L’Avant-Veille de l’hiver 2017

Tout au long de l’année, L’imprévu vous offre un regard décalé sur l’actualité en rebondissant sur les archives des médias. Des quotidiens nationaux aux télévisions locales, des émissions de radio aux médias en ligne, les infos d’hier éclairent notre présent.

par La rédaction
3 min

Les édifiantes relations du BTP avec les dictatures

LafargeHolcim, l’un des leaders mondiaux des matériaux de construction, a reconnu avec regret avoir aidé au financement de groupes armés en Syrie. L’entreprise suisse a ainsi admis avoir versé des fonds à des organisations illégales, le tout pour ne pas entraver le bon fonctionnement de sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord-est du pays.

« Les conditions exigées [et qui furent acceptées, NDLR] pour assurer la continuation du fonctionnement de l’usine étaient inacceptables », reconnaît sans détour LafargeHolcim. Une repentance à laquelle se refusent d’autres grands groupes industriels, dont la collaboration avec des régimes dictatoriaux a été largement documentée.

Bouygues et sa liaison turkmène

Le Monde Diplomatique consacrait en mars 2015 un très long reportage à Bouygues, géant français du BTP. Collaborateur du régime turkmène depuis plus de 20 ans, il est surnommé « le bâtisseur du dictateur » par le journaliste David Garcia. Ce dernier raconte notamment comment l’entreprise tricolore a assuré l’organisation des obsèques de l’ancien despote président, Saparmourad Niazov, en décembre 2006. Un homme décrit comme un « potentat mégalomane régnant d’une main de fer ».

Un régime impitoyable envers ses rares opposants

Partenaire privilégié du Turkménistan, Bouygues s’est démené pour transporter vers la capitale Achkhabad un luxueux cercueil. Allant jusqu’à « autoriser le démontage de la carlingue » d’un avion spécialement affrété pour parvenir à l’introduire en soute. Une anecdote symbolique, aux yeux du Monde diplomatique, de « la connivence assumée entre une multinationale et un régime impitoyable envers ses rares opposants ».

Un chantier dans la capitale turkmène.
Un chantier dans la capitale turkmène. (Illustration CC BY Dave Proffer)

La patte de Bouygues s’observe également en arpentant les rues, aux abords de la capitale turkmène. À deux pas d’Achkhabad, la multinationale a érigé une immense mosquée : « La plus grande d’Asie centrale, se plaît à proclamer Bouygues. La plus tape-à-l’œil aussi », souligne le Diplo. Agrémentée d’immenses fontaines, d’un mur d’eau, « qu’importe si le pays, désertique à 80%, souffre de pénuries hydriques chroniques », poursuit, acerbe, le mensuel. Un bien bel aménagement facturé 130 millions d’euros.

Partenaire particulier

Qu’une multinationale comme Bouygues tente de faire rayonner le savoir-faire français à travers le globe n’a en soi rien de problématique. Qu’elle apporte un soutien inconditionnel depuis plus de deux décennies à un régime autoritaire s’avère bien plus gênant. « Au Turkménistan, la moindre critique du régime est passible d’arrestation », rappelle le Monde diplomatique, « et la cruauté des geôliers locaux a de quoi refroidir les ardeurs des plus téméraires. Mieux vaut éviter la sinistre prison d’Ovadan Dépé, à trente kilomètres au nord-ouest d’Achkhabad. Les dizaines de prisonniers politiques enfermés y sont soumis à un isolement total, sous des températures oscillant entre 50 °C en été et -20 °C en hiver. Quand ils ne sont pas torturés avec des bâtons ou des chiens. »

Le PDG du groupe français se prêta aux mondanités habituelles

Aux commandes du groupe qui porte son nom et celui de son père, Martin Bouygues ne s’est semble-t-il jamais ému des entorses répétées de son allié turkmène au respect des droits de l’Homme. Invité à l’inauguration d’un « palais de la presse » en octobre 2006, « le PDG du groupe français se prêta aux mondanités habituelles », déplore le Diplo. Le journal qui ne manque pas de souligner que sous la chaleur d’Asie centrale, d’autres poids lourds de l’industrie tentent de se faire une place au soleil. Nouveau venu au Turkménistan, le groupe Vinci entend bien profiter des juteux contrats promis par le pouvoir. Un régime qu’épinglait au même moment l’association Human Rights Watch, écrivant dans son dernier rapport annuel que « l’atroce bilan des droits humains » dans le pays avait encore « empiré en 2015 ». Pour les multinationales européennes, l’odeur des pétrodollars et le vacarme des pelleteuses ont depuis longtemps couvert les discours pro-démocratie.

Retrouvez le reportage du Monde diplomatique en intégralité sur son site.

Thomas Deszpot 

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