L’Avant-Veille de l’automne 2017

Tout au long de l’année, L’imprévu vous offre un regard décalé sur l’actualité en rebondissant sur les archives des médias. Des quotidiens nationaux aux télévisions locales, des émissions de radio aux médias en ligne, les infos d’hier éclairent notre présent.

par La rédaction
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CGT – FO : elles se sont tant…

Aujourd’hui, cela fait 70 ans que la scission de la CGT a été actée. Une rupture qui, des décennies plus tard, continue de laisser des traces dans le paysage syndical ; un divorce devenu le symbole des tensions qui traversent la gauche française. Le 18 décembre 1947, la CGT, syndicat majoritaire dans la France d’après-guerre, donne naissance à deux syndicats désormais rivaux : la CGT et la CGT-FO. Que reste-t-il de l’ancienne et toute puissante centrale syndicale ? D’un côté, FO, dont l’actuel président, Jean-Claude Mailly, a tenu un rôle clef dans les négociations sur les ordonnances, s’imposant comme un interlocuteur incontournable pour le président de la République. De l’autre, la CGT, en perte de popularité, appelant à manifester contre les mêmes ordonnances en septembre dernier. Négociation contre grève générale. Culture du compromis contre valorisation du rapport de force. Bien que largement atténuées au fil du temps, ces deux stratégies sont aussi deux visions du syndicalisme a priori irréconciliables.

Pour comprendre le divorce idéologique entre les deux branches de la CGT, c’est dans l’atmosphère de la Libération qu’il faut se replonger. En 1947, plus précisément. Dans la France d’après-guerre, le Parti communiste français, fort de son implication dans la résistance et de la victoire récente de l’Armée rouge, profite de sa popularité pour prendre le contrôle de la CGT. Un ascendant qui ne plaît guère à la minorité réformiste du syndicat. Menés par Léon Jouhaux, ses chefs de file goûtent assez peu l’idée que le premier syndicat français se transforme en « oeil de Moscou ».

Et de fait, comme le rappelle l’historien Michel Wieviorka au journal Libération, « la CGT est alors sous l’emprise du PCF, en vertu de la théorie léniniste de la ‘courroie de transmission’, qui confère au parti le soin de conduire le prolétariat, le syndicat devant se conformer à ses demandes ».

Anti-stalinisme

« Je me demande s’il ne serait pas préférable de nous séparer purement et simplement des staliniens, de prendre contact avec les mouvements dissidents et de regrouper, autour d’une nouvelle organisation, basée sur les principes de la vieille CGT, tous les ouvriers qui ne considèrent plus la confédération actuelle que comme une filiale du Parti communiste », déclare à cette époque le futur leader de FO André Bergeron, cité par Le Monde, lors d’une conférence tenue en novembre 1947. Un mois plus tard, le 18 décembre 1947, la rupture est consommée.

Pendant plusieurs années, l’anti-stalinisme va servir de principal porte-drapeau au syndicat naissant. En témoigne ce souvenir d’un ancien employé de commerce à Amiens, interrogé par Le Monde en 1984 sur les raisons de son adhésion à FO : « J’ai adhéré en juillet 1953 », confie-t-il au quotidien. « Comme ancien déporté, il n’était pas question que j’adhère à la CGT car pour moi, Hitler égale Staline. » De cet anti-stalinisme, le syndicat glisse rapidement vers la défense de l’indépendance syndicale, et d’une totale liberté d’expression. Deux valeurs qui, une nouvelle fois, le distinguent de la CGT, et lui permettent de revendiquer une étiquette « apolitique ».

manifestants de la cgt
Il faut attendre la fin des années 90 pour que la CGT acte définitivement la rupture avec le Parti Communiste Français. (CC BY - Jeanne Menjoulet)

Autre point de divergence majeur avec la nouvelle CGT, communiste : l’ambition réformiste. Loin de l’idéalisme révolutionnaire brandi par les figures de proue du PCF et de la CGT, FO revendique l’ouverture à la négociation avec l’État et le patronat. Une logique de compromis résumée par la jolie formule trouvée par André Bergeron, l’un de ses dirigeants historiques, et rappelée par Le JDD lors de son décès, en 2014 : avoir « du grain à moudre ». Comprendre : agir sur des problématiques très concrètes, comme la feuille de paie ou les congés payés.

Culture du compromis

Et Le Monde de rappeler que cette ligne réformatrice se déclinera en deux stratégies : « la politique de la présence – dans le système paritaire de protection sociale où FO va se tailler un empire – et davantage encore la politique conventionnelle. » Le 20 mai 1965, se souvient le quotidien, FO sera ainsi seule signataire de l’accord sur la quatrième semaine de congés payés.

Quant à la CGT, rappelle Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail, interrogé par Europe 1, il faut attendre la fin des années 90 pour qu’elle acte définitivement la rupture avec le Parti communiste français. Un choix tardif, mais nécessaire ? « Sur le long terme, sans ouverture à la négociation, la CGT va s’affaisser sur elle-même », note le spécialiste. « La sociologie du salariat en France est moins portée sur la contestation que sur la revendication », résume-t-il.

Une expertise que les faits semblent confirmer. Pour la première fois de son histoire, la CGT a perdu l’an dernier sa place de leader syndical, détrôné par la CFDT dans le secteur privé. Et si, en juin 2016, FO et la CGT ont su faire front commun pour mobiliser les salariés contre la Loi El Khomri, les vieilles querelles stratégiques sont réapparues en septembre dernier, lors de la signature des premières ordonnances du nouveau président de la République. Cette fois, la CGT a dû mener seule la bataille de la grève générale.  Son incapacité à mobiliser les Français, peu ou pas descendus dans la rue, acterait-elle définitivement l’échec d’une doctrine centenaire basée sur le rapport de force, et la lutte des classes ?

Elena Scappaticci

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