Le 21 avril 2002, Marie a coupé le cordon

11 avril 2002, la deuxième saison de Loft Story vient de commencer et son premier épisode réalise 62 % de part de marché sur les 15 à 35 ans. Dix jours plus tard, le 21 avril, Lionel Jospin n’accède pas au second tour de l’élection présidentielle. Dans les rangs socialistes, l’effroi domine. Pour celles et ceux qui votaient — à gauche — pour la première fois, il faudra se rabattre au second tour sur Jacques Chirac, président sortant, voter blanc ou s’abstenir. Marie, jeune tarnaise, était en terminale au moment de ce vote. Depuis, à l’image de sa génération, elle incarne un rapport tout particulier à la politique. Premier volet de nos rencontres avec les jeunes du 21 avril 2002.

par Claire Berthelemy
6 min
Manifestation lycéenne Illustration CC By Grégoire Lannois
Manifestation lycéenne Illustration CC By Grégoire Lannois

Ils ont aujourd’hui la trentaine. En 2002, les jeunes socialistes votaient pour la première fois ou étaient en passe de le faire. Marie* est de ceux-là. Comme d’autres, fils ou filles de militants socialistes ou a minima héritiers d’un socialisme familial, elle a vécu l’élection présidentielle de 2002 comme un tsunami. Les résultats du premier tour sont venus renverser ses certitudes et ont marqué sa vie de citoyenne.

Miné par la crise

L’itinéraire politique de Marie est indissociable de ses origines. Née dans le Tarn, elle a grandi dans un département dont la réputation est d’être sinistré économiquement. Les barons locaux ont rencontré échecs sur échecs en tentant de redresser la barre. De quoi saper la confiance accordée aux élus et notamment aux socialistes du secteur. Baignée dans une atmosphère militante, très politisée, c’est impuissante qu’elle a vécu le 21 avril 2002.

Âgée de seulement 17 ans, la jeune femme n’était alors pas en âge de se rendre aux urnes. Elle a cependant grandi dans une famille qui lui permettait d’être bien au fait des questions politiques : « Je suis un peu née dedans : mes parents étaient militants et j’ai grandi dans une ville quasi jumelle d’Hénin-Beaumont d’un point de vue ‘travail de la mine’. ». Chez elle, le soir du premier tour, certains se remémorent les larmes déjà versées en 1995, au moment de la première élimination de Lionel Jospin face à Jacques Chirac. Même si deux ans plus tard, une fois l’assemblée dissoute, le président en fera son Premier Ministre. « En 1995, ils y croyaient vraiment : l’année d’avant, tout le monde ici avait fêté l’anniversaire de la mort de Jaurès et il y avait une vraie dynamique de parti, notamment une proximité avec la base, les victimes de la crise minière ».

En 1995, ils y croyaient vraiment

À la fin des années 1990, une fois les mines démantelées, les députés du Tarn et alentours essayent de sauver les emplois par tous les moyens. « J’étais enfant et déjà j’ai vécu l’exode de mes copains, enfants de mineurs, dont les parents n’avaient plus de travail », raconte cette petite-fille de mineurs. Car le coup d’arrêt porté à l’industrie minière fait fuir des familles entières de la région. D’autres se reconvertissent dans les usines de textile, qui sont à leur tour délocalisées. Malgré tout, le tissu politique resserre les rangs et continue de célébrer Jaurès. Marie se souvient : « Ces fêtes [de 1995, NLDR] ont donné du travail aux couturières des usines de textile ! Avec ma soeur, on voyait que le parti voulait aider tout le monde mais ils ont fini par délaisser les moins proches, c’était surtout pour les copains. Le modèle se calquait sur celui du Nord et ils se sont dit qu’ils pouvaient faire un parc de loisirs à la place des mines… » L’ancien site minier allait en effet devenir ce parc tant attendu qui, cependant, ne rencontra pas le succès espéré : les entrées payantes des touristes ont été largement surestimées.

Déni militant

La lycéenne a 16 ans lorsqu’elle commence à comprendre que les propositions des politiques pour sauver sa région sont “infaisables”. Elle découvre un nouveau mode de communication et de recherche, Internet. Les citoyens d’alors s’y écharpent sur des forums de discussion« Dans le Tarn profond, peu y avaient accès et peu faisaient des études : j’appartenais à une classe éduquée. J’ai commencé à me dire que leur projet pour dynamiser la région n’était pas faisable, mais à l’époque on faisait peur aux gens en leur disant que sinon on allait enterrer des déchets au fond de la mine. Du coup ils se sont dit ‘essayons’ », raconte-t-elle. En 2002, les espoirs d’un renouveau économique se sont envolés. Marie comprend que le Parti socialiste tout entier est en déliquescence, à l’échelle nationale mais aussi sur le plan local. Un manque d’auto-critique au sein de la base militante qu’elle observe jusque chez certains de ses proches  : « Mon père était vraiment engagé et ce, depuis la fin des années 1980. Il était dans une forme de déni : le groupe de militants est resté structuré malgré tout [ce qui leur était reproché, NDLR]. Ils ont des liens amicaux, c’est un petit endroit et se fâcher avec ses amis c’est compliqué, tu perds en vie sociale… »

Manifestation contre la loi El Khomri CC BY Alternative libertaire
Manifestation contre la loi El Khomri CC BY Alternative libertaire

Si le père de Marie est engagé, sa mère en revanche « a suivi un autre chemin et m’a avoué un an après qu’elle n’avait pas voté Parti socialiste au premier tour, mais à l’extrême gauche ». Le père de la jeune fille ne l’a jamais su. Elle se souvient : « Ce qui m’a choquée, c’est que je les avais vus défaits en 1995. En 2002 au premier tour ? Moi je l’étais, et pas eux, ils avaient l’air de s’y attendre. Je ne comprenais pas, j’écoutais Skyrock, j’habitais à la campagne. Pour moi, c’était violent : tu te ‘dis putain qu’est-ce que c’est ?’. J’ai commencé à réfléchir et je me suis aperçue qu’autour de moi, des anciens victimes de la crise parlaient déjà de leur attrait pour l’extrême droite. Mais je n’écoutais pas. »

Voter, un acte personnel et individuel

La désillusion, la prise de conscience, la claque, Marie en parle comme si c’était hier, tout en réalisant que son adolescence, encore en cours à l’époque, a pu la desservir. Elle explique : « À 17 ans, c’est normal, tu grandis et tu n’as pas encore le bagage qu’il te faut. Mais pour moi, 2002, c’est le premier moment où j’ai commencé à avoir une vie politique déconnectée de celle de mes parents. C’est le cordon que j’ai coupé. » Le deuxième tour assène le coup de grâce et lui fait comprendre que, même les adultes qu’elle imaginait plus attentifs, ont pris conscience du poids de leur vote dans le devenir de leur pays. Le soir des résultats, toute la famille élargie est réunie dans le salon. Tous sont allés voter. « C’était la première fois que ça arrivait, l’ambiance était mortelle. Un silence s’est installé et il a fallu regarder la télévision. C’est là que j’ai saisi l’inquiétude des adultes alors que, jusque-là, je ne l’avais pas perçue, je me disais qu’ils s’en foutaient. En fait, ils l’avaient intériorisée », raconte la jeune femme qui, depuis, n’a jamais dit à ses parents pour qui elle votait. Elle ne leur a pas non plus laissé de procuration, malgré les déménagements successifs au cours de ses études. « Je considère que c’est un acte individuel et personnel », précise-t-elle.

L’ambiance était mortelle

Elle se souvient : « Ma première manifestation, je l’ai faite avec ma mère et ma soeur, au moment des retraites avec Juppé. Quand je vois qu’il est la figure de la droite raisonnable en 2016, je me dis… non, il faudrait voter Juppé ? » Aujourd’hui, le spectre de 2002 n’est jamais très loin, mais il n’est plus le seul signal. Alors que ses années universitaires au Mirail, à Toulouse, ont continué de forger son esprit militant, elle n’a jamais rejoint le Parti socialiste. Et ne prévoit pas de le faire un jour. Marie n’a pourtant pas perdu la saveur des mobilisations qui entouraient son enfance. Entre le contrat première embauche (CPE), en 2005, et la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), deux ans plus tard, elle s’est embarquée dans des mouvements contestataires étudiants symboliques de sa génération. À 31 ans, un bac +8 en poche, la jeune femme reste activement mobilisée contre la précarité des chercheurs. Travaillant dans une université, elle s’inquiète : « J’ai souvenir que les années Sarkozy ont été encore plus difficiles. Mais les valeurs du Front national, on les affronte au quotidien. Ils pourraient gagner, puis se casser la gueule, que ça simplifierait peut-être les choses. En attendant, ces valeurs sont plus présentes qu’en 2002 : elles se sont propagées. »

Un soupçon d’amertume, une pointe de désillusion, celle qui ne pouvait pas voter en 2002 doute aujourd’hui de l’intérêt de glisser un bulletin dans l’urne. Et s’alarme : « Quand je vois la situation aujourd’hui, avec les combats que j’ai menés, je me demande quel va être notre avenir. Tu sais que ton vote, de toute façon, il n’est peut-être plus utile. »

* Le prénom a été changé

— Journaliste

Petite, je voulais être journaliste. Adulte –  et moins par formation que par conviction – je le suis devenue. Entre les deux états, j’ai toujours posé beaucoup de questions pour comprendre le monde. Aujourd’hui, je cherche à comprendre quels enjeux se cachent derrière les problématiques de la société contemporaine : du nucléaire à la fiscalité en passant par les géants du Net, il n’y a qu’un pas (le mien).
PGP : 0x49f73ed664f00cd7

La Fabrique de l'info

21 avril 2002, j’ai voté pour la première fois. Une entrée dans l’âge adulte qui a commencé par une incompréhension, réactivée à chaque élection dès qu’il s’agissait de mettre un bulletin dans l’urne. En discutant avec bon nombre de proches et en observant les réactions à l’approche des élections, d’autant plus pour la présidentielle, j’ai compris que le rapport au vote était à questionner : pourquoi vote-t-on ? Comment ? Quel rôle joue notre famille dans tout ça ? J’ai voulu creuser cette idée d’une génération 2002, dans l’idée qu’elle pourrait être une génération abstention, si tant qu’elle existe.

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