L’Avant-Veille de l’hiver 2018

Tout au long de l’année, L’imprévu vous offre un regard décalé sur l’actualité en rebondissant sur les archives des médias. Des quotidiens nationaux aux télévisions locales, des émissions de radio aux médias en ligne, les infos d’hier éclairent notre présent.

par La rédaction
4 min

Fake News : Internet, l’éternel coupable idéal

Chiffres truqués, déclarations inventées, images manipulées… Les « fakes news » ont marqué l’année 2017. Pour éviter que des informations mensongères soient diffusées à l’avenir lors des périodes d’élections, Emmanuel Macron souhaite sévir. « J’ai décidé que nous allions faire évoluer notre dispositif juridique pour protéger la vie démocratique de ces fausses nouvelles », a affirmé le président de la République lors de ses traditionnels vœux à la presse qui se sont tenus en ce mercredi de rentrée.

Son souhait : éviter les dérives, observées notamment lors de la campagne présidentielle américaine. « Des milliers de publicités sur Facebook ont été achetées par de faux comptes russes, qui en ont profité pour diffuser des messages sur des sujets sensibles, comme l’immigration ou les violences policières, afin de polariser l’électorat américain », nous rappelle Le Figaro.

Confiance zéro

Dans son discours, Emmanuel Macron a déploré qu’en ligne, publier une info erronée ne requiert « que quelques dizaines de milliers d’euros » et puisse « se faire dans l’anonymat complet ». Pourtant fervent utilisateur des réseaux sociaux, le chef de l’État laisse planer une certaine défiance envers Internet. Un éternel coupable idéal puisque déjà, il y a près de 20 ans, le vice-président du tribunal de grande instance de Paris signait une tribune intitulée « Internet, une zone de non-droit ».

Depuis l’arrivée du haut débit et la généralisation des « box » dans les foyers, les Français naviguent en masse, 84% d’entre eux sont d’ailleurs des internautes. Cette habitude a-t-elle permis de faire disparaître les craintes qui entouraient le web à ses débuts ? Pas encore. Début 2016, l’indice de confiance dans les « usages digitaux » publié par l’institut de sondage Opinion Way n’était que de 48 sur 100. Aucun acteur « ne fédère réellement les internautes », concluait cette étude.

Virtuel finit par vouloir dire faux

Cette défiance massive conforte l’opposition théorique entre le monde réel et un univers numérique qui serait celui du virtuel. Un terme dont s’est emparé en 2011 le blogueur Pierre Caumont : il l’a disséqué dans un billet publié sur le Club de Mediapart. « Sur Internet », regrette-t-il, « virtuel a pris un sens détourné, pour ne pas dire dévoyé, le sens d’illusoire. » Ce virtuel, « au mauvais sens du terme, fait l’affaire de toute une population, qui joue à cache-cache avec la vérité et qui s’invente une vie sur mesure, une vie à laquelle Internet donne corps. C’est ainsi que virtuel finit par vouloir dire faux. »

Entre le réel et le virtuel, faut-il vraiment dresser des frontières ? (Illustration CC BY UTKnightCenter)

Haro sur le virtuel

Avant d’aller plus loin dans sa réflexion, Pierre Caumont souligne qu’il « n’y a pas la vraie vie d’un côté, et de l’autre, une vie qui serait fausse et dont Internet serait le lieu d’expression tout indiqué. La personne sur Internet n’est pas une doublure du soi, comme parfois il y a des doublures au cinéma pour réaliser des cascades. » Pour lui, « Internet n’est jamais que le miroir du monde extérieur, pour le meilleur et pour le pire. C’est une sorte de monde parallèle au monde extérieur, un monde intérieur qui se creuse à l’infini. »

Un monde intérieur qui se creuse à l’infini

Le succès des Facebook, Twitter et autres Instagram ne peut cacher les vagues de critiques qui émergent à l’encontre des réseaux sociaux. Celle de Barack Obama notamment, qui souhaite éviter « une balkanisation de la société » et encourager la pluralité des points de vue. Si ces lieux d’échange et de discussion permettent d’afficher des positions ou de les renforcer, ils ne constituent en rien la promesse d’une authenticité ou d’une franchise. « La vérité des échanges ne relève pas des lieux où ces échanges s’effectuent, mais de la qualité des personnes et de leur disposition à être authentiques, qu’elles soient dans le monde extérieur ou sur la planète Internet », poursuit le blogueur.

Pour mieux appréhender ces questions, il est nécessaire de conserver à l’esprit qu’Internet est un outil, charge à l’utilisateur d’en modeler les usages. Si un détraqué fonce dans la foule avec une voiture, il serait en effet curieux d’incriminer le concessionnaire.

En attendant de connaître les contours du projet de loi souhaité par Emmanuel Macron, souhaitons qu’il ne contribue pas à diaboliser Internet pour minimiser les responsabilités individuelles des êtres humains à l’origine des « fakes news ». Même si le net peut devenir « le terrain de prédilection des manipulateurs, des menteurs, des illusionnistes experts en tours de passe-passe ou de magie noire », reconnaît Pierre Caumont, « on peut tout aussi bien estimer que l’écran, qui protège l’internaute de l’autre, est un formidable outil qui permet au locuteur de se révéler à proportion de ce qu’il cache, et qu’il favorise le mouvement vers la vérité d’être par l’intermédiaire de l’écrit qui scintille en silence dans l’écrin que fait l’écran. »

Aujourd’hui, Internet n’est plus un lieu coupé du monde, hors de l’espace et du temps. Une conception du réseau que résument à merveille les mots des activistes et fondateurs de The Pirate Bay, la célèbre plateforme de téléchargement illégal. Ce trio suédois milite pour que l’expression « IRL », très courante en ligne et qui signifie « in real life » (ou « dans la vie réelle »), disparaisse. Ils lui préfèrent l’acronyme AFK, « away from keyboard ». On peut le traduire par « loin du clavier », une manière de rappeler que derrière un écran, ce sont des humains en chair et en os qui pianotent, échangent, débattent et s’opposent.

Thomas Deszpot 

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