Les Enfants de Don Quichotte, une fratrie citoyenne

À l’hiver 2006, le mouvement Les Enfants de Don Quichotte interpelle la France sur la situation des sans-abri. En l’espace de quelques jours, l’association, menée par une fratrie citoyenne anonyme, est devenue un symbole de la lutte auprès des plus démunis. Comment a-t-elle aussi vite gagné en popularité ? Quelles stratégies ont été utilisées et à quelles fins ? Deuxième volet de notre retour sur le mouvement Les Enfants de Don Quichotte.

par Clea Chakraverty
9 min
Augustin Legrand, figure de proue du mouvement. (Crédit photo CC BY-SA Croquant)
Augustin Legrand, figure de proue du mouvement. (Crédit photo CC BY-SA Croquant)

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À l’hiver 1954, un grand barbu, presque décharné et drapé de noir, harangue les Français sur Radio Luxembourg. L’Abbé Pierre lance son « appel de l’hiver », discours d’alerte quant à la situation des sans-abri et des mal-logés en France. Ce texte marquera les générations au sortir de la guerre et déclenchera une prise de conscience décisive par les pouvoirs publics. Un demi-siècle plus tard, un personnage tout aussi charismatique se dresse sur les bords du Canal Saint-Martin à Paris, face à une flopée de caméras. Augustin Legrand, jeune acteur et citoyen engagé, a décidé durant l’hiver 2006 d’investir toute son énergie et sa fougue dans une lutte sans merci contre le sans-abrisme, avec son association Les Enfants de Don Quichotte.

Dans un reportage diffusé sur France 2 le 3 janvier 2007, les commentaires évoquent la « métamorphose » assez « troublante » d’Augustin Legrand en double de l’abbé Pierre, dont il emprunte les codes esthétiques mais aussi la rhétorique. Bernard Kouchner, interviewé par la chaîne, souligne les stratégies utilisées par le comédien, de la « loi du tapage » à l’usage éphémère de l’illégalité. La démarche émotionnelle et le caractère volontairement contestataire du mouvement juste avant Noël (occupations illégales, vidéos sauvages, prise à partie des édiles) participent à rendre visible un public d’ordinaire absent de l’espace médiatique et politique. Les rares moments médiatiques mettant en lumière les SDF ont lieu lors des vagues de froid mortelles. « Pour les SDF, la médiatisation est à la fois routinisée, habituelle et conquise lorsqu’il s’agit des rapports des fondations, des associations, du lancement de la trêve hivernale, mais elle peut aussi être assujettie à la logique de l’accident lorsqu’une vague de froid s’abat sur le pays », rappelle l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale.

Casser l'invisibilité des sans-abri

La médiatisation du mouvement et son ampleur n’étaient pourtant pas prévues au départ, malgré une mise en scène bien orchestrée. « L’action de Médecins du Monde en 2005 et 2006 [avec une distribution de tentes bleues place de la Bastille, NDLR] nous avait, Augustin et nos proches, particulièrement émus. Nous n’étions pas spécialement préparés à la lutte sociale », se remémore Jean-Baptiste Legrand, alors jeune producteur de cinéma. Les deux frères pensaient coproduire et réaliser un documentaire sur le sujet. « L’idée était de passer du temps avec les sans-abri », continue Jean-Baptiste, qui a depuis enchaîné les productions de courts et longs-métrages. Rapidement, le duo constate que rompre avec les préjugés n’est pas suffisant et que malgré les actions humanitaires, « rien ne bougeait » : « Nous avons voulu réveiller les consciences de gens, qui, comme nous, ne faisaient pas spécialement attention à ces questions. »

Source : ina.fr

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— Journaliste indépendante

Journaliste franco-indienne, j’ai vécu en Inde de 2006 à 2013. Passionnée par les sociétés en transition, curieuse des nouveaux phénomènes religieux ou culturels et intriguée par les propositions économiques alternatives, j’ai travaillé pour de nombreux titres tels que La Vie, Les Echos et Le Monde diplomatique ainsi que sur plusieurs documentaires télévisuels. En 2013, j’ai reçu la bourse journaliste de la Fondation Lagardère. De retour en France où je vis désormais, je suis associée au Centre d’études himalayennes du CNRS en tant que chercheuse-ethnologue.

La Fabrique de l'info

Les Enfants de Don Quichotte ne sont plus et ses acteurs principaux ont pris aujourd’hui des chemins différents : si Jean-Baptiste Legrand a tout de suite répondu positivement à nos demandes, le protagoniste le plus en vue à l’époque, Augustin Legrand, n’a jamais donné suite. De l’action de 2007 reste la promesse d’un monde meilleur. Ainsi qu’un legs important qui s’est traduit par des mesures prises et promises, un engagement toujours plus fort sur le terrain et peut-être une certaine légitimité de l’action publique et citoyenne. Dix ans plus tard, difficile de ne pas voir dans les Nuits Debouts (et les mouvements Occupy) la continuité de ce mode opératoire, avec l’idée, peut­-être candide ou très aristotélicienne, que tout citoyen peut et doit s’impliquer pour défendre ses droits fondamentaux. La démocratie par l’opinion populaire est­-elle seulement une option ?

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