Ma thèse en 252 288 000 secondes

Cinq, six, voire parfois près de dix ans. Les doctorants en sciences humaines et sociales passent en moyenne deux fois plus de temps à finir leur thèse qu’en sciences dites « dures ». Une persévérance indispensable pour décrocher le précieux sésame, porte d’entrée vers l’enseignement supérieur et le monde de la recherche. Et permettre à la France de conserver sa place parmi les leaders de la recherche mondiale.

par Nathalie Tissot
8 min
Thèse : 1, doctorant : 0. (Illustration CC BY-SA CollegeDegrees360)
Thèse : 1, doctorant : 0. (Illustration CC BY-SA CollegeDegrees360)

cta_article_articleouvert

Marc* a parfois l’impression d’être comme un hamster en cage, à courir dans une roue, sans jamais voir le bout de sa thèse. Pour ce chercheur en sociologie de la statistique, il est devenu crucial de mettre un point final à son ouvrage et à ses neuf années de doctorat, quitte à passer les fêtes de fin d’année loin de sa famille. Depuis septembre, il n’est même plus étudiant. L’école doctorale dont il dépend lui a refusé l’inscription. Officiellement, celle-ci ne peut plus être autorisée « en 6ème année et au-delà ». Le statut de Marc aurait sans nul doute déclenché l’ire du Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur. Pour continuer, il faut ruser : « Tous les ans, on doit justifier de notre travail pour obtenir une dérogation », raconte le jeune homme de 34 ans, « d’année en année c’est de plus en plus difficile. » S’il souhaite avoir une chance de soutenir devant un jury, il devra encore une fois compter sur son directeur de thèse pour faire pression sur l’université.

Je ne savais pas dans quoi je mettais les pieds

En France, ils sont près de 75 600 lancés dans une thèse. Marc fait partie de ces irréductibles que les universités préféreraient oublier, bien loin du doctorant modèle, promu par le concours « Ma thèse en 180 secondes », qui rend glamour la figure du thésard sur les réseaux sociaux. Alors qu’il prépare le diplôme le plus élevé de notre système universitaire, indispensable pour accéder au monde de la recherche et de l’enseignement supérieur, Marc, quelque peu défaitiste, dit avoir perdu l’espoir de décrocher un poste dans la recherche publique ou même d’être lu un jour. Comme lui, Julien* vient de soutenir sa thèse, en anthropologie, après neuf ans d’une « vie de moine », lourde d’amertume. « À l’époque, je ne savais pas dans quoi je mettais les pieds », regrette-t-il.

Les financements, nerf de la thèse

Pour résister au flux d’actu, rejoignez L’imprévu !

— Journaliste indépendante

Après avoir travaillé sur l’actualité au jour le jour pour la télévision, j’ai eu l’envie de prendre du temps pour enquêter. Quand je ne passe pas mon temps à recueillir des témoignages, j’adore fouiner dans les rapports et les archives.

La Fabrique de l'info

Quand un doctorant raconte qu’il travaille sur sa thèse depuis 6, 7, 8 ans, on a tendance à sourire. En découvrant les situations personnelles très compliquées de certains, j’ai voulu savoir pourquoi ils se battaient pour finir leurs recherches et surtout comment ils en étaient arrivés là. J’ai découvert un monde très concurrentiel où beaucoup préfèrent rester anonymes pour éviter de se « griller ».

Parcourez les sujets oubliés des médias, promenez-vous sur L'Imprévu !