Tireur d’élite, le libre arbitre au bout du doigt

Déployés dans les grandes villes de France, aux abords de sites potentiellement à risque, les militaires ont investi l’espace public. À la faveur des politiques sécuritaires de l’après 11 janvier, la France a redécouvert son armée. Mobilisée dans l’Hexagone, on la retrouve aussi à l’étranger, elle qui s’est engagée depuis plusieurs mois au Mali et en Centrafrique. Ces opérations extérieures, les fameuses « Opex », Éric Safraoui les a bien connues. Ancien membre d’un régiment parachutiste, désormais revenu dans le civil, il a officié plusieurs années en tant que tireur d’élite. Un poste à part pour des soldats habitués à rester dans l’ombre. Son histoire est celle d’un engagement : celle d’un militaire capable d’ôter la vie d’une légère pression de doigt mais aussi d’un homme qui a accepté de mettre la sienne en jeu.

par Thomas Deszpot
14 min
Éric Safraoui vit désormais dans une petit commune de l'Aube, bien loin des conflits armés où il intervenait par le passé. (photo Thomas Deszpot)

Il fait chaud en cet après-midi de printemps. Les rues de Lavau, petite commune auboise en bordure de Troyes, sont presque vides. À peine croise-t-on quelques voitures qui s’aventurent au milieu d’une zone industrielle sans âme. C’est ici qu’Éric Safraoui nous a donné rendez-vous, le temps d’une pause dans sa journée de travail et d’une plongée quinze ans en arrière. Ancien militaire, tireur d’élite au sein d’une unité de parachutistes, le voilà aujourd’hui reconverti dans la construction de fenêtres en PVC et en aluminium. Une vie rangée pour ce père de famille de 38 ans, loin des pays en guerre où il intervenait au sein des troupes françaises.

Bien que revenu dans le civil, il n’a jamais totalement quitté l’armée. « Arrête de nous vouvoyer, t’es chiant ! », lui ont souvent lancé ses collègues, plus enclins au tutoiement. Ce respect hiérarchique ? « On vous l’ancre dans le cerveau », assure-t-il, au moins autant que la ponctualité : « D’ailleurs, je deviens fou si je suis en retard. » Depuis deux ou trois ans, il lui arrive de vouloir enfiler à nouveau son treillis, de courir le monde au fil des missions. Une petite voix trotte dans sa tête et le rappelle au bon souvenir de sa deuxième famille. L’actualité y est sans doute aussi pour quelque chose : les attentats contre Charlie Hebdo ou l’Hyper Cacher, la mobilisation des militaires… « C’est pareil quand tu vois les gars qui se trouvent en Afghanistan, tu te dis que ta place est là-bas. »

Le grand départ

Né en Alsace, Éric Safraoui a passé une bonne partie de sa jeunesse au Maroc. À 18 ans, quand vient l’heure du service militaire, il a la possibilité de l’effectuer dans son pays d’adoption ou de retourner dans l’Hexagone. Ce grand gaillard, adepte des sports de glisse, a alors « envie de voir du pays » : il demande à ses parents de lui offrir un aller simple pour la France et traverse la Méditerranée. À l’époque, l’adolescent, pas toujours assidu à l’école, ne sait pas de quoi son avenir sera fait.  « Je partais sans diplôme en quittant la seconde et tout s’est passé assez vite. […] Je n’avais pas assez de recul pour savoir si en dix mois [durée du service militaire, NDLR], je pourrais trouver une issue, un travail pour la suite. J’étais trop jeune. » Quitte à rejoindre le monde militaire, il décide alors de s’engager, sans même faire son service.

Les membres du 8e RPIMa sont intervenus en Afghanistan à partir de juillet 2008. Ils ont notamment évolué dans la province de la Kâpîssâ, à l'est du pays. (photo CC-BY ResoluteSupportMedia)

« J’avais envie depuis tout petit de sauter, tant qu’à faire je me suis dit autant en profiter », se souvient-il en laissant échapper un sourire. Débarqué dans le nord-est, il se renseigne auprès de recruteurs de l’Armée de terre, basés à Épinal. Ces derniers lui proposent d’intégrer un programme de préparation parachutiste. L’occasion d’effectuer ses premiers sauts, mais aussi de passer une batterie de tests physiques et psychologiques. Après ces deux semaines d’immersion et grâce aux bons résultats qu’il a obtenus lors des examens écrits, le voilà en mesure de choisir un régiment. Trois sont encore disponibles, il n’hésite pas et jette son dévolu sur le 8e RPIMa de Castres. Fondé en 1951 lors de la guerre d’Indochine, il agit régulièrement sous le contrôle des Nations Unies ou de l’Otan. Présent lors de nombreux conflits sur le sol africain (Tchad, Gabon…), il a aussi été mobilisé au Kosovo en 2000, ou plus récemment en Afghanistan. Un souvenir douloureux pour le « 8 », qui a perdu huit de ses membres le 18 août 2008 dans une embuscade au cœur de la vallée d’Uzbin.

Quelques mois après son affectation, le 5 mars 1996, le jeune homme débarque dans le Tarn. Il rejoint le millier d’hommes et de femmes rattachés à cette base et qui se divisent aujourd’hui en cinq compagnies, dont quatre de combat. Cette période d’attente lui a permis de se préparer à ce qui l’attendait et de passer le permis de conduire. À son arrivée, il embarque à bord d’une petite jeep qui le conduit jusqu’aux quartiers de son régiment. Vers une nouvelle vie, également.

Chaque jour, ça monte d’un cran. C’est horrible.

Son parcours ressemble à celui de nombreux autres militaires, qui découvrent en l’espace de quelques semaines les codes de la « grande muette ». « Ça part vraiment fort ! », lâche le grand brun, « Chaque jour, ça monte d’un cran. C’est horrible. » Des cours dispensés jusqu’à l’endormissement, des réveils brutaux à base d’exercices physiques épuisants. Avec le recul, il ne garde pourtant que les bons souvenirs de ce rite initiatique imposé aux nouvelles recrues. Pour lui, l’armée de terre a aussi été une école de la vie. Sans elle ? « Aujourd’hui, je ne serais rien. »

Grâce à ses bonnes aptitudes physiques, la formation se déroule sans encombre. Les examens se succèdent : il obtient coup sur coup son béret rouge et le brevet de parachutiste, qui marquent officiellement son entrée dans la grande famille des « paras ». Des années plus tard, il conserve soigneusement en mémoire le matricule qui lui a été attribué, « le 614 198 ».

La remise du béret rouge est un moment fort pour les parachutistes, une marque d'intégration à cette grande famille. (photo Éric Safraoui)

Tireur d’élite ? « C'est ça ou rien »

Durant les huit mois au cours desquels les recrues se forment aux rudiments de l’armée, les évaluations se succèdent et les meilleurs éléments se distinguent. Quand vient l’heure de se spécialiser, Éric Safraoui n’a pourtant pas le choix : doté d’une excellente vue et d’une ouïe très fine, il s’avère également doué au tir et en topographie. Des compétences qui faisaient de lui un profil idéal pour devenir tireur d‘élite « Certains peuvent formuler des vœux mais ce n’était pas mon cas. On m’a bien fait comprendre : « c’est ça ou rien ». » 

Après trois semaines d’entraînement à la survie, le voilà embarqué dans un stage commando. Une préparation très spécifique, en raison du statut particulier des tireurs d’élites au sein de leurs unités. Totalement autonomes lors des opérations extérieures, ces derniers doivent en effet composer avec un équipement lourd et prendre les bonnes décisions dans un laps de temps très court. « C’est l’un de mes meilleurs moments », avoue Éric quand il raconte le déroulement du stage. « On vous apprend à respirer, mais aussi à vous camoufler. La lunette, par exemple, peut refléter une source lumineuse. L’armement est plus imposant donc ce sont des contraintes supplémentaires. »

« Nous n’avons pas fait médecine ou une école d’ingénieur, mais nous développons une autre forme d’intelligence », ajoute-t-il. Cela passe par une parfaite lecture de son environnement : « Sans instrument de mesure, il est indispensable de pouvoir mesurer la vitesse du vent. Avec la chaleur, il faut aussi être méfiant car elle crée des mirages au sol. » Si l’analyse du moindre détail est cruciale, c’est que pour remplir sa mission, le « sniper », comme on le surnomme parfois, doit atteindre sa cible. À des distances qui laissent le profane un brin décontenancé : « La nuit, c’est entre 600 et 800 mètres, avec une précision un peu moindre où l’on tolère de ne toucher que le corps. Le jour par contre, on vise la tête, jusqu’à 1 000 ou 1 200 mètres. »

Les tireurs d'élites s'entraînement à dissimuler leur équipement, plus volumineux que celui d'autres soldats. (photo CC-By Program Executive Office Soldier)

À cette époque, il n’a pas vingt ans, mais l’ado un brin paumé qu’il était quelques mois plus tôt est déjà bien loin. « Je n’étais pas super carré, loin de là… Pas un sale gosse, hein ! Mais avant, c’était plutôt la vie de château… Tout ça, c’est terminé : il y a la revue d’arme, la revue d’armoire, il faut que tout soit plié au carré, rien ne doit dépasser. Si votre lit est mal fait ? On vous le retourne. C’est une grande claque. » Une discipline qui transforme les hommes : « je suis devenu une autre personne ».

Je suis devenu une autre personne

Avec un pouvoir de vie ou de mort au bout des doigts, les soldats ont l’obligation d’être solides mentalement, d’être capables de garder leur calme malgré la pression et le stress. Les plus faibles ont depuis longtemps quitté Castres et le 8e RPIMa. Ceux qui restent continuent d’avancer, guidés par leur motivation. Réunis, embarqués dans un même bateau, ils ne forment plus qu’un. « Cohésion, c’est le mot que j’ai le plus entendu », assure l’ancien militaire, « quand l’un de nous recevait une punition quelconque, tout le monde prenait à sa place. » Chaque fois, l’individu s’efface au profit du collectif. Tous le savent, cette entraide omniprésente lors des entraînements pourrait un jour leur sauver la vie.

Cap sur l’Afrique

Lorsque Éric Safraoui termine les phases de préparation, après un peu moins d’un an sous l’uniforme, il intègre une compagnie de combat et « rentre chez les grands ». En ce mois de janvier 1997, une bonne partie des troupes sont déjà sur le terrain, l’ambiance est assez calme. Au bout d’un mois, l’heure du retour sonne pour ses camarades, qui reviennent de Yougoslavie avec des pertes. C’est dans ce contexte délicat que le jeune tireur d’élite est appelé pour sa première mission. Il s’envole alors pour l’Afrique et le Gabon, à la pointe sud du golfe de Guinée. Quatre mois « pour se mettre dans le bain », suivis d’une permission de trois semaines pour le « para » et ses comparses.

Attendue de tous, cette période de repos va tourner court. « Au bout d’une dizaine de jours, je reçois un coup de fil sur mon téléphone. On m’annonce que dans six heures, je dois être là [à Castres, le siège de son régiment, NDLR]. C’est impossible car je suis à 900 kilomètres mais peu importe, on me répond : “dans six heures, vous êtes là quand même” ». Cette situation n’a rien de surprenant puisque le RPIMa fait partie des régiments capables d’être activés sur « court préavis », plus rapidement que d’autres unités. Une mobilisation en un laps de temps réduit qui permet de répondre aux besoins du terrain.

De retour au milieu de la nuit dans leur régiment, les soldats apprennent leur départ pour la Centrafrique. « Là on se dit : “merde, ça va pas être marrant” ». Le pays est particulièrement instable : des militaires centrafricains organisent des mutineries et tentent de renverser le pouvoir en place. C’est dans ce contexte, à la demande des autorités, qu’interviennent les troupes françaises, déployées dans la capitale, Bangui. Le nombre de victimes n’a rien à voir avec le Rwanda, qui a vécu un génocide en 1994, mais certains sergents et adjudants chef, mobilisés lors de ces deux conflits, retrouvent une violence similaire. « Les premiers mots que l’on se dit, ce sont les mêmes qui sont répétés depuis le début des classes : “Vous avez signé”. Ça revenait à tout bout de champ, comme la cohésion, on nous l’a assez rabâché. »

Au soleil, il faisait quelque chose comme 54-56 degrés

Le décollage a lieu à Toulouse, direction Bangui et la résidence de l’ambassadeur de France. C’est sur le toit du bâtiment qu’est posté Éric Safraoui, attentif derrière sa lunette. Contrairement à l’image parfois véhiculée des tireurs d’élite, une grande partie du travail réside dans l’observation. Tirer est un acte rare. « C’est une succession de gardes, de gardes, de gardes… Sans bouger. Au soleil, il faisait quelque chose comme 54-56 degrés. » Éprouvant, surtout pour des militaires équipés de la tête aux pieds : « Evidemment, on n’est ni en t-shirt, ni en tongs. Dommage, ça aurait été plutôt bien ! », lâche-t-il en riant.

Le quotidien d’Éric Safraoui et de ses camarades parachutistes, reconnaissables à leur célèbre béret rouge, se compose de missions de reconnaissance et de gardes. Des interventions pour assurer la défense des intérêts français mais aussi des ressortissants, diplomates ou non. Amenés à sauter de jour comme de nuit, ils peuvent être lâchés sur des terrain inhospitaliers, équipés d’un lourd attirail de combat.

Les unités parachutistes (américaines sur ce cliché) sont capables d'intervenir dans des zones inaccessibles par la route et dans un laps de temps très court. (illustration CC0)

Quand les membres d’une unité patrouillent en groupe, le « TE » [tireur d’élite dans le jargon, NDLR], lui, opère seul, en retrait. Deux heures de garde suivies de quatre heures de repos, sans discontinuer. « On trouve le sommeil quand on peut, même si l’on veille sur la radio ». Malgré la fatigue, la chaleur ou le stress, chacun tente de rester lucide : « On voit passer beaucoup de choses dans sa lunette […] selon le niveau d’alerte, le tireur d’élite agit différemment. Il y plusieurs degrés. Le tir sur ordre, mais aussi le tir de sa propre initiative. Là, c’est autre chose… » Dans ces moments, « tout dépend de la dangerosité de ce qu’il y a en face », glisse-t-il d’une voix calme. On compte aujourd’hui près d’un millier de tireurs d’élite dans l’armée, dans leur immense majorité des hommes. Le Service d’information et de relations publiques de l’armée de terre (Sirpa) indique toutefois qu’en 2008, une femme était recensée au sein du « 13e Bataillon de Chasseurs Alpins, dans la spécialité tireur d’élite longue distance ».

En replongeant dans ses souvenirs, l’ex-parachutiste visualise des scènes précises qui lui rappellent le film « American Sniper », sorti en février 2015. De ce long-métrage, réalisé par Clint Eastwood et qu’il a jugé particulièrement réaliste, il a été marqué par un passage. Le tireur d’élite, incarné par Bradley Cooper, se retrouve notamment avec un jeune enfant dans son viseur. Celui-ci transporte des objets difficiles à identifier, il faut alors faire un choix simple, binaire : tirer ou ne pas tirer. « Je l’ai vu cet enfant », assure Éric , « pas le même évidemment, mais je l’ai vu. » Il passe, décharge le coffre d’une vieille voiture juste en face, dans la ruelle de la résidence. « On se dit : « Est-ce qu’on peut tirer ? Est-ce qu’on ne peut pas ? » » La cargaison est potentiellement dangereuse, « il y a aussi des hommes suspects », prendre la bonne décision devient un casse-tête insoluble. « On attend LE petit truc, celui qui vous fait appuyer. On n’est plus dans une phase d’observation : à ce moment-là, la croix du viseur ne bouge plus, on a rattrapé le jeu de la queue de détente, on est en butée. » Il applique alors les gestes répétés maintes fois à l’entraînement, stabilise sa respiration, compte les battements de son cœur. Il ne reste plus qu’une question à se poser, seul, face à son libre arbitre.

Quelle fut sa réponse ce jour-là ? Il ne le dira pas, préférant abréger avec pudeur son récit. De ces cinq semaines passées en Centrafrique, il ressort en tout cas éprouvé. Plusieurs membres d’une autre section rentrent blessés, les organismes sont affaiblis. Les missions se poursuivent au Gabon et en République démocratique du Congo. Un quotidien rythmé par l’enchaînement des interventions et les séjours à l’étranger. La promesse d’aventure est tenue mais impose des sacrifices, à commencer par la vie de famille.

Jongler avec les sentiments

Solidement greffée à son annulaire gauche, l’alliance d’Éric Safraoui marque le trait d’union entre sa vie de militaire et son retour dans le civil. « Au moment du premier grand retour dans les familles, à la fin des classes, je ne savais pas où aller. Un de mes camarades m’a proposé de venir passer ces quelques jours chez lui, à Troyes. C’est là que j’ai rencontré sa cousine. » Le début d’une histoire qui se poursuit encore aujourd’hui et pour laquelle le militaire a choisi de bouleverser sa carrière.

Au retour d’une intervention au Tchad, il apprend que sa compagne est enceinte. Presque trois ans après son entrée dans l’armée, il doit faire un choix et sait que conjuguer vie familiale et engagement sous les drapeaux constitue un exercice périlleux. « On se demande si c’est vraiment une vie, on a conscience que rester dans un régiment comme celui-là, ça signifie passer au minimum quatre mois par an à l’étranger. Même si on n’a pas un immense vécu, on a vu des séparations, des femmes qui ne supportaient pas… » Rester chez les « paras », c’est aussi accepter le danger qui l’accompagne, avec le risque d’un jour y rester, de « revenir les pieds devant ». Des sentiments contradictoires se mêlent et s’entrechoquent : comme derrière sa lunette, le tireur d’élite doit prendre une décision. Peser le pour, le contre, puis l’assumer.

« Dans ma tête, je me demande ce que je veux. L’armée c’est bien, on peut envisager une belle carrière, profiter d’une retraite confortable relativement tôt. Mais est-ce que ça vaut le coup de continuer avec un tel rythme ? Ma réponse, c’était non. Je n’avais pas eu beaucoup de famille jusque-là et, tout à coup, j’avais la possibilité d’en construire une. » Rejoindre un autre régiment ? Une autre option qui s’offre à lui. La promesse d’un quotidien plus calme, d’interventions extérieures plus rares. « Je le voulais vraiment ? Non, j’étais rentré là pour bouger, moi ! » Autour de lui, des collègues l’incitent à rester : « Tout le monde m’a dit que j’étais fou. »

Tout le monde m’a dit que j’étais fou

Beaucoup de militaires acceptent les contraintes du métier, l’incertitude et l’absence, les Noëls loin de leurs familles. L’idée d’un départ a pourtant fait son chemin, malgré la pression de la hiérarchie. « Ils ne voulaient pas que je m’en aille », lance Éric. Son profil se fait rare à l’époque et ses supérieurs souhaitent le faire accéder au rang de sous-officier, une belle promotion pour un jeune homme arrivé sans diplôme sur la pointe des pieds. Insuffisant toutefois pour le convaincre de poursuivre l’aventure : « ma vie derrière m’appelait ».

Hasard du calendrier, la naissance de sa fille intervient le jour même où il abandonne l’uniforme. Ce 5 mars 1999, le rendu du paquetage (matériel, tenue…) s’éternise, la nature s’impatiente. Son épouse est déjà entrée à la clinique, il manque l’accouchement d’un rien : « la petite ne m’a pas attendu, à une heure et demie près, c’est dommage ! » Deux ans plus tard, c’est un garçon qui viendra rejoindre la famille.

Si avec le temps, Éric a retrouvé les habitudes d'une vie dans le civil, il lui arrive d'être tenté par un retour dans l'armée. (photo Thomas Deszpot)

L’ANPE et la jungle

Heureux papa, le désormais ex-soldat redécouvre une vie loin de l’armée de Terre. Une perte de repères totale : « Quand on se dit que l’on a arrêté, on est perdu. Perdu. Qu’est-ce qu’on va devenir ? Pour nous, le civil, c’est la jungle. Ce sont des choses qu’on se dit entre nous d’ailleurs : « Tu retournes dans la jungle. » On est des gaillards, débrouillards, mais on se sent mal, on a presque peur. »

Comme une page qui se tourne, il faut se mettre en quête d’un travail, trouver une voie pour se reconvertir. « Tu arrives à l’ANPE, la dame te demande tes diplômes, tu lui donnes ton CV… » Tireur d’élite, un profil et des compétences en dehors des clous. Touche-à-tout, Éric Safraoui a d’abord tenté de retourner au Maroc. Du secteur immobilier, il migre vers celui des ascenseurs en kit. Le temps de traverser à nouveau la Méditerranée pour retrouver la France. Cette fois, il devient courtier en assurance-vie, une expérience de quelques mois suivie d’un énième changement de cap. Il gère durant quatre ans un magasin de mécanique auto avant de décrocher son poste actuel, où il se convertit à la menuiserie PVC.

Il ne s’agissait au départ que d’un remplacement, mais l’intéressé a rapidement convaincu son patron de lui donner sa chance. « J’ai des facilités pour apprendre. Ça vaut pour les code-barres par exemple, il ne m’a fallu que quelques semaines pour connaître par cœur toutes les références. » Il peut ainsi donner le numéros de centaines de pièces sans ouvrir un catalogue. Quand l’entreprise met sur pieds un atelier dédié au travail de l’aluminium, on lui propose de se charger du projet. Il dispose désormais « d’un peu plus de liberté » et se plaît, même s’il avoue avoir toujours du mal à rester en place. S’il devait quitter son travail demain ? « Je ne ferai jamais la même chose, peut-être laveur de carreaux, paysagiste, qui sait ? » Entre le confort d’un quotidien bien ordonné et l’adrénaline d’une nouvelle aventure, le choix est rapide pour le père de famille.

On ne quitte jamais vraiment l’armée

Après quinze ans dans la « jungle » du civil, le tireur d’élite est parvenu à se fondre dans son environnement. Une partie de lui est pourtant restée à Castres, auprès de ses camarades du 8e RPIMa. « On ne quitte jamais vraiment l’armée », promet-il, « c’est fou, mais dans ma tête, je suis en retraite depuis le 5 mars 2011. C’est à cette date que j’aurais été censé m’arrêter, terminer ma carrière. » L’esquisse de quelques regrets ? Dans son regard clair, on lit furtivement les tiraillements qui l’habitent. Un jour, ses enfants marcheront peut-être sur ses traces, aux côtés des 215 000 militaires qui composent l’armée française : « Je leur ai proposé. Ma fille me ressemble, très débrouillarde, ça pourrait lui convenir. »

Cet après-midi-là, assis sur un carré d’herbe, une seule question est restée en suspens : la dernière. En mars 1999, a-t-il fait le bon choix en quittant l’armée ? Après un long silence seulement troublé par le souffle du vent, il se contente de quelques mots : « Ce n’était pas le bon choix. C’était UN bon choix. »

— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

La Fabrique de l'info

C’est par hasard que j’ai rencontré Éric, durant l’été 2011. Je l’interviewais alors dans un tout autre contexte (il gère un terrain de paintball le weekend) quand au détour de notre conversation, il lance un bref « quand j’étais tireur d’élite ». Nous avons durant quelques minutes discuté de son ancienne vie, des interventions en Afrique… Dans un coin de ma mémoire, j’ai conservé son nom, attendant sagement le jour où je pourrais retourner le voir et plonger dans son étonnant passé. Les événements de janvier dernier, les interventions extérieures de la France au Mali ou en Centrafrique… Les militaires ont été très sollicités durant les derniers mois mais à l’exception de celles et ceux qui comptent des soldats parmi leurs proches, l’armée reste opaque. J’ai souhaité mettre un visage sur ces gens qui forment nos « troupes d’élite », une tranche de vie singulière qui nous rappelle que derrière l’uniforme se cachent des hommes et des femmes. Avec leurs forces, leurs faiblesses et leurs doutes.

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