L’Avant-Veille de l’automne 2017

Tout au long de l’année, L’imprévu vous offre un regard décalé sur l’actualité en rebondissant sur les archives des médias. Des quotidiens nationaux aux télévisions locales, des émissions de radio aux médias en ligne, les infos d’hier éclairent notre présent.

par La rédaction
4 min

Le bitcoin, eldorado ou bulle créée de toutes pièces ?

Une « bitcoin mania » s’est emparée des médias depuis quelques semaines. La monnaie virtuelle créée en 2009 « poursuit son envolée » et bat records sur records. Ce lundi, sa valeur culmine à plus de 18 000 dollars, contre à peine 1 000 dollars en début d’année. On peut acheter des bitcoins, mais aussi s’en servir pour payer certains achats : la location d’un scooter, un bouquet de fleurs, une paire de lunettes vintage… Rares sont encore les commerçants et les sites de ventes qui ont franchi le pas, même si les défenseurs de cette monnaie parient sur sa généralisation à l’avenir dans les échoppes. En complément de notre traditionnel euro.

Pour les investisseurs qui ont misé sur cette devise d’un nouveau genre, c’est le jackpot. De quoi faire tourner les têtes et susciter la curiosité de France 2, qui diffusait en octobre un reportage signé Cash Investigation sur les « millionnaires du bitcoin ». Derrière leur télé, nombreux sont les particuliers à rêver de bénéfices mirobolants grâce à la spéculation, à l’instar de ceux obtenus en misant sur la hausse du prix de l’or. Les belles histoires se succèdent, comme celle de cet Américain de 15 ans devenu riche en seulement quelques clics. En France, la recherche Google « bitcoin » explose :

On n’arrivait plus à suivre le rythme

Parmi ces curieux, une immense majorité ne comprend pas grand-chose aux rouages du bitcoin, seule l’odeur des billets prévaut. Monnaie décentralisée, qui s’affranchit des banques centrales, basée sur registre commun accessible en ligne… Son fonctionnement reste complexe et la demande d’informations va crescendo. Nombreux sont ceux qui poussent les portes de la Maison du bitcoin, à Paris, pour tenter de sortir du brouillard. « Depuis septembre, ça ne désemplit pas […] on a dû ouvrir deux nouveaux comptoirs pour les transactions, on n’arrivait plus à suivre le rythme », confiait il y a quelques jours le directeur de l’établissement, interrogé par 20 Minutes.

Madame Michu est séduite

Le « truc de geek » serait-il en passe de devenir grand public ? Les Échos s’intéressent aux « millions de particuliers qui misent sur le bitcoin », tandis que LCI s’interroge : « Faut-il investir malgré la flambée des cours ? » Même la presse féminine s’en mêle. Grazia présente Coralie, « 35 ans, styliste ongulaire ». La voilà montée dans le train du bitcoin, elle « n’avait jamais mis d’argent de côté de sa vie », mais « s’en sert désormais pour épargner ».

C’est autre chose que le Livret A !

Lorsqu’un chroniqueur d’Europe 1 tente d’expliquer le phénomène à Patrick Cohen, il ne manque pas de rappeler que « quelques euros investis en bitcoin, lors de sa création en 2009, vaudraient aujourd’hui quelques millions d’euros ». « C’est autre chose que le Livret A ! », lâche-t-il, taquin, alors que les intérêts de ce dernier plafonnent à 0,75%. L’appât du gain entraîne une foule de nouveaux investisseurs, qui veulent « croquer de la folie bitcoin avant que le soufflé ne retombe ».

Des bulles de savons, prêtes à exploser.
Si bulle il y a, va-t-elle exploser ? (Illustration CC BY rjp)

Les convertis de 2017 veulent croire à un Eldorado, le même que leurs prédécesseurs. En 2014, Rue89 rencontrait un certain Tristan, discret sur sa mise de départ et ses bénéfices, mais qui avait parié sur la monnaie virtuelle dès la fin 2012. Son discours à l’époque rappelle ceux que l’on entend autour de nous aujourd’hui : « Une nouvelle opportunité s’offre à nous. Qu’est-ce que je suis censé faire ? Rester en marge et simplement regarder ? Hors de question, c’est bien trop excitant. »

Dans leur bulle

Si de records sont battus chaque semaine en ce moment, le bitcoin reste un investissement spéculatif. Et donc risqué. Le volume en hausse des transactions et la volatilité des cours laissent perplexes les analystes financiers, plus habitués aux actions et placements traditionnels qu’aux cryptomonnaies. « Le bitcoin est-il devenu la pire bulle de tous les temps ? », ose Le Figaro.

La pire bulle de tous les temps ?

« Bulle », le mot est lâché, comme une réponse face à l’irrationnel. Prix Nobel d’économie en 2014, le Français Jean Tirol se montre sévère, parle d’un « actif sans valeur intrinsèque » et « sans réalité économique ». Comme de nombreux autres observateurs, il dresse des parallèles avec d’anciennes crises économiques et financières, voyant dans le bitcoin « un rêve libertarien ».

Bien malin celui ou celle qui parviendra à anticiper l’explosion de la bulle. Particuliers et analystes rivalisent de calculs et d’analyses pour y parvenir, mais force est de constater que ces dernières années, tous les prophètes improvisés ont systématiquement échoué. Qualifier le bitcoin de bulle n’a rien de nouveau : L’Expansion utilisait déjà ce terme en 2013, alors que sa valeur n’était « que » de 238 dollars. À peine deux jours plus tard, un nouvel article du magazine économique assurait que cette bulle venait d’éclater, perdant « plus de 70% de sa valeur ».

Pendant des années, les fluctuations du bitcoin n’ont touché qu’une poignée d’initiés, conscients des risques élevés et prêts à les assumer. L’éclatement d’une bulle serait bien plus violent s’il intervenait maintenant : les investisseurs qui débarquent sur ce marché hautement volatil se trouvent bien moins armés que les initiés. Quand les traders en herbe suivent les cours en direct les yeux rivés sur leurs ordinateurs, à l’affût des moindres tendances baissières, les néophytes engagent une partie de leurs économies quasiment à l’aveugle en priant pour que le vent ne se mette pas à tourner. Ce phénomène n’est pas sans rappeler la crise de 2008, où de petits épargnants avaient misé (conseillés par leurs banquiers) sur des fonds d’investissement liés aux subprimes. Lorsque l’économie s’est effondrée, leurs économies étaient parties en fumée.

Entre baisses violentes et rebonds spectaculaires, le bitcoin semble s’être envolé, à la manière d’un phœnix qui renaît de ses cendres. Aujourd’hui, alors que de nombreux profanes investissent pour tutoyer les cieux, il leur faudra veiller à ne pas se brûler les ailes.

Thomas Deszpot 

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