Qui veut la peau de l’ours pyrénéen ?

En 2004, Cannelle, la dernière ourse pyrénéenne, est abattue par un chasseur béarnais. Si l’épisode prend une tournure nationale et devient un symbole de destruction de la biodiversité par l’être humain, localement c’est une autre affaire. Dans le Béarn, la mort de l’ourse marque surtout une fracture entre bergers et écologistes partisans de la protection du plantigrade.

par Benjamin Hourticq
12 min
La dépouille empaillée de Cannelle, ici présentée au Muséum d'histoire naturelle de Paris.
La dépouille empaillée de Cannelle, ici présentée au Muséum d'histoire naturelle de Paris. (CC BY-NS-SA Thomas Deszpot)

Le 1er novembre 2004 prend un tour funeste pour Cannellito. Ce jour de Toussaint, l’ourson voit sa mère, la célèbre ourse Cannelle, s’écrouler, tuée d’une balle dans la tête. L’auteur du coup de feu est un chasseur, qui arpentait le bois dominant le village d’Urdos en vallée d’Aspe, au coeur du Béarn. Le lendemain, le président de la République en personne, Jacques Chirac, pleure la disparition de la dernière ourse pyrénéenne : « C’est une grande perte pour la biodiversité en France et en Europe. »

Réflexe fatal

C’était elle ou lui. Mis en examen suite à son coup de feu, René Marquèze soutient qu’il ne voulait pas tuer cette dernière résistante des montagnes béarnaises. Et plaide l’état de nécessité. L’homme raconte comment, alors qu’il était seul, loin de ses camarades de chasse, il s’est retrouvé nez à nez avec l’ourse et son petit. Comment il a tenté de se replier, avant de chuter d’une falaise dans un buisson de ronces, avec son chien. Et comment, après avoir attendu de longues minutes en espérant que Cannelle et Cannellito s’en soient allés, il a recroisé leur chemin. Il décrit une scène éclair, où il a tenté dans un premier temps de fuir la charge de l’ourse, mais, la sentant arriver dans ses bottes, s’est retourné soudainement en appuyant quasi-simultanément sur la gâchette, l’arme au niveau de la hanche.

L’instruction terminée, René Marquèze bénéficie en janvier 2007 d’un non-lieu. Les magistrats estiment qu’il a agi en état de nécessité. Ce qui n’est pas l’avis de Jean-François Blanco. L’avocat de France Nature Environnement et du Fonds d’intervention éco-pastoral (FIEP), deux des 18 associations portées parties civiles, ne souhaite pas en rester là : « Il ne pouvait pas y avoir d’état de nécessité dans la mesure où les chasseurs avaient été avertis par le réseau Ours brun et la fédération de chasse de la présence de Cannelle et son ourson sur le secteur d’Urdos », argue-t-il. Saisies tour à la tour, la cour d’appel de Pau et la Cour de cassation ordonnent le renvoi de l’affaire en correctionnelle.

La vallée d'Aspe et ses reliefs.
C'est dans un bois de la vallée d'Aspe que l'ourse Cannelle a été tuée en 2004. (Photo Benjamin Hourticq)

Le jugement se déroule en avril 2008. René Marquèze est déclaré coupable mais l’état de nécessité est retenu, ce qui l’exonère de toute responsabilité. Le voilà relaxé. Une décision définitive puisque le procureur de la République ne la conteste pas.

Déboutées, les associations écologistes jouent une dernière carte au civil. Le chasseur pyrénéen sera condamné, presque cinq ans après les faits, à verser 11 000 euros de dommages et intérêts à sept des huit parties civiles

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— Journaliste indépendant

Dans mon Béarn natal, j’ai grandi sur les pentes montagneuses, en marchant l’été et en glissant l’hiver. Des sommets, la hauteur de vue rend l’horizon clair et trouve l’ordre du territoire, difficile à saisir du fond des vallées. Dans un monde foisonnant d’informations, où la confusion n’est jamais bien loin, j’essaye de prendre de la hauteur en écrivant des articles, pour comprendre et aider à faire comprendre.

La Fabrique de l'info

Depuis ma naissance l’ours n’a jamais vécu très loin de moi. Dans le Béarn, presque chaque famille, notamment la mienne, a une histoire à raconter sur une rencontre, réelle ou rêvée, avec celui que l’on surnomme en patois « Lou Moussu », le monsieur. Mais au-delà de ce folklore et de son mystère, l’ours est bien réel et s’inscrit dans une histoire dans laquelle se mélangent bien des genres : écologie, politique, social.

Lorsque je travaillais pendant l’été 2016 pour un journal régional, j’ai dû couvrir la question de possibles réintroductions de l’ours. Les discours d’opposition témoignaient alors d’un sentiment d’incompréhension et de difficultés à être entendus par les instances politiques nationales. Quelle est la légitimité de ce combat pour la biodiversité ? L’opposition des bergers est-elle un exemple supplémentaire de la primauté de l’économie sur la nature ? J’ai voulu comprendre la réalité du problème, en tentant de m’émanciper des discours passionnels de chaque camp et de ce que j’avais pu entendre dans mes jeunes années. 

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