L’Avant-Veille de l’hiver 2018

Tout au long de l’année, L’imprévu vous offre un regard décalé sur l’actualité en rebondissant sur les archives des médias. Des quotidiens nationaux aux télévisions locales, des émissions de radio aux médias en ligne, les infos d’hier éclairent notre présent.

par La rédaction
5 min

Bien-être animal et abattoirs : les végétariens tombent sur un os

Grande déception du côté des associations de défense de la cause animale. Alors que le ministre de l’Agriculture présente son projet de loi sur l’agriculture en conseil des ministres, il semble que l’installation de caméras de surveillance dans les abattoirs ne soit plus d’actualité.

Après une année 2016 marquée par les scandales de maltraitance animale révélés par l’association L214, l’Assemblée avait voté il y a un an, l’instauration de contrôles vidéo dans les abattoirs français. Une surveillance qui devait réduire les « sévices » pratiqués à l’encontre des animaux d’élevage dans les abattoirs. Jamais présentée aux sénateurs, cette disposition n’a finalement pas été adoptée. D’où la proposition de l’inclure dans le projet de loi sur l’agriculture à l’honneur ce mercredi.

À défaut d’une installation de caméras, le ministre de l’Agriculture Stéphane Travert a préféré donner la priorité à la formation des employés dans les abattoirs. Il met ainsi de côté une mesure réclamée depuis longtemps par les défenseurs du bien-être animal.

« No steak » : le « point 0 » du végétarisme français

Grâce à ses vidéos tournées en caméras cachées, L214 suscite de nombreuses polémiques et attire l’attention des médias. S’en suivent de grands débats autour de la condition animale, mais aussi des pratiques alimentaires émergentes : végétarisme, végétalisme, ou encore véganisme. Pas une semaine ne passe sans que ne soit publié un essai qui remette en cause nos pratiques carnivores.

 

Cette illustration représente des animaux d'élevage découpés en quartiers, avec les noms des morceaux utilisés par les bouchers. Illustration CC domaine public
Depuis 2008, l'association L214 dénonce les conditions dans les abattoirs et notre rapport aux animaux. Illustration CC domaine public.

Si l’on en croit Libération, c’est le journaliste Aymeric Caron, ancien chroniqueur de Laurent Ruquier, qui a popularisé le végétarisme sur les plateaux télévision. Coïncidence : son ouvrage No steak a été publié quelques jours avant le scandale de la viande de cheval retrouvée dans les lasagnes de Findus en 2013. Il s’est depuis écoulé à 30 000 exemplaires.

« Quand Aymeric Caron est apparu, ça a été un événement pour la reconnaissance du végétarisme en France. Il a fait une espèce de happening à la télévision, il s’est mis à en parler tout le temps. Puis il n’avait plus besoin d’en parler, parce qu’on venait lui en parler. Il était identifié comme le premier végétarien de France », assure dans les colonnes du quotidien Théo Ribeton, auteur de V comme végan, un essai paru l’année dernière.

La révolution consiste à élargir notre cercle de compassion

De retour en librairie avec Antispéciste, Aymeric Caron est allé plus loin. Il aborde dans ce livre la question du spécisme, c’est-à-dire la supériorité supposée d’une espèce (en l’occurrence humaine) sur une autre (animale), et fait une comparaison – « choquante » aux yeux de certains – entre l’élevage d’animaux et l’esclavage. Il y a deux ans, il choisit alors Libération pour s’expliquer. Dans cette interview, il assure que « l’humanité a toujours progressé en étendant sa sphère de considération morale à des groupes d’individus jusque-là considérés comme des humains de rang inférieur : les Noirs, les femmes, les homosexuels… La révolution aujourd’hui consiste à élargir encore notre cercle de compassion afin d’accorder aux animaux non humains notre considération morale. »

« Pour les animaux, c’est un éternel Treblinka »

Relativement nouvelles en France, les théories consistant à octroyer plus de droits aux animaux se sont développées depuis la moitié des années 2000 en France. Dans leur immense majorité, elles ont repris des concepts édictés il y a déjà plusieurs décennies dans le monde anglo-saxon.

Sur ce sujet, un ouvrage fait date, celui du philosophe australien Peter Singer. Publié en 1975 en anglais, traduit en 1993 en français, et devenu un best-seller depuis, La libération animale est devenu un texte incontournable, véritable bible aux yeux des militants pour le bien-être animal. « Peter Singer était un philosophe de la morale qui, un jour, s’est posé la question de “la sphère d’égalité” et qui s’est demandé quels critères permettaient de la définir », soutenait l’année dernière Sébastien Arsac, le fondateur de L214, dans Konbini. Selon lui, « le critère le plus important est la capacité à ressentir le plaisir et la souffrance, à avoir des émotions. »

Dans leurs écrits, les penseurs et essayistes qui plaident pour une libération animale n’hésitent pas à utiliser parfois des parallèles osés pour faire avancer leur cause. « Holocauste et abattoirs, la longue histoire d’une analogie dérangeante », titrait ainsi en 2017 le Temps. Dans cet article, le quotidien suisse rappelait que « l’auteur juif Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978 et défenseur notoire de la cause animale était le premier à écrire que du point de vue de l’animal, ‘tous les gens sont des nazis ; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka’ ».

Vers une politisation de la cause animale

Si certains essais dénoncent avec vigueur les conditions d’abattage, d’autres prennent le parti de politiser plus directement la question. C’est le cas de Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux, écrit par les Canadiens Will Kymlicka et Sue Donaldson. La Croix décrit cet ouvrage comme « une nouvelle étape, majeure, dans la redéfinition de nos rapports aux animaux ». « Kymlicka et Donaldson cherchent aussi comment les êtres humains et les animaux pourraient établir des relations mutuellement bénéfiques », soutient le quotidien. « Ils proposent pour cela d’étendre le modèle de la citoyenneté aux animaux domestiques et de leur accorder des droits positifs (liberté de circulation, droits aux soins médicaux…). »

Ils proposent d’étendre le modèle de la citoyenneté aux animaux domestiques

Quelle est l’origine de ce changement d’approche ? « Cette politisation est liée à un sentiment d’échec : après quarante-cinq ans de créativité théorique, rien n’a changé pour les animaux », soutenait Corine Pelluchon, interviewée il y a un peu moins d’un an par Le Monde. Pour cette philosophe, auteure en 2016 du Manifeste animalier« politiser la question animale, ce n’est pas seulement parler des droits des animaux, mais penser la justice, en prenant en compte leurs intérêts dans nos politiques publiques. »

Difficile de savoir si ces écrits ont eu une influence sur les pratiques alimentaires des Français. Dans tous les cas, leur profusion révèle que le bien-être animal est devenu un vrai sujet de société. Malgré une consommation de viande en baisse depuis les années 1990, le nombre de végétariens reste stable en France, aux alentours de 3%. Dans leur combat, les partisans d’une alimentation non carnée semblent être tombés sur un os.

Julia Beurq 

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