L’Avant-Veille du printemps 2017

Tout au long de l’année, L’imprévu vous offre un regard décalé sur l’actualité en rebondissant sur les archives des médias. Des quotidiens nationaux aux télévisions locales, des émissions de radio aux médias en ligne, les infos d’hier éclairent notre présent.

par La rédaction
3 min

En 1926, ouvrir une mosquée ne faisait pas tiquer

Les rideaux de fer qui barraient ses portes vont pouvoir être levés. La mosquée Al Rawda de Stains, fermée depuis novembre 2016 pour cause de menace pour la sécurité et l’ordre public, vient d’être autorisée à rouvrir par le ministère de l’Intérieur, mercredi 10 mai. Considérée par la préfecture de Seine-Saint-Denis comme « un lieu influent de la mouvance salafiste », la mosquée avait été immédiatement fermée, au même titre qu’une vingtaine d’autres en France. Al Rawda avait notamment accueilli plusieurs djihadistes, dont Fabien Clain, le porte-voix de l’organisation État islamique qui a revendiqué les attentats du 13 novembre 2015.

Alors que l’État autorise une réouverture de mosquée aujourd’hui, c’est un autre lieu de culte qui faisait la une des journaux le 16 juillet 1926, jour de l’inauguration de la Grande Mosquée de Paris. Deux évènements qui n’ont a priori rien à voir, mais qui en disent long sur le changement de ton entre élus et représentants de l’islam.

Une vue du toit de la Grande Mosquée de Paris et d'une partie de son minaret (Photo CC BY Coralie Ferreira)
En 1926, dignitaires français et musulmans inauguraient la Grande Mosquée de Paris (Photo CC BY Coralie Ferreira)

Une « oasis dans le chaos »

Dans une archive répertoriée par le site Retronews, le quotidien Le Petit Marseillais racontait l’inauguration du bâtiment le jour même. Le journaliste dépêché sur place tombe sous le charme : « Son minaret quadrangulaire, d’une blancheur éclatante, sur laquelle tranchent les vives couleurs des mosaïques, les vastes cours de marbre blanc, les fraîches fontaines, les jardins fleuris forment l’ensemble le plus reposant, une véritable oasis dans le chaos des maisons grises du quartier » du Jardin des Plantes. Peu de choses à voir avec les panneaux de tôle verts qui recouvrent aujourd’hui la mosquée Al Rawda de Stains.

La République française admet, protège toutes les croyances

Il faut dire que la Grande Mosquée de Paris avait bénéficié d’un financement de 500 000 francs par… le ministère français des Affaires étrangères, qui dérogeait ainsi à la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État. L’État qui finance un lieu de culte ? La décision est restée exceptionnelle et passait à l’époque pour une reconnaissance envers les soldats de confession musulmane qui avaient participé à la Première guerre mondiale — 70 000 d’entre eux avaient péri à Verdun.

Accompagné du sultan du Maroc, le Président de la République en personne s’était déplacé pour l’inauguration de la Grande Mosquée. Un « événement de la plus haute importance pour les relations de la France et des pays islamiques », selon les mots du journaliste.

Des mots empreints de bienveillance s’échangeaient entre les deux délégations. Le président de l’Institut musulman, créé au sein de la mosquée, rendait hommage à une France « hospitalière à toutes les races […], à toutes les idées, à toutes les religions ». Gaston Doumergue, le Président de la République, opinait du chef avant de rappeler que la France « admet, protège toutes les croyances ». Et de poursuivre : « Quelle que soit la voie que l’être humain se fraye vers son idéal, cette voie nous est sacrée : nous la respectons et nous entourons ceux qui la suivent d’une égale sollicitude ».

Douce ironie, ce sont aujourd’hui des caméras de « vidéoprotection » qui entourent la mosquée de Stains pour prévenir la venue de fidèles radicalisés. Un dispositif de surveillance qui fait partie des nombreuses garanties apportées par l’association Al Rawda pour convaincre le ministère de rouvrir le lieu de culte. Entre autres mesures, l’ancien imam radical a été remplacé par deux imams dont le parcours a été savamment épluché, et une « équipe de vigilance » va être chargée du filtrage des fidèles à l’entrée de la mosquée. « Il faut que l’association fasse mieux que Bernard Squarcini [ancien directeur de la DCRI sous Nicolas Sarkozy, NDLR] », avait ironisé l’un des avocats de l’association, William Bourdon, en janvier dernier.

Malgré cette réouverture, une première depuis l’instauration de l’état d’urgence, la suspicion envers l’islam s’institutionnalise. Et s’incarne jusque dans les titres de certains médias. « La mosquée de Stains soupçonnée d’islamisme radical va rouvrir », affiche BFM-TV, quand 20 minutes interroge : « Seine-Saint-Denis : Pourquoi la mosquée de Stains, fermée pour islam radical, va rouvrir ? ». Qu’importe si une analyse moins chargée en émotion et des titres moins mesquins permettraient de se rapprocher de la chaleur qui se dégageait en 1926, entre élus et représentants de l’islam.

Pierre Leibovici


L’article du Petit Marseillais daté du 16 juillet 1926 est à retrouver en intégralité sur le site de notre partenaire Retronews.

Précédent
Suivant

Enquêtes, retours, explications, promenez-vous sur L'Imprévu