Sangatte, l’ombre tenace du passé

La « jungle » de Calais, située à quelques kilomètres du centre-ville, a concentré les regards durant de longues semaines. Dans des tentes de fortune montées dans la boue, plus de 5 000 migrants s’y entassaient, venus principalement de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, d’Érythrée… Leur rêve commun : l’Angleterre, de l’autre côté de la Manche. De l’autre côté, aussi, de la rocade portuaire, retranchée derrière d’imposants barbelés et de hauts grillages. Ouverture d’un centre de jour, puis d’un campement « en dur » et finalement destruction des abris : les décisions successives du ministère de l’Intérieur font étrangement écho à celles prises, il y a presque quinze ans, par le gouvernement de Lionel Jospin, lorsque Calais faisait face à l’arrivée des Kosovars. Comme l’indice d’une histoire qui se répète, le centre de Sangatte avait ouvert en 1999 dans la précipitation avant d’être fermé à la hâte, trois ans plus tard.

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Un message de soutien aux migrants sur la route qui mène à Sangatte, près de l’ancien centre d’accueil. (Crédit photo : Julia Küntzle)
Un message de soutien aux migrants sur la route qui mène à Sangatte, près de l’ancien centre d’accueil. (Crédit photo : Julia Küntzle)

Sangatte. Un petit village du nord de la France comme il en existe partout dans l’Hexagone. Son clocher, sa boulangerie, son bar-tabac et sa place de la mairie. Dans cette cité-dortoir de 900 habitants s’étalent des rangées de maisons faisant face à la Manche. Ici, les côtes de l’Angleterre apparaissent au loin lorsque le ciel est clément. Les week-ends de beau temps, le bourg est animé par quelques familles et coureurs qui profitent du grand air. Un village comme les autres, devenu à la fin des années 1990 et pendant trois ans le symbole de l’immigration clandestine en France.

« Dans le monde entier, dès qu’on évoque Sangatte, on pense ‘réfugiés’ ! », lance Caroline, propriétaire du Blanc Nez, l’un des deux restaurants du hameau. « Pas plus tard qu’hier, des clients m’ont encore demandé où était le centre d’accueil pour migrants », raconte cette brune de 45 ans, native de Sangatte. « Je leur ai dit qu’il fallait se tenir au courant, ça fait un bout de temps qu’il n’existe plus ! » Malgré sa fermeture en 2002 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, ce centre continue de marquer les mémoires et l’histoire du village.

À l’entrée du bourg, au bord de la départementale, l’emplacement de l’immense hangar, 25 000 mètres carrés de tôle grise, a laissé la nature reprendre ses droits. Sur le champ qui s’étale à perte de vue, il ne reste qu’un monticule de terre, une clôture usée et des pylônes en ruine. Çà et là, des casseroles pliées et brûlées entre les ronces que personne n’a jugé bon d’emporter. Prévu au départ pour accueillir 300 personnes, ce centre a vu passer 68 000 exilés du Kosovo, d’Irak, d’Iran, du Pakistan ou d’Afghanistan. Tous désiraient rejoindre l’Angleterre, qui fait encore figure de terre d’asile.

L’arrivée des « Kosovars »

À 72 ans, Jean-Pierre Boutoille est une mémoire de cette époque. Le prêtre, imposant bonhomme aux cheveux blancs, reçoit les visiteurs dans sa paroisse de Saint-Martin. D’une voix forte, il revient sur les premiers arrivants en quête d’Angleterre, ceux qu’on appelait « les Kosovars » : « En mars 1998, lorsque la guerre du Kosovo a éclaté, de nombreuses familles sont arrivées à Calais. Rien n’était prévu pour ces gens, ils se sont donc retrouvés à dormir dans les parcs Saint-Pierre et Richelieu. Certains s’abritaient du froid dans les terminaux des ferries. »

En 2002, le prêtre Jean-Pierre Boutoille avait recueilli des migrants dans une église de Calais. (Crédit photo : Julia Küntzle)
En 2002, le prêtre Jean-Pierre Boutoille avait recueilli des migrants dans une église de Calais. (Crédit photo : Julia Küntzle)
Tout le monde était pris de court

Il s’agissait en majorité de familles aisées ou d’hommes de plus de 30 ans, professeurs, médecins ou ingénieurs. Indigné par le manque de réponses des autorités, Jean-Pierre Boutoille s’est battu aux côtés d’organisations et d’associations pour mettre à l’abri ces expatriés de plus en plus nombreux à affluer dans le Nord de la France. « Tout le monde était pris de court, c’était la grande inconnue. Pour la première fois, Calais était confrontée à de telles arrivées de migrants », rembobine le prêtre. Dans l’urgence, le gouvernement de Lionel Jospin a réquisitionné en septembre 1999 un hangar d’Eurotunnel, à moins de dix kilomètres de Calais.

Le lieu a été aménagé en centre d’accueil et d’urgence humanitaire. Jean Pierre Alaux, membre du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), porte toujours aujourd’hui un regard très critique sur cette décision : « C’était une réponse humanitaire, mais qui ne réglait rien. Il s’agissait d’un cache-misère politique pour débarrasser Calais de ces détritus humains. L’idée n’était pas d’aider à demander l’asile en France, mais de les faire disparaître, en attendant qu’ils parviennent à passer en Angleterre. On a donc trouvé ce lieu isolé, proche de Calais ». Au bord de la route, à l’entrée de Sangatte, la Croix-Rouge est mandatée pour gérer ce centre où les migrants, libres d’entrer et de sortir, peuvent dormir, manger, se laver et bénéficier de soins de santé primaires.

Au milieu des champs, quelques ruines et vielles poêles attestent de l'existance du camp de Sangatte, aujourd'hui démantelé. (Crédit photo : Julia Küntzle)
Au milieu des champs, quelques ruines et vielles poêles attestent de l'existance du camp de Sangatte, aujourd'hui démantelé. (Crédit photo : Julia Küntzle)

Dans l'urgence, des familles tentent d'aider

Solenne avait 20 ans à peine lorsqu’elle a vu les premiers migrants débarquer à Sangatte pour rejoindre le camp. « Tous les jours, des familles entières arrivaient, sans rien, des enfants dans les bras. Certaines personnes portaient encore un costume ou un uniforme », se remémore la jeune maman. « On voyait qu’elles avaient tout quitté du jour en lendemain, c’était fou ».

C’était compliqué de savoir comment aider

Cette institutrice de la région revient sur ses premières impressions : « Bizarrement, à l’époque, on n’a pas vraiment compris ce qu’il se passait, nous manquions d’informations. On ne savait pas qui ils étaient ni combien de temps ils resteraient. On se disait que c’était terrible pour ces familles qui s’entassaient là-bas, mais sans savoir quoi faire. » Solenne voit sa mère « aider comme elle peut », en prenant des gens en stop ou en invitant, un soir, une famille à dîner. « Quelques années plus tard, on a reçu une carte postale de remerciements, elle venait d’Angleterre », se rappelle aujourd’hui cette jeune femme qui profite du soleil pour une promenade dominicale. À l’époque, elle passe tous les jours devant le centre pour aller à Calais, sans jamais franchir le grillage de l’entrée. « Avec le recul, je me dis que j’aurais dû. Mais la situation était tellement floue pour nous que c’était compliqué de savoir comment aider », continue la jeune femme avant d’indiquer sur son passage la porte d’une maison à la pelouse bien entretenue.

Depuis plus de 30 ans, c’est dans cette bâtisse que vit Élyane Lacherie, aux côtés de son mari et de sa fille cadette Marie. Assise sur le canapé qui trône dans son salon lumineux, Élyane, 60 ans, a beaucoup de choses à raconter. L’écouter, c’est replonger dans le centre de Sangatte où elle a concentré toute son énergie, « même le dimanche ». Sur la table basse, un album photo vert témoigne de cette époque. « On le ressort souvent. Beaucoup de ces visages me parlent encore », confie-t-elle émue en tournant les pages.

Son histoire avec le camp remonte à l’ouverture, en 1999, lorsqu’elle entend à la radio locale que les bénévoles et surtout les médecins manquent : « J’étais infirmière, je me disais que je pouvais être utile ». Le contact est aussitôt pris avec le directeur du lieu, Michel Derr. Élyane signe un contrat de 9 heures par semaine avec la Croix-Rouge, qui s’étend bénévolement à 25 heures. « Au début, il y avait environ 300 migrants et le strict minimum : des lits de camp dans des containers, des douches, une dizaine de toilettes, une nursery, un espace ‘salle à manger’ et puis l’infirmerie », énonce Élyane, souriante. « Au fur et à mesure, on a mis des tentes de l’armée, puis des tentes Quechua. Lorsque nous sommes montés jusqu’à 3 000 personnes, la moitié dormaient par terre et la promiscuité était totale. »

Ces tentes de l'armée – environ une vingtaine dans le centre – ont été ajoutées au fur et mesure des besoins et des arrivées. (Archives Elyane Lacherie)
Ces tentes de l'armée – environ une vingtaine dans le centre – ont été ajoutées au fur et mesure des besoins et des arrivées. (Archives Elyane Lacherie)

Au gré des conflits qui s’enchaînent à l’orée des années 2000, le centre de Sangatte n’accueille plus seulement des Kosovars. Des exilés afghans, irakiens, kurdes et iraniens fuyant la guerre, le régime de Saddam Hussein ou des mollahs affluent à leur tour dans la région. Les visages changent, le rêve de passer en Angleterre subsiste. Le nombre rend la situation tendue, les files d’attente pour les douches s’allongent, il n’est pas rare que des bagarres éclatent. « Ils étaient courageux », préfère se souvenir Élyane, « il faisait très froid l’hiver et très chaud l’été dans ce hangar mal isolé ». Malgré le manque de moyens, la Sangattoise évoque une « vraie structure » dans ce petit monde laissé à distance. Entre les distributions de nourriture quotidiennes supervisées par les salariés de la Croix-Rouge, certains s’improvisent coiffeurs, d’autres sont nommés traducteurs et porte-paroles de leur communauté.

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Pallier les innombrables manques

Devant un cliché du préfabriqué réservé aux soins, Élyane Lacherie se souvient d’une file qui ne diminuait jamais. « Ma collègue et moi étions débordées par le manque de temps, de matériel médical, et par le nombre de personnes », venues pour une égratignure, un abcès dentaire, une grippe. Il y a aussi eu des cas plus graves de gale ou de tuberculose, qu’il a fallu diagnostiquer sans pouvoir échanger plus de quelques mots. Les infirmières font de leur mieux malgré le manque de tout. « On coupait les compresses en quatre et on récupérait à la fin de chaque mois ce que l’ONG Pharmaciens sans frontières voulait bien nous donner », résume Élyane. Et puis il y a les peines plus profondes, celles plus difficiles à adoucir. « Ils venaient souvent pour un bobo, mais finissaient par craquer ».

Je l’ai invité à manger une blanquette de veau à la maison

Les cœurs lourds, les âmes rongées par la solitude et le mal du pays aimaient se rendre à l’infirmerie pour trouver du réconfort. Élyane n’oubliera jamais Moustafa, « l’un des plus âgés du camp ». « Ce kurde irakien de 40 ans était venu un samedi pour une plaie au genou, mais il a fondu en larmes dans mes bras. Il avait envie de parler de sa femme et de sa fille qui étaient loin. Je l’ai invité à manger une blanquette de veau à la maison. » 

Les médias locaux ont suivi durant plusieurs mois le quotidien des migrants à Sangatte et dans les environs. (Archives Mickaël Dauvergne)
Les médias locaux ont suivi durant plusieurs mois le quotidien des migrants à Sangatte et dans les environs. (Archives Mickaël Dauvergne)

Dans la famille, Élyane n’est pas la seule à s’investir au centre de Sangatte. Rapidement, elle propose à ses trois filles de l’y accompagner. Marie, sa cadette, a encore les yeux qui brillent lorsqu’elle évoque le camp dans lequel elle s’est impliquée à 14 ans. « Je me souviens surtout des enfants, j’adorais être avec eux. On faisait des dessins et je distribuais aussi de la nourriture », se souvient celle qui est aujourd’hui journaliste. « J’ai fait des rencontres qui m’ont beaucoup touchée. Quand certains disparaissaient du jour au lendemain, je savais qu’ils avaient réussi à partir pour l’Angleterre. J’étais effondrée, mais contente pour eux. »

Le centre divise les habitants

Tous les jours, de nombreux migrants se rendaient à Calais, « en repérage » pour trouver un moyen de passer en Angleterre, le plus souvent la nuit dans des camions en marche. Marie-France, se souvient du ballet quotidien aux arrêts de bus. « Ça mettait un peu de vie dans le village, mais peut être un peu trop », tempère cette habitante qui se présente comme « une rentière à la retraite ».

La tranquillité de Sangatte est bousculée. Le centre occupe toutes les conversations et devient un sujet délicat. Ceux qui définissaient Sangatte comme une ville-dortoir, « où peu de personnes se parlent », sont désormais divisés entre « pro » et « anti ». Ces derniers se regroupent derrière le docteur Dubus, médecin du village.

Je me sentais observée

« Ça a quand même semé la zizanie », confie Caroline, propriétaire du Blanc-Nez, au moment où ses derniers clients paient l’addition. « Il y avait une sale ambiance. » Les tensions se cristallisent principalement autour des lieux du quotidien partagés avec les migrants. D’après Jean-Pierre Alaux, du Gisti, les bus bondés ont excédé certains habitants « qui réclamaient des véhicules spéciaux pour ne pas se mélanger ». « À la plage aussi, ce n’était plus pareil », note Caroline. « Je n’étais pas à l’aise en maillot de bain, je me sentais observée ». La queue qui se dessine devant les cabines téléphoniques, comme à la boulangerie, agace. Dans les souvenirs de Franck, qui a repris le seul bar-tabac du bourg, « il y avait tellement de monde sur la place du village pour téléphoner que les gosses n’osaient plus jouer. Un habitant excédé a fini par mettre de la glue dans la fente pour arrêter tout ça. »

Sangatte est un petit village paisible, à une dizaine de kilomètres de Calais. (Crédit photo : Julia Küntzle)
Sangatte est un petit village paisible, à une dizaine de kilomètres de Calais. (Crédit photo : Julia Küntzle)

Les cabines téléphoniques de la discorde seront finalement retirées. La présence policière, inhabituelle, détonne également dans ce lieu paisible. « Un jour, un type est venu pour demander s’il pouvait passer un fax. Le lendemain, la police était là pour nous interroger, prétextant que nous avions aidé un passeur. Mais nous, on n’en savait rien, comment voulez-vous qu’on sache de qui il s’agissait ? On se sentait constamment surveillés », tranche la tenancière du Blanc Nez. Une situation tendue aux conséquences palpables : les touristes anglais, qui faisaient le bonheur de l’affaire familiale, se sont fait plus discrets dans la commune.

Alors que Caroline impute encore aujourd’hui la baisse de son chiffre d’affaires au centre de Sangatte « et maintenant à la situation des réfugiés à Calais », certains ont su tirer leur épingle du jeu. « Rémi, à la boulangerie, il a cartonné ! », tempère la commerçante. Devant cette nouvelle clientèle, le boulanger du village s’adapte en proposant des produits prisés par les migrants. « Il vendait des sacs de cacahuètes et de figues séchées. On avait l’impression d’être dans un marché exotique », s’amuse Caroline qui, elle, n’a pas changé son menu. Elle avoue même avoir « évité d’aider des réfugiés pour ne pas être cataloguée. Je ne voulais pas m’en mêler et que tout ça me retombe dessus comme certains. »

C’est notamment à Élyane Lacherie, infirmière au centre, que Caroline fait allusion. Son histoire a fait le tour de Sangatte. Après un reportage de France 3 axé sur la division des villageois au sujet du centre, Élyane découvre un matin sa porte de garage et sa voiture couvertes de « fausses écritures arabes mal imitées » peintes à la bombe. Encore touchée, l’intéressée sort sur son perron accompagnée de sa fille Marie. De sa main, elle désigne le bitume devant la maison. « En face de notre porte, il y avait écrit mon nom sur le trottoir, suivi de ‘Salope’. Ça m’a fait très mal. D’ailleurs, ça fait toujours mal », admet-elle les yeux dans le vague.

Ça m’a donné des ailes pour continuer à m’investir

« Je n’oublierais jamais cette matinée, j’en ai encore la chair de poule », lâche sa fille Marie. Elle aussi a essuyé les insultes et supporté les regards méfiants. « Quand je passais en vélo pour me rendre au centre, le plus souvent on me traitait de pute. Au lycée, on racontait que je m’y prostituais. » Qu’importe, pour Marie et Élyane, la caravane passe. Malgré les menaces proférées lors de coup de fils anonymes, elles ne se démontent pas. « Au contraire », tranche la mère de famille, « ça m’a donné des ailes pour continuer à m’investir. »

Elyane Lacherie et sa fille Marie, devant leur maison de Sangatte. Toutes deux se sont beaucoup investies au centre de Sangatte. (Crédit photo : Julia Küntzle)
Elyane Lacherie et sa fille Marie, devant leur maison de Sangatte. Toutes deux se sont beaucoup investies au centre de Sangatte. (Crédit photo : Julia Küntzle)

Une fermeture douloureuse

L’infirmière est restée mobilisée jusqu’à ce que tout s’arrête, un jour de novembre 2002. « Il fallait que le centre ferme un jour », admet-elle. « Les conditions étaient de plus en plus difficiles, ça devenait invivable. »

Trois ans après son ouverture, plus de 1 500 personnes étaient entassées dans ce hangar précaire devenu trop étroit. Le milieu politique se saisit alors de la question migratoire, à l’instar d’un certain Nicolas Sarkozy, tout juste nommé ministre de l’Intérieur par Jacques Chirac. En plus des habitants excédés, les Britanniques font également pression pour que le centre de Sangatte, jugé comme un « réservoir d’immigrants clandestins toléré par la France », disparaisse. Alors que la Croix-Rouge comptait sur un démantèlement au printemps 2003, le camp ferme précipitamment ses portes le 5 novembre 2002. En attendant l’application de l’accord signé pour l’occasion avec l’Angleterre, les réfugiés déjà présents se voient remettre un badge permettant à la police, désormais postée à l’entrée, de contrôler les allées et venues. Les nouveaux arrivés, refoulés du centre, s’entassent dans les champs alentour.

Les migrants n’avaient pas le droit d’être là, mais n’avaient nulle part où aller

Michael Dauvergne, marinière et oreille gauche percée, étale sur la grande table de sa cuisine des coupures de presse. L’homme, à l’origine avec d’autres bénévoles du collectif d’aide aux migrants C-Sur, se rappelle de cette période difficile : « La situation était dramatique. La police tirait régulièrement des lacrymos [lors d’échauffourées avec les migrants, NDLR] et les violences n’étaient pas rares. » Le professeur d’histoire, installé à Calais, poursuit : « Les flics appliquaient les ordres, les migrants n’avaient pas le droit d’être là, mais n’avaient nulle part où aller. C’était un dialogue de sourds », siffle-t-il, amer.

En 2002, Michael Dauvergne et Mireille Gest Bayleont particupé à la fondation du collectif d’aide aux migrants C-Sur. (Crédit photo : Julia Küntzle)
En 2002, Michael Dauvergne et Mireille Gest Bayleont particupé à la fondation du collectif d’aide aux migrants C-Sur. (Crédit photo : Julia Küntzle)

Ceux arrivés après l’accord franco-britannique se dirigent alors vers Calais, devant le parc Richelieu, où ils reçoivent l’aide de bénévoles. Jean-Pierre Boutoille garde un souvenir vif de cette période. L’homme d’Église, arrivé à Calais en 1997, décide d’accueillir 17 personnes chez lui, au nord de la ville. « Le lendemain, lorsqu’ils sont passés à 32, je les ai logés dans la salle paroissiale. Le troisième jour, ils étaient 127. Tous avaient trouvé les portes du centre fermées. J’ai donc obtenu des autorités de Calais la réouverture de l’église Saint-Pierre Saint-Paul afin de les accueillir au chaud. Durant quatre jours, avec des bénévoles, nous les avons renseignés sur leurs droits », poursuit Jean-Pierre Boutoille. « Certains comme Kerouan ont demandé l’asile en France. J’ai voulu donner un coup de main à ce jeune kurde irakien ayant fui les prisons de Saddam Hussein. Il est resté deux ans chez moi, au presbytère. Aujourd’hui il est en règle et habite dans la région avec sa femme et ses enfants. »

La situation à Calais est intenable, elle va dégénérer

Pour les autres migrants en quête d’Angleterre, c’est le début de l’errance dans l’illégalité, « avec tous les jours des nouveaux arrivants ». En 2005-2006 ce sont des hommes, des femmes, des enfants venus du Soudan, du Darfour, d’Érythrée, de Somalie ou du Mali. Des Irakiens et des Afghans, toujours. En 2014, ce sont des Syriens qui fuient la guerre civile et Daech. Comme les Kosovars quinze plus tôt, ces déracinés arrivés dans le nord de l’Hexagone, visent l’Angleterre et s’entassent dans des camps de fortune, rasés ou déplacés les uns après les autres. Ils sont aujourd’hui concentrés à Calais. « Pendant des années, les gouvernements successifs ont fermé les yeux. L’État a préféré mener une politique de répression, vaine, et les jungles se sont succédé », dénonce Jean-Pierre Boutoille « Sauf qu’aujourd’hui la situation à Calais est intenable, elle va dégénérer. » 

Un vendredi soir sur la plage de Calais. Au loin, l’Angleterre, terre promise pour des migrants en quête de liberté. (Crédit photo : Julia Küntzle)
Un vendredi soir sur la plage de Calais. Au loin, l’Angleterre, terre promise pour des migrants en quête de liberté. (Crédit photo : Julia Küntzle)

Michael Dauvergne, lui aussi, suit avec inquiétude la situation dans sa ville. Le professeur d’histoire dénonce la banalisation de propos anti-migrants, et l’instrumentalisation de la situation par le Front national et la « fachosphère », omniprésente sur les réseaux sociaux. Pour lui, « la répression ne marche pas. Les murs, les barbelés, les checkpoints et les charters non plus. C’est inhumain et ça coûte beaucoup d’argent », affirme-t-il. « Si c’était la véritable solution, on ne serait pas là pour en discuter. »

— Journaliste indépendante

Une fois diplômée en 2012,  je me suis rendue en Grèce. Un voyage au contact de mes origines devenues indissociable des crises économique, sociale, politique et migratoire. J’y ai réalisé mes premiers reportages et n’ai cessé depuis d’enchaîner les aller-retours entre Paris et Athènes.

— Journaliste indépendante

C’est un voyage à 17 ans, dans une Afrique du Sud encore très marquée par l’apartheid, qui me donne envie de devenir journaliste reporter. Après un master d’anthropologie et une licence de wolof, je me passionne aujourd’hui pour le travail de terrain, appareil photo à la main, sur des sujets de société aux quatre coins du monde.

Journaliste et photographe depuis 2012, je m’intéresse de près aux questions de discriminations. Pour mieux me connaître, retrouvez mon site personnel.

La Fabrique de l'info

Les images de la « jungle » de Calais ont déferlé dans les médias et marqué les esprits. Comme celles de Sangatte en 1999. Des exilés qui s’entassent dans le Nord de la France, prêts à attendre des semaines, des mois, voire des années dans des camps de fortune, portés par l’espoir de rejoindre l’autre côté de la Manche. Presque 15 ans après la fermeture du centre d’accueil à Sangatte, la situation actuelle atteste de l’incapacité des gouvernements français et anglais à trouver une réponse commune face à l’arrivée de réfugiés fuyant la guerre et la pauvreté. L’origine de ces exilés a changé, mais les réponses politiques à court terme restent les mêmes.

Pour comprendre et éclairer le présent, nous avons décidé de revenir sur l’histoire de ce premier centre d’accueil. Au moment où les projecteurs sont tournés sur Calais et que l’histoire semble se répéter, qu’est devenu le bourg de Sangatte ? Ce reportage est un « retour vers le futur ». À Sangatte, les associations qui s’étaient constituées sur le terrain n’existent plus. Ce voyage dans le temps nécessite donc de retrouver une à une les mémoires vivantes de cette époque. Pour faire exister à nouveau ce centre, il faut collecter et confronter les impressions. Un passé évoqué sans réticence par les habitants rencontrés. En revenant sur cette période marquante de leur vie, ils sont remontés dans leurs souvenirs, ont sorti les vieux albums photo et les coupures de journaux qu’ils avaient soigneusement conservés. Comme pour prouver que le présent a comme un goût de déjà-vu. Comme pour garder un bout de ce qui n’existe plus, mais qui revient aujourd’hui à Calais.

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