L’Avant-Veille de l’hiver 2018

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par La rédaction
3 min

Goodyear, Titan et « les barjots du syndicat communiste »

7 janvier 2014 : retenus depuis plus de trente heures par un groupe de salariés, deux cadres de l’usine Goodyear d’Amiens Nord sont finalement libérés. La séquestration de ces dirigeants aura été la seule solution trouvée par les salariés de l’usine américaine de pneumatique, et le point d’acmé d’un conflit social entamé sept ans auparavant. Il s’est conclu par la fermeture définitive du site, et le licenciement des 1 200 salariés. Quatre ans plus tard, jour pour jour, 340 occupent un emploi « en CDI ou CDD longue durée », 172 « sont partis ou en prévision d’un départ à la retraite » et 102 ont créé leur entreprise. Interrogé par l’AFP, Michaël Wamen, ex-leader CGT du site, note cependant de nombreuses « dépressions » parmi « les gars », et annonce le triste chiffre de « 16 suicides ».

Choc de titans

La fermeture de l’usine aurait-elle pu prendre un tour moins tragique ? Jusqu’en février 2013, chacun est persuadé de la reprise imminente du site par un autre géant du pneumatique, l’Américain Titan. C’est compter sans la ténacité des leaders cégétistes de Goodyear, farouchement opposés aux conditions posées par le groupe pour le rachat, et sans le caractère fantasque – pour ne pas dire extravagant -, du PDG de Titan, Maurice Taylor. Ultra-libéral, l’homme est aussi coutumier des déclarations fracassantes. Un syndicat jusqu’au-boutiste face à un potentiel employeur intransigeant : toutes les conditions sont réunies pour que les négociations échouent. Et elles échoueront.

Les salariés français ne travaillent que trois heures

Dans une lettre ouverte adressée au ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, publiée dans Les Échos le 13 février 2013, Maurice Taylor enterre définitivement toute possibilité de rachat du site d’Amiens par son entreprise. Il en profite pour livrer un point de vue très personnel – et sans nuance – sur les salariés français. « Les salariés français touchent des salaires élevés, mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures. »

Tout en énumérant un lot de poncifs sur les « soi-disant ouvriers d’Amiens » et leurs syndicats voyous, celui qu’on surnomme le « grizzli » livre également une démonstration assez crue des arbitrages d’un géant mondial entre états (France, Inde, Chine…) selon les avantages compétitifs des uns et des autres : « Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins de 1 euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin. » Dans une seconde missive également rendue publique, et tout aussi assassine, il qualifie finalement les leaders syndicaux d’Amiens Nord de « barjots du syndicat communiste. »

À LIRE AUSSISalariés en colère, patrons séquestrés

De quoi déclencher l’ire d’Arnaud Montebourg, qui lui adresse une réponse acerbe, toujours publiée par le quotidien Les Échos. Mais aussi et surtout attiser les braises du conflit sur le site d’Amiens-Nord.

En octobre 2013, Titan fait pourtant une nouvelle offre de reprise partielle, prévoyant le maintien pour 4 ans de 333 emplois et un investissement de 100 millions d’euros. Malgré cette reprise du dialogue, son PDG, interviewé à la même époque par France Info, se lance dans une seconde diatribe féroce à l’encontre des salariés français, ciblant une nouvelle fois leurs représentants syndicaux. « La CGT, ce sont des timbrés », déclare-t-il tout de go à la radio. Pas forcément un signe d’apaisement tandis que, sur le site d’Amiens, la colère des salariés grandit.

L’échec de l’État ?

Malgré – ou plutôt – grâce à leur violence et à leur cynisme – les propos du PDG de Titan jettent une lumière crue sur les logiques qui ordonnent la grande valse des délocalisations, rachats ou restructurations au sein d’une industrie désormais mondialisée. Elle sert aussi de révélateur : quelle place pour la puissance publique, incarnée à l’époque par Arnaud Montebourg, ou pour le dialogue social, face à la course au dumping social à laquelle se livrent certains pays ?

À cette violence sociale, les salariés de Goodyear choisiront de répondre par la violence physique, en séquestrant leurs dirigeants. Sept d’entre eux seront condamnés à des peines de prison avec sursis allant jusqu’à 12 mois. Quant à Maurice Taylor, il choisira finalement de fabriquer les pneus Goodyear à Volgograd, en Russie. Un comble pour un homme aussi farouchement hostile aux « syndicats communistes ».

Elena Scappaticci 

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