À l’heure du smartphone, l’image devient langage

En juin 2007, Apple commercialisait l’iPhone, premier téléphone tactile du marché. Rapidement, le smartphone est devenu un standard, adopté par l’ensemble des fabricants… Et des particuliers. Plus faciles que jamais à capturer et à partager, nos clichés deviennent aujourd’hui un outil d’échange et de conversation à part entière. Ce phénomène fascine André Gunthert, maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, où il occupe la chaire d’histoire visuelle. Au quotidien, il tente d’analyser ce qu’il qualifie de « révolution de la pratique photographique ». Un morceau d’histoire s’écrirait-t-il sous nos yeux ? Pour en avoir le cœur net, L’imprévu est allé le rencontrer, en chair et en os.

par Thomas Deszpot
11 min
André Gunthert se prête au jeu de l'autoportrait sous la verrière de Institut national d'histoire de l'art, à Paris. (Crédit photo : Thomas Deszpot)
André Gunthert se prête au jeu de l'autoportrait sous la verrière de Institut national d'histoire de l'art, à Paris. (Crédit photo : Thomas Deszpot)

S’il se passionne pour l’étude des images et de leurs usages, André Gunthert jongle au quotidien avec les mots. Blogueur depuis 2005, c’est entouré de livres qu’il reçoit, dans un bureau de l’Institut national d’histoire de l’art, à Paris. Dans sa poche, l’enseignant-chercheur garde avec lui un smartphone. Un objet du quotidien qui se transforme en sujet d’étude et de réflexion, au cœur notamment de son dernier ouvrage : L’Image partagée. La photographie numérique.

Impossible d’aborder ce sujet sans faire un saut en 2007. Apple et son patron, Steve Jobs, lance cette année-là l’iPhone premier du nom, lors d’une présentation en grande pompe. La presse s’emballe devant ce nouvel objet tactile : Le Monde, catégorique, assure qu’Apple « ouvre l’ère de l’Internet mobile ». Outre-Atlantique, le magazine Time désigne l’iPhone « produit de l’année ». Malgré son tarif élevé (500 dollars minimum), une hystérie collective entoure sa commercialisation à travers la planète. À peine en vente, le voilà présenté comme un objet « culte ». Aucune mention, pourtant, de ses caractéristiques photo, négligeables à l’époque pour les médias.

Aujourd’hui devenus des objets de notre quotidien, les smartphones sont ancrés dans nos vies. Il s’en est vendu 20 millions pour la seule année 2015. Équipés d’appareils photo haute définition et d’une technologie tactile, ils bouleversent notre rapport aux images. Pendant plus d’une heure, André Gunthert est revenu sur l’arrivée du smartphone, voilà presque dix ans, et sur ses conséquences. Un entretien réalisé le 10 mai dernier.

En quoi l’arrivée du tout premier smartphone, l’iPhone d’Apple, a-t-elle changé la donne dans nos usages ?

L’une des choses extraordinaires du smartphone, qui est communicant, qui enregistre… c’est de faire des images. Rappelons qu’il n’était pas prévu pour ça au départ. Pourtant, très rapidement, nous nous sommes mis à créer des images grâce à lui, c’était sympa et plutôt marrant.

Envoyer une photo sur Facebook n’était pas instantané

Quand arrive l’iPhone en 2007, son appareil photo n’a rien d’impressionnant et donne des clichés d’une qualité à peine correcte. À l’époque, envoyer une photo sur Facebook n’était pas instantané, il fallait faire plusieurs clics. Nous n’avions pas encore entre les mains un outil dédié à l’image. Ce sont les utilisateurs qui l’ont fait évoluer : ils se sont servis des smartphones pour faire des photos, mais surtout pour les transmettre, les communiquer et les discuter. Les fabricants ont alors modifié leurs outils pour favoriser les interconnexions, ce mouvement a duré jusqu’en 2009-2010. L’idée était simple : prendre une photo et l’envoyer en un clic. Des applications se sont aussi engouffrées sur ce créneau, je pense bien sûr à Instagram. Le lien direct entre la photo et le réseau s’est ainsi établi.

Aujourd’hui, Apple met en avant la qualité des photos de l’iPhone, c’est un véritable argument marketing, mais ce sont surtout les usagers qui ont insufflé ce mouvement. Ce sont eux qui ont basé leur système d’interaction sur la production d’images, ne l’oublions pas.

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— Journaliste

J’ai commencé à lire sur des boîtes de céréales, à écrire sur les pages à gros carreaux d’un cahier mal tenu. Une fois les mots apprivoisés, j’ai voulu les partager : quelques années plus tard, ils sont devenus mon métier.

La Fabrique de l'info

Apple m’énerve, je le concède. Ses méthodes marketing, son écosystème totalement verrouillé, ses tarifs… Malgré ma défiance, je reconnais sans mal au géant américain ses innovations technologiques. Vivre sans smartphone serait d’ailleurs bien difficile pour moi aujourd’hui… comme pour beaucoup d’entre nous.

Lors de concerts ou d’événements divers, j’ai souvent été frappé par le nombreux téléphones brandis par la foule. Ce besoin de capturer l’instant présent, comme pour le prolonger dans le temps et donner l’illusion de son éternité. Pour mettre des mots sur l’omniprésence des images dans notre vie, je me suis naturellement tourné vers André Gunthert. Après plusieurs années à parcourir ses écrits en ligne, j’ai troqué l’espace d’un après-midi mon costume de lecteur pour celui d’intervieweur.

 

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