L’Avant-Veille de l’été 2017

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par La rédaction
3 min

Lyon-Turin : pas sûr que la France voie le bout du tunnel

Trois mois de débats, de concertations, d’échanges… Le coup d’envoi des Assises de la mobilité a été donné ce 19 septembre, de quoi établir une feuille de route pour les années à venir en matière de transports. « Les Français n’attendent pas des solutions pour dans 20 ans mais veulent des réponses concrètes », a lancé la ministre Elisabeth Borne, par ailleurs ancienne patronne de la RATP. L’avenir des grands projets d’infrastructures — lignes TGV, autoroutes, etc. —, est notamment en jeu. Un avenir qui paraît compromis depuis qu’Emmanuel Macron a déclaré au début de l’été vouloir davantage axer son quinquennat sur la modernisation des réseaux existants.

Quid du tunnel ferroviaire Lyon-Turin, projet transfrontalier initié en 1991 ? Prévu pour 2030 environ, il consiste à creuser la montagne sur près de 57 kilomètres afin de relier en train les deux villes. Pourtant, son aboutissement est aujourd’hui plus qu’incertain.

Reculer pour ne pas sauter

Déjà sur les rails, le tunnel n’a jamais convaincu ses détracteurs, qui dénoncent vigoureusement un « grand projet d’inutilité publique ». Dans une enquête de janvier 2013, le magazine en ligne Basta! se penchait sur la question, regrettant que François Hollande « s’apprête à gaspiller 11 milliards d’euros ». L’objectif de cette dépense, jugée « hors de portée budgétaire » par la Cour des comptes ? « Relier Lyon et Turin en 2h, Paris et Milan en 4h30. »

Le trafic des marchandises diminue sur l’axe Lyon-Turin

Avec une telle infrastructure et le ferroutage qu’elle rendra possible, une diminution considérable du trafic routier est escomptée. C’est en tout cas le pari des autorités, qui s’appuient sur le fait que « toutes les études ont tablé sur une croissance inéluctable du trafic routier », indiquent les opposants. Mais en réalité, « le trafic des marchandises diminue sur l’axe Lyon-Turin ». Après vérifications, Basta! confirme : « En 2011, le transport des marchandises était effectivement équivalent à celui de 1988 ». Pour étayer sa réflexion, le site s’appuie sur les observations de la Cour des comptes, qui estime que « le risque de saturation des infrastructures existantes n’est aujourd’hui envisagé qu’à l’horizon 2035 ».

Un train sort d'un tunnel.
Une liaison rapide entre Lyon et Turin ? De moins en moins probable. (Illustration domaine public)

Si de telles conclusions font jaser dans la région lyonnaise, la contestation s’est également organisée de l’autre côté des Alpes. Un collectif a vu le jour, No Tav, avec un engagement qui rappelle Notre-Dame-des-Landes, explique l’un de ses coordinateurs. « Ce sont deux luttes sœurs », assure-t-il.

Oser dire « stop »

Pour protéger le chantier et éviter des sabotages, les autorités italiennes mobilisent d’importantes forces de police. Un dispositif coûteux, « 868 millions d’euros, pour 56 mois de travaux », rapporte Basta!. Cette dépense supplémentaire vient gonfler une facture qui a déjà été réévaluée : de 8,5 à 26 milliards d’euros pour les deux pays.

Plusieurs conflits d’intérêts entachent le dossier

Au-delà de la dimension purement économique, se pose une question simple : « À qui profiterait le tunnel ? » La notion d’intérêt public peut laisser perplexe, surtout depuis la révélation de « plusieurs conflits d’intérêts [qui] entachent le dossier ». Basta! note que, dans son rapport, la commission d’enquête formée pour plancher sur le projet « incite fortement RFF, le maître d’ouvrage, à passer un marché avec une entreprise de travaux publics dirigée… par le frère d’un des commissaires enquêteurs ! »

Les élus des communes alentour se montrent sensibles à ces révélations, eux qui observent avec crainte les premières étapes du chantier. À Villarodin-Bourget, en Savoie, le maire Gilles Margueron s’emporte : « 400 000 m3 de déblais sont stockés en contrebas de notre commune alors qu’il ne devait en rester aucun […] Avec le creusement de la ligne de train, on va se retrouver avec 3 millions de m3 sur les bras. »

Comme tant d’autres projets d’infrastructures (listés avec soin par Reporterre), le tunnel Lyon-Turin nous force à revoir nos priorités. Dans les Alpes, les plus farouches opposants espèrent désormais que la « pause » souhaitée par Emmanuel Macron soit suivie d’effets. Dans ce dossier, ils n’ont pas l’intention de rester à quai.

Thomas Deszpot 

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