Le monde du travail est en pleine mutation.
Entre quête de sens, équilibre vie pro-vie perso et remise en question post-Covid, nos façons de travailler évoluent.
Au Royaume-Uni, une expérimentation d’envergure sur la semaine de 4 jours vient bousculer nos certitudes sur le temps de travail.
Lancé en 2022, ce test grandeur nature révèle des résultats qui pourraient bien changer notre vision du travail.
Le plus grand test mondial de la semaine de 4 jours
De juin à décembre 2022, 61 entreprises britanniques ont participé à une expérience inédite : réduire le temps de travail de leurs 2 900 employés à 4 jours par semaine, sans baisse de salaire. Cette initiative, menée par l’organisation 4 Day Week Global en partenariat avec des chercheurs des universités de Cambridge et Oxford, visait à mesurer l’impact réel d’une semaine réduite sur la productivité et le bien-être.
Le principe était simple : les employés devaient maintenir 100% de leur productivité tout en ne travaillant que 80% de leur temps habituel. Un défi que beaucoup considéraient comme irréaliste avant le début de l’expérience.
Des résultats qui défient les attentes
À l’issue des six mois d’expérimentation, les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 92% des entreprises ont décidé de maintenir la semaine de 4 jours après la fin de l’essai
- 39% des employés se sont déclarés moins stressés
- Le chiffre d’affaires des entreprises participantes a augmenté de 1,4% en moyenne pendant l’essai
- Le taux d’absentéisme a chuté de 65%
- Le nombre de démissions a diminué de 57%
Ces statistiques battent en brèche l’idée reçue selon laquelle réduire le temps de travail nuirait forcément à la productivité. Au contraire, les entreprises participantes ont rapporté une amélioration globale de leurs performances.
Comment les entreprises se sont-elles adaptées ?
La transition vers une semaine de 4 jours a nécessité des ajustements organisationnels significatifs. Les méthodes adoptées ont varié selon les structures :
Réorganisation des réunions
La plupart des entreprises ont drastiquement réduit le nombre et la durée des réunions. Certaines ont instauré des « jours sans réunion » ou limité leur durée à 15-30 minutes maximum. D’autres ont adopté des formats asynchrones, privilégiant les échanges écrits via des outils collaboratifs.
Comme l’explique Joe O’Connor, directeur général de 4 Day Week Global : « Les réunions sont souvent le premier poste d’économie de temps. Quand on sait qu’on a un jour de moins, on devient beaucoup plus rigoureux sur ce qui mérite vraiment une réunion. »
Optimisation des processus
Les entreprises ont revu leurs méthodes de travail en profondeur :
- Automatisation des tâches répétitives
- Mise en place d’indicateurs de performance clairs
- Réduction des distractions au travail
- Priorisation plus stricte des tâches
Samantha Losey, directrice de l’agence de RP Unity, témoigne : « Nous avons dû repenser entièrement notre façon de travailler. Chaque processus a été passé au crible pour éliminer les inefficacités. Au final, nous avons découvert qu’une grande partie de notre temps était gaspillée dans des activités à faible valeur ajoutée. »
Flexibilité dans l’application
Toutes les entreprises n’ont pas adopté le même modèle de semaine de 4 jours :
| Modèle | Description | Avantages |
|---|---|---|
| Vendredi libre pour tous | Toute l’entreprise ferme le vendredi | Simplicité, cohésion d’équipe |
| Rotation des jours libres | Les employés choisissent leur jour libre en rotation | Continuité du service client |
| Semaines compressées | 4 jours de 10 heures au lieu de 5 jours de 8 heures | Maintien du volume horaire total |
Les bénéfices pour les salariés
L’impact sur la qualité de vie des employés constitue peut-être l’aspect le plus frappant de cette expérimentation.
Équilibre vie professionnelle – vie personnelle
Les participants ont rapporté une amélioration significative de leur équilibre vie pro-vie perso :
- 71% des employés ont signalé des niveaux réduits d’épuisement professionnel
- 60% ont trouvé plus facile de combiner travail et responsabilités familiales
- 73% ont déclaré être plus satisfaits de leur vie en général
Une employée de Platten’s Fish and Chips, Lisa Gilbert, témoigne : « Ce jour supplémentaire de congé a changé ma vie. J’ai pu passer plus de temps avec ma fille adolescente, prendre soin de ma santé mentale et physique, et même reprendre des études. Je n’échangerais ça contre rien au monde. »
Santé mentale et physique
Les effets sur la santé des participants sont particulièrement notables :
- Diminution de 37% des problèmes de sommeil
- Réduction de 46% de la fatigue
- Baisse de 34% des niveaux d’anxiété
Les chercheurs ont constaté une augmentation du temps consacré à l’exercice physique et aux activités sociales, deux facteurs clés pour une bonne santé mentale.
Les défis et obstacles rencontrés
Malgré ces résultats encourageants, la transition n’a pas été sans difficultés.
Secteurs à forte demande client
Les entreprises opérant dans des secteurs nécessitant une présence continue (santé, restauration, services client) ont dû faire preuve d’ingéniosité pour maintenir leur niveau de service. Certaines ont opté pour des systèmes de rotation, d’autres ont renforcé leur personnel pendant les jours travaillés.
Mark Roderick, PDG de Allcap, entreprise de fabrication, reconnaît : « Nous avons dû revoir complètement nos plannings de production. Ça n’a pas été simple, mais en impliquant nos équipes dans la recherche de solutions, nous avons trouvé un modèle qui fonctionne. »
Résistance au changement
Quelques entreprises ont fait face à des résistances internes, notamment de la part des cadres intermédiaires habitués à mesurer la performance par le présentéisme. L’adaptation à de nouveaux indicateurs de productivité basés sur les résultats plutôt que sur le temps passé a représenté un changement culturel important.
Fait intéressant, 5 entreprises sur les 61 participantes ont décidé de ne pas poursuivre l’expérience, principalement en raison de difficultés d’adaptation organisationnelle.
Un mouvement qui s’étend au-delà du Royaume-Uni
Le succès de l’expérience britannique a inspiré d’autres initiatives similaires à travers le monde :
- En Espagne, un projet pilote soutenu par le gouvernement a débuté en 2022 avec 200 entreprises
- Au Portugal, un programme similaire a été lancé en 2023
- En Belgique, une réforme du travail permet désormais de compresser la semaine de travail en 4 jours
- En Islande, des essais menés entre 2015 et 2019 ont déjà conduit à l’adoption massive de semaines réduites
En France, si aucune expérimentation nationale n’a encore été lancée, plusieurs entreprises ont pris l’initiative d’adopter la semaine de 4 jours, comme LDLC ou Welcome to the Jungle.
Les implications pour l’avenir du travail
Cette expérience britannique pourrait bien marquer un tournant dans notre conception du travail. Plusieurs enseignements majeurs s’en dégagent :
Productivité et temps de travail : une relation complexe
Les résultats remettent en question la corrélation entre heures travaillées et productivité. Comme l’explique Juliet Schor, professeure d’économie au Boston College et chercheuse principale de l’étude : « Ce que nous avons observé confirme ce que de nombreuses recherches suggéraient déjà : au-delà d’un certain seuil, travailler plus n’augmente pas la productivité. Au contraire, cela peut la diminuer. »
Cette observation rejoint la loi de Parkinson, selon laquelle « le travail s’étale pour remplir le temps disponible ». Avec moins de temps, les employés ont naturellement éliminé les inefficacités.
Un atout pour le recrutement et la fidélisation
Dans un contexte de « Grande Démission » et de difficulté à attirer les talents, la semaine de 4 jours apparaît comme un avantage concurrentiel majeur. Les entreprises participantes ont rapporté une amélioration significative de leur marque employeur et une réduction du turnover.
Ed Siegel, directeur général de Charity Bank, confirme : « Nous recevons désormais trois fois plus de candidatures pour nos postes vacants, et la qualité des candidats s’est nettement améliorée. »
Un impact environnemental positif
Un effet secondaire intéressant de la semaine de 4 jours concerne son impact écologique. L’étude a relevé :
- Une réduction moyenne de 27% du temps de trajet domicile-travail
- Une baisse de la consommation d’énergie dans les bureaux
- Une diminution de l’empreinte carbone globale des entreprises participantes
À l’heure où les préoccupations environnementales prennent une place croissante, cet aspect pourrait constituer un argument supplémentaire en faveur de la semaine réduite.
Vers une généralisation de la semaine de 4 jours ?
Malgré ces résultats prometteurs, plusieurs questions restent en suspens quant à la possibilité d’une adoption à grande échelle.
Adaptabilité selon les secteurs
Si l’expérience britannique a inclus des entreprises de divers secteurs, certains domaines comme la santé, l’éducation ou les services d’urgence présentent des contraintes spécifiques qui rendent plus complexe l’implémentation d’une semaine de 4 jours.
Des adaptations sectorielles seraient nécessaires, comme le souligne Charlotte Lockhart, fondatrice de 4 Day Week Global : « Il n’existe pas de solution unique. Chaque secteur, chaque entreprise doit trouver son propre modèle de réduction du temps de travail. »
Implications législatives
Une généralisation de la semaine de 4 jours nécessiterait probablement des évolutions du cadre légal dans de nombreux pays. Au Royaume-Uni, le Parti travailliste a déjà évoqué l’idée d’inscrire cet objectif dans son programme.
En France, où la durée légale du travail est fixée à 35 heures, le débat pourrait porter sur une nouvelle réduction du temps de travail ou sur des aménagements permettant plus de flexibilité.
L’expérience britannique de la semaine de 4 jours révèle qu’il est possible de travailler moins tout en maintenant, voire en améliorant la productivité. À l’heure où nos sociétés questionnent le sens et la place du travail, ces résultats ouvrent des perspectives nouvelles. Ils suggèrent qu’un autre équilibre est possible, plus respectueux des aspirations individuelles et potentiellement bénéfique pour l’économie comme pour l’environnement.
Reste à voir si ce modèle saura convaincre au-delà des entreprises pionnières et s’imposer comme une nouvelle norme du travail au XXIe siècle. Une chose est sûre : le débat ne fait que commencer.




