L’Avant-Veille de l’hiver 2018

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par La rédaction
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35 heures, 28 heures, même combat : du temps pour soi

C’est désormais acté : le très puissant syndicat de branche IG Mettal – le premier en Allemagne – a remporté le bras de fer l’opposant au patronat. Dans la nuit du lundi 5 février au mardi 6 février a été signé un accord de branche prévoyant une hausse des salaires de 4,3% mais aussi – et surtout – la généralisation à l’ensemble des salariés de la branche d’un droit au temps partiel à 28 heures. Les salariés pourront donc bientôt réduire leur temps de travail jusqu’à 28 heures par semaine sur une durée de deux ans, période à l’issue de laquelle ils auront la garantie de pouvoir retrouver leur poste à temps plein. En contrepartie, les employeurs pourront demander à davantage de salariés de travailler 40 heures, contre 35 heures habituellement dans le secteur.

Outre-Rhin, cet accord inédit témoigne d’un vrai renouvellement des revendications portées par IG Metall, motivé par la nécessité de démontrer la capacité des syndicats à s’aligner sur les évolutions en cours dans la société allemande. Féminisation de la masse salariale, vieillissement massif de la population… Chacune de ces tendances impose en effet de repenser en urgence le temps de travail, dans un souci de solidarité et d’entraide entre générations et entre les sexes… S’il ne prévoit pas de compensation financière partielle pour ce manque à gagner, le texte ouvre cependant la possibilité d’une vraie modulation du temps de travail en fonction des parcours de vie de chacun. Ainsi, les employés élevant des enfants en bas âge, devant s’occuper de parents âgés dépendants ou travaillant de manière postée pourront demander à transformer des hausses salariales prévues en journées de congé supplémentaires. « Cela va aider les salariés à mieux combiner vie professionnelle et vie privée », a même reconnu la fédération patronale du secteur dans un communiqué.

C’est une politique de flexibilité originale, guidée par le souci des salariés – et non par la volonté d’alléger les contraintes qui pèsent sur les employeurs -, qui est aujourd’hui défendue par IG Metall. Une philosophie qui n’est pas sans rappeler certains arguments en faveur du passage de la durée légale en France à 35 heures en 1998.

Il y a 20 ans, le premier objectif affiché par le gouvernement Aubry est purement comptable : il s’agit d’enrayer la hausse structurelle du chômage, en réduisant le volume horaire des salariés. Reste qu’un fond de bienveillance subsiste dans le cœur de la loi.

Un dialogue qui ne profite pas à tous

Libérer du temps aux salariés, un objectif louable que l’on retrouve dans au moins une mesure des lois Aubry : la création des RTT. Externalité positive du dispositif des 35h, elle est annoncée comme une avancée sociétale majeure par la gauche. Voici, peut-être, venu le temps d’un vrai partage des tâches au sein des couples, d’un meilleur équilibre entre loisirs et travail… Pour réaliser ces belles promesses, on prévoit même, à gauche, d’aller plus loin encore, en instituant les 32h hebdomadaires.

Des pieds
« Cela va aider les salariés à mieux combiner vie professionnelle et vie privée », a reconnu la fédération patronale du secteur dans un communiqué.(CC BY Sophie & cie)

Mais à l’heure des premiers bilans, l’heure est déjà moins à la fête. Dès 2002, soit trois ans après le vote de l’acte II, le quotidien Le Monde pointe à juste titre le risque que la généralisation des 35 heures contribue, paradoxalement, à un accroissement des inégalités entre les salariés. « La RTT améliore réellement la vie des salariés dans la mesure où trois facteurs sont réunis », note le quotidien. « Une rémunération mensuelle supérieure à 1 220 euros, une réduction du temps de travail qui prend la forme de jours hebdomadaires ou bimensuels, et enfin la possibilité de pratiquer des loisirs ». Trois éléments qui sont loin d’être systématiquement réunis.

RTT vite retoquées

Ainsi, comme l’indique à la même période Libération, de nombreuses entreprises se sont engouffrées dans la brèche ouverte par la loi, faisant le choix de l’annualisation. Celle-ci, note Le Monde, « a très fortement réduit le nombre d’heures supplémentaires dont bénéficient majoritairement employés et ouvriers », et a donc favorisé l’accentuation de l’écart entre cadres et employés/ouvriers.

Pour les autres – les cadres ayant effectivement gagné du temps et de la liberté -, l’usage fait de ce temps libéré n’a fait que révéler les profondes inégalités qui persistent entre hommes et femmes : « Les hommes profitent surtout du temps libre pour leurs loisirs, tandis que les femmes récupèrent surtout du temps pour les tâches familiales et domestiques »,  déplore Le Monde. De fait, en 2010, selon l’INSEE, les femmes consacraient en moyenne 3h26 par jour aux tâches domestiques (ménage, courses, soins aux enfants, etc.) contre… 2h pour les hommes.

Deux écueils que devront éviter les salariés allemands s’ils désirent suivre le mouvement impulsé par la branche métallurgie. Outre-Rhin, un travailleur sur cinq occupe aujourd’hui un emploi précaire (7,7 millions d’Allemands). Et les mères qui travaillent sont qualifiées de « mère corbeaux » quand elles osent vouloir faire carrière au détriment de leur progéniture. Le risque est donc grand de voir s’accroître encore le fossé entre salariés « sécurisés », aux horaires aménagés, aux contrats solides et aux salaires fixes, et salariés précaires. Il sera également nécessaire de veiller à une juste répartition de ces contrats entre les sexes, au risque de voir se profiler une situation comparable à la France, avec encore trop de femmes devant recourir au temps partiel, faute d’alternative.

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