échéances plus palpables, L’imprévu est allé à la rencontre d’Anoucheh Bellefleur, membre de l’Office franco-allemand pour la transition énergétique.

Fukushima, un épisode tragique qui a marqué l'opinion publique allemande. (Illustration CC BY-SA IAEA Imagebank)

On associe la catastrophe de Fukushima en 2011 à la sortie du nucléaire en Allemagne. Est-ce juste ? Quel a été l’impact de cet incident sur l’opinion publique et le pouvoir politique outre-Rhin ?

La sortie du nucléaire était déjà prévue avant 2011, le gouvernement Schröder l’avait en effet décidée dix ans auparavant. 2011 reste néanmoins une date importante, puisqu’après Fukushima, abandonner le nucléaire civil a été adopté comme mesure d’urgence. Angela Merkel a mis en place une procédure accélérée par rapport au plan initial, alors qu’elle avait dans un premier temps souhaité l’allongement de la durée de vie des centrales allemandes.

La sortie du nucléaire a été adoptée comme mesure d’urgence

Cette décision a été accueillie très positivement par la population. L’opinion publique allemande étant majoritairement antinucléaire, on observe là-bas une résistance bien ancrée depuis les années 1970. Les chiffres restent stables : aujourd’hui, plus de 80% des Allemands refusent de se tourner vers le nucléaire. Les gens ont partagé ce sentiment d’alerte et ce besoin urgent d’accélérer les choses.

Sortir ou ne pas sortir ne fait même plus débat ?

Ce n’est vraiment plus mis en discussion en Allemagne. Les échanges actuels ont surtout lieu entre les industriels concernés. Parmi les quatre exploitants du réseau électrique, E.ON, RWE, EnBW et Vattenfall, trois ont déposé une plainte en justice contre cette sortie accélérée. Ils ont avancé que cela allait leur imputer des coûts non anticipés et ont obtenu gain de cause. Leur indemnisation fait maintenant l’objet de pourparlers.

Avant de souhaiter en sortir, l’Allemagne était-elle autant tournée vers le nucléaire que peut l’être la France ?

Clairement pas : aujourd’hui, la part du nucléaire dans la production d’énergie allemande est de 14%, contre à peu près 75% en France. C’est moins qu’en 2011, où elle s’élevait à 25%, mais les deux pays restent difficilement comparables.

Des deux côtés du Rhin, les choix énergétiques pris après la Seconde Guerre mondiale ont été différents. S’il fallait faire un parallèle, on devrait dire que l’importance du nucléaire en France est plutôt proche de celle que revêt le charbon en Allemagne. Là-bas, il représente une grosse partie de leur énergie de base [40% en 2016, NDLR].

Les tours de réfrigération d'une centrale nucléaire laissent échapper de la vapeur d'eau.
Les centrales seront bientôt de l'histoire ancienne en Allemagne. (Illustration domaine public)

Gardons aussi à l’esprit qu’il s’agit d’un pays fédéral, ce qui se traduit de façon très nette dans les politiques énergétiques. Malgré des objectifs fixés à l’échelle fédérale et européenne, les Länder restent maîtres lorsqu’il s’agit de choisir tel ou tel mode de production. Certains ont, dès le début, refusé d’accueillir du nucléaire, ce qui fait qu’aujourd’hui, les centrales sont surtout localisées dans certaines régions. Dans tous les Länder, des ministres de l’Énergie prennent des décisions. Certains ont développé des ressources renouvelables, d’autres ont préféré se tourner vers le charbon. L’argument de la sûreté est récurrent lorsqu’il s’agit d’évoquer le nucléaire, avec notamment la question des déchets, très difficile à gérer. Tout cela explique une bonne partie des disparités avec la France, où Paris concentre le pouvoir et peut tout à fait décréter : « On va faire du nucléaire ».

Sortir du nucléaire a un coût. La somme de 1000 milliards d’euros est parfois évoquée côté allemand. Comment financer cette transition énergétique ?

Évaluer le coût total de la transition énergétique reste délicat, nous manquons de chiffres fiables. Un rapport de la Cour des comptes allemande souligne d’ailleurs cette absence de comptabilité centralisée des coûts.

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— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

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Je suis toujours étonné par la manière dont les initiatives allemandes sont enjolivées par nos responsables politiques. Le « modèle allemand », sur le plan économique notamment, se trouve rarement débattu de manière objective.

Il m’a semblé que la décision prise par nos voisins en 2011 méritait que l’on s’y attarde. Sortir du nucléaire peut se montrer radical au premier abord, mais il s’agit d’un virage que la France pourrait avoir à opérer sous peu. Face à des centrales qui vieillissent et dont la sécurité demeure par nature précaire, envisager un modèle différent devient à mon sens nécessaire. Faut-il copier à la lettre les mesures appliquées par le gouvernement d’Angela Merkel ? À la suite de cet entretien, j’en doute. La transition énergétique allemande n’en reste pas moins riche en enseignements : elle met en exergue le besoin impérieux d’une réponse européenne à ce qui s’impose comme l’un des enjeux majeurs de notre temps. Devant le changement climatique et les nécessaires bouleversements à appliquer dans nos modes de vie, la perspective d’un futur sans nucléaire peut, si ce n’est nous séduire, au moins nous interroger.

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